Pat Me­the­ny

En mai, Pat Me­the­ny fe­ra ce qui lui plaît plus que tout : jouer sur scène, de Pa­ris à Cou­tances en pas­sant par Lyon et Mar­seille. Avant de goû­ter live à son ac­tua­li­té la plus brû­lante, re­tour sur les dix pre­mières an­nées de son in­croyable car­rière, sous l

Jazz Magazine - - SOMMAIRE - Par Fré­dé­ric Goa­ty

Wi­chi­ta, Kan­sas, avril 1973. Ga­ry Bur­ton est la tête d’af­fiche d’un fes­ti­val de jazz qui donne la part belle aux jeunes ta­lents lo­caux. Tan­dis qu’il as­siste tran­quille­ment au dé­but d’un concert, un jeune homme aux che­veux longs et au sou­rire ra­dieux s’ap­proche de lui à pas feu­trés. Il a dix-huit ans et il joue de la gui­tare. « Il s’est pré­sen­té en me di­sant qu’il était de Lee’s Sum­mit, Mis­sou­ri, qu’il connais­sait la plu­part des mor­ceaux de mon groupe et ai­me­rait beau­coup en jouer quelques-uns avec nous sur scène ! Je me suis dit : “Je suis en plein mi­lieu du Kan­sas, ce ga­min a quoi, qua­torze ans maxi­mum .... Hmm, il doit plai­san­ter !” » Non, Pat Me­the­ny ne plai­san­tait pas. Quelques an­nées plus tôt, une poi­gnée de 33-tours avaient dé­cu­plé sa pas­sion nais­sante pour le jazz. “Four And More” de Miles Da­vis, “Smo­kin’ At The Half Note” du Wyn­ton Kel­ly Trio avec Wes Mont­go­me­ry et “New York Is Now !” d’Or­nette Co­le­man, sans ou­blier ceux du Ga­ry Bur­ton Quar­tet, avec Lar­ry Co­ryell ou Jer­ry Hahn à la gui­tare, qui avaient pous­sé le na­tif de Lee’s Sum­mit à se mettre sé­rieu­se­ment à la six-cordes, lui qui, comme son grand-père, son père et son grand-frère, avait d’abord com­men­cé par jouer de la trom­pette. « Au