An­dy Em­ler à La Buis­sonne

En no­vembre der­nier, au stu­dio La Buis­sonne, sous l’oeil et l’oreille avi­sés de l’in­gé­nieur du son et pro­duc­teur Gé­rard de Ha­ro, Marc Du­cret, Claude Tcha­mit­chian, Eric Echam­pard et leur chef de bande An­dy Em­ler ont en­re­gis­tré un al­bum qui de­vrait faire da

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LLes Li­las, 17 sep­tembre 2016 : avant d’avoir le pri­vi­lège d’as­sis­ter au ma­king of de “Run­ning Ba­ck­wards” à La Buis­sonne, c’est au Tri­ton, in­dis­pen­sable “Scène de mu­sique pré­sente”, que nous en avions eu la pri­meur live. Sa­vante et ju­bi­la­toire, puis­sante et sub­tile, ro­bo­ra­tive mais ja­mais in­di­geste, la mu­sique bien vi­vante du pianiste bon vi­vant don­na ce soir-là du (bon) grain à moudre aux spec­ta­teurs et, par­fois, du fil à re­tordre aux mu­si­ciens. Mais point de masque de souf­france sur ces vi­sages si fa­mi­liers dont on suit les aven­tures de­puis des lustres. Quelques gouttes de sueur tout au plus et, sur­tout, des sou­rires com­plices en veux-tu en voi­là. Deux mois plus tard, l’in­vi­té spé­cial de Jazz­mag se re­trou­vait donc entre les quatre murs du si pri­sé stu­dio La Buis­sonne de Gé­rard de Ha­ro, un homme d’une dou­ceur et d’une cour­toi­sie qui n’ont d’égal, à en croire tous ceux qui ont gra­vé un disque à Pernes-les-Fon­taines, que ses com­pé­tences tech­niques et sa sen­si­bi­li­té ar­tis­tique. Ce n’est sans doute pas Man­fred Ei­cher qui di­rait le contraire : plus de soixante-dix al­bums ECM ont été en­re­gis­trés à La Buis­sonne ! Der­rière les ma­nettes de sa console d’en­re­gis­tre­ment, Gé­rard de Ha­ro res­pire l’amour de la mu­sique et du tra­vail bien fait. A ses cô­tés, son as­sis­tante Anaëlle Mar­sol­lier, se­ra peut-être un jour, qui sait, la Su­san Ro­gers (ta­pez ce nom sur Google, vous com­pren­drez) des fortes têtes de la mu­sique im­pro­vi­sée d’ici et d’ailleurs. En at­ten­dant, elle est tou­jours prête à bon­dir de

l’autre cô­té de la vitre du stu­dio, là où la mu­sique s’in­vente et se capte par la grâce de mi­cros pla­cés comme il faut et où il faut.

Un pour tous, tous pour un À eux quatre, com­bien de disques An­dy Em­ler, Marc Du­cret, Claude Tcham­ti­chian et Eric Echam­pard ont-ils dé­jà en­re­gis­trés ? Ils se­raient sans doute in­ca­pables de nous le dire. Car ce qui compte, pour ces in­las­sables dé­fri­cheurs cer­ti­fiés non conformes, c’est que chaque nou­velle fois soit comme une pre­mière fois. Et dès les pre­miers ins­tants, on voit bien que leur com­pli­ci­té confine au té­lé­pa­thique. Il faut dire que nous sommes aux pre­mières loges, tran­quille­ment as­sis par terre dans un coin du stu­dio, fai­sant de notre mieux pour que les mu­si­ciens ne fassent pas at­ten­tion à nous. Gé­rard et Anaëlle nous ont ins­tal­lé une pe­tite ré­gie per­son­nelle qui nous per­met d’écou­ter au casque les moindres dé­tails de la mu­sique en train de prendre forme de­vant nous. On en­tend même la res­pi­ra­tion de Claude Tcha­mit­chian, qui nous pa­raît d’un coup in­dis­so­ciable de la sou­plesse pneu­ma­tique de ses lignes de basse. Pro­fi­tant d’une pause, ou plu­tôt d’une ac­cal­mie, tant la mu­sique a tout d’une dé­fer­lante d’idées, de rythmes, d’ac­cords et de notes en fu­sion, il au­ra d’ailleurs la gen­tillesse de nous en dé­cor­ti­quer une par­ti­cu­liè­re­ment co­ton (celle de Watch Your Back, Dar­win... I Mean), un peu comme si, en gour­met des sons, il nous ex­pli­quait une bonne re­cette. Dans la ca­bine voi­sine, Eric Echam­pard, l’homme au plus beau son de bat­te­rie (« Eric conti­nue d’ac­cor­der sa bat­te­rie même après le concert... », me souffle Thier­ry Vi­rolle), est constam­ment aux aguets, tou­jours prêt à ci­se­ler un groove ver­ti­gi­neux comme si c’était fa­cile, avec une maî­trise des timbres et un sens de la me­sure (des contrastes) qui forcent l’ad­mi­ra­tion. Pen­dant ce temps-là, au mi­lieu de la pièce prin­ci­pale, trône le pia­no du chef cui­si­nier, An­dy Em­ler, la force tran­quille. Il pense plus vite que son ombre, et même quand la mu­sique dé­marre fa­çon die­sel, il sait trou­ver les (bons) mots pour la faire avan­cer, ac­cé­lé­rer, ra­len­tir, sub­ti­le­ment dé­ra­per, re­cu­ler... Voir ces quatre vir­tuoses sûrs de leur art – mais tou­jours prêts à le ques­tion­ner – s’ar­rê­ter comme un seul homme au beau mi­lieu d’un mor­ceau pas tout à fait à la por­tée du pre­mier ve­nu, puis re­par­tir dans le même élan vers leur quête d’ex­cel­lence mu­si­cale a de quoi lais­ser pan­tois. Quant à Marc Du­cret, il est un peu, beau­coup, pas­sion­né­ment ce­lui qui at­tire la lu­mière dans cette his­toire ou, plu­tôt, qui la fait sur­gir de sa gui­tare, élec­trique ou acous­tique. Trente-deux an­nées-lu­mière après “Light­nin’” (An­dy Em­ler, Phi­loé Mu­sic, 1985, à ré­édi­ter d’ur­gence), tout a chan­gé, rien n’a chan­gé : ces six-cordes et ces quatre-vingt huit touches (celles du pia­no du chef) sont dé­ci­dé­ment faites pour s’en­tendre.

