Le jour où Lee Mor­gan fut abat­tu par sa pe­tite amie

Abat­tu par sa com­pagne He­len More alors qu’il amor­çait un co­me­back in­es­pé­ré au Slug’s Sa­loon de New York, Lee Mor­gan re­joi­gnit en ce fu­neste jour J ses confrères Fats Na­var­ro, Clif­ford Brown et Boo­ker Lit­tle dans la liste des trom­pet­tistes flam­boyants dis

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Aus­si tra­gique fût-elle, la mort de Lee Mor­gan nous au­ra au moins ap­pris une chose es­sen­tielle : ne ja­mais confier un re­vol­ver à une pe­tite amie ja­louse alors que vous pas­sez la soi­rée avec une autre. Jus­qu’à cette ter­rible nuit du 19 fé­vrier 1972, le trom­pet­tiste avait pour­tant sur­vé­cu à tous les fléaux d’une exis­tence dé­bri­dée ryth­mée par les drogues, l’al­cool et les courses de voi­tures. Après avoir long­temps dé­ser­té les clubs et qua­si­ment ces­sé de jouer, l’au­teur de The Si­de­win­der avait même re­trou­vé un en­ga­ge­ment d’une se­maine au Slug’s Sa­loon avec sa nou­velle for­ma­tion. Mal­heu­reu­se­ment, ce re­tour tant at­ten­du sur le de­vant de la scène n’avait ré­fré­né ni ses mau­vaises ha­bi­tudes,

ni sa pas­sion im­mo­dé­rée pour la com­pa­gnie des dames. Et pour celle qui par­ta­geait sa vie, s’en était trop. Fu­rieuse de le sa­voir avec une autre, He­len More al­la le re­joindre cette nuit-là au Slug’s, em­por­tant dans son sac à main l’arme qu’il lui avait prê­tée pour se dé­fendre en son ab­sence. À son ar­ri­vée au bar, une ter­rible dis­pute écla­ta entre eux, en­traî­nant l’ir­ré­pa­rable : Lee Mor­gan re­çut une balle en plein coeur ti­rée par la femme qui l’avait pour­tant sau­vé quelques an­nées plus tôt…

Oui, He­len More avait lit­té­ra­le­ment sau­vé la vie de Lee Mor­gan. D’ailleurs, lors­qu’ils s’étaient ren­con­trés cinq ans plus tôt, le mu­si­cien par­tait tel­le­ment à la dé­rive qu’il avait mis sa propre trom­pette en gage pour s’ache­ter de l’hé­roïne. Sans même un man­teau pour se pro­té­ger de la neige qui re­cou­vrait la ville en ce gla­cial hi­ver 1967, le jeune homme s’était alors pré­sen­té à son ap­par­te­ment non loin de la 52e Rue, sa­chant qu’elle avait cou­tume d’y in­vi­ter les jazz­men à pro­lon­ger leurs soi­rées. Ha­bi­tuée des jam ses­sions af­ter hours qu’elle fré­quen­tait en vé­ri­table pas­sion­née, He­len More s’était ain­si liée d’ami­tié avec nombre d’entre eux. Ce qu’elle res­sen­tit en re­vanche quand Lee Mor­gan dé­bar­qua chez elle ain­si dé­braillé fut bien plus in­tense. C’était, par-de­là une cer­taine pi­tié, le coup de foudre im­mé­diat. Très vite, ils em­mé­na­gèrent en­semble dans le Bronx. Et une fois dé­li­vré de l’hé­roïne à grand ren­fort de coke et de mé­tha­done, elle l’ai­da à re­prendre sa car­rière en main. En réa­li­té, elle fit bien da­van­tage, al­lant jus­qu’à or­ga­ni­ser les tour­nées elle-même, né­go­cier les gigs, et sur­tout s’as­su­rer que son mec s’y poin­te­rait.

De cette pé­riode trouble, le mor­ceau que le trom­pet­tiste lui dé­dia sur l’al­bum “Ca­ram­ba!” (He­len’s Ri­tual) illustre com­bien son style avait chan­gé. L’an­cien jeune pro­dige sous l’in­fluence de Diz­zy, Fats et Clif­ford, qui avait ap­por­té tant de fougue aux Mes­sen­gers, com­men­çait dé­jà à ex­plo­rer d’autres ter­ri­toires, plus sombres et in­stables, aux cô­tés d’avant-gar­distes tels qu’An­drew Hill ou Bob­by Hut­cher­son. Mais sa mu­sique em­prun­tait aus­si plus clai­re­ment à la soul et au funk pri­sés par la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine dont il dé­fen­dait à pré­sent ar­dem­ment les com­bats po­li­tiques. Comme en té­moignent son “Live At The Ligh­thouse” (1970) et sa “Last Ses­sion” (1971) qui le voyaient s’illus­trer au bugle avec une re­te­nue in­édite, Lee Mor­gan avait fi­ni par se las­ser des acro­ba­ties bop – « all that shit » –, sans pour au­tant se dé­par­tir de cette in­ten­si­té, de ce sen­ti­ment d’ur­gence, si in­ti­me­ment liés à son propre des­tin. « Il joue comme s’il n’y avait pas de len­de­main », dé­cla­ra-t-il à pro­pos de son mo­dèle Clif­ford Brown lors d’une in­ter­view. Mais au fond, n’était-ce pas le cas de tous les trom­pet­tistes fi­gu­rant sur cette mau­dite liste ? •

À son ar­ri­vée au bar, une ter­rible dis­pute écla­ta entre eux, en­traî­nant l’ir­ré­pa­rable.

* He­len More, éga­le­ment ap­pe­lée Moore ou Mor­gan, était en réa­li­té la con­cu­bine du trom­pet­tiste qui n’avait ja­mais di­vor­cé de son épouse lé­gi­time Ki­ko Ya­ma­mo­to.

Lee Mor­gan, à la vie à la More ?

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