L’his­toire en marche Alors comme ça, en ce pre­mier jour d’en­re­gis­tre­ment, la mu­sique au­rait donc dé­mar­ré « fa­çon die­sel » ? Il ne faut pas tou­jours croire ce que ra­content les jour­na­listes... Car le len­de­main, après un bon dî­ner et une bonne nuit de re­pos (les uns dans un char­mant hô­tel, les autres dans une chambre d’hôte prin­cière), la mu­sique se mit à cou­ler à flots. « Bon al­lez, y’a match », lâ­cha Claude Tcha­mit­chian. C’était donc ça : ce qu’on avait pris la veille pour une valse hé­si­ta­tion était en fait un round d’ob­ser­va­tion, la mise en place du dé­cor

Ce qui compte, pour ces in­las­sables dé­fri­cheurs GIVXMÁ­qW RSR conformes, c’est que chaque nou­velle fois soit comme une pre­mière fois.

avant le grand tour d’ho­ri­zon de tous les pos­sibles d’un jazz so­li­de­ment an­cré dans les glo­rieuses an­nées 1970 – la dé­cen­nie sans bar­rières – et ré­so­lu­ment tour­né vers le fu­tur. D’un coup, comme par ma­gie, ou presque (car tout ce­la n’a évi­dem­ment rien d’un mi­racle), on re­trou­va tout ce qui nous avait en­thou­sias­mé deux mois plus tôt au Tri­ton. D’un coup, la sec­tion ryth­mique re­jouait dans les in­ter­valles se­crets, là où les no­tions de swing et de groove ne font plus qu’une. D’un coup, Marc Du­cret re­met­tait son casque sur ses oreilles et re­des­cen­dait à la mine. Pour­tant, rien de be­so­gneux dans sa quête de la mise en place ver­ti­gi­neuse et du so­lo in­ouï : chez lui la flui­di­té est une se­conde na­ture, et il donne plus que de rai­son l’im­pres­sion de s’être af­fran­chi des ri­gueurs mé­ca­niques de son ins­tru­ment. Marc Du­cret joue – vrai­ment ! – avec des mi­taines, mais c’est bien, ne lui en dé­plaise, le cos­tume du gui­tar hero qui lui va comme un gant. On au­rait bien en­vie d’ap­plau­dir, mais chuut, ça tourne... Ain­si, en ce deuxième jour, un disque est en train de naître. Ré­gu­liè­re­ment, les mu­si­ciens passent der­rière la console pour écou­ter le fruit de leur la­beur. Ça “dé­briefe”, comme on dit au­jourd’hui. Les re­marques construc­tives sont échan­gées à la vo­lée, quelques vannes aus­si, for­cé­ment, car on peut tra­vailler sé­rieu­se­ment sans se prendre au sé­rieux. Nous, der­rière, qui n’avons pas la mu­sique in­fuse, n’avons pas en­core une idée pré­cise de ce qu’elle de­vien­dra, in fine, sur disque. Les mu­si­ciens, si, et c’est aus­si ça leur force : ce qui pour le com­mun des mor­tels n’est que bribe ou es­quisse sonne dé­jà, pour eux, comme une his­toire avec un dé­but, un mi­lieu et une fin. À votre tour main­te­nant d’écou­ter “Run­ning Ba­ck­wards”, et de vous in­ven­ter la vôtre. •

Les re­marques construc­tives sont échan­gées à la vo­lée, quelques vannes aus­si, for­cé­ment, car on peut tra­vailler sé­rieu­se­ment sans se prendre au sé­rieux.”

Ci-contre, au pre­mier plan : Gé­rard de Ha­ro, in­gé­nieur du son et créa­teur du stu­dio La Buis­sonne, et Marc Du­cret. Der­rière eux, de gauche à droite, Thier­ry Vi­rolle, Anaëlle Mar­sol­lier, Eric Echam­pard (ca­ché), An­dy Em­ler et Claude Tcha­mit­chian.

Eric Echam­pard (bat­te­rie), An­dy Em­ler (pia­no), Claude Tcha­mit­chian (contre­basse) et Marc Du­cret (gui­tares acous­tique et élec­trique).

An­dy Em­ler et Marc Du­cret.

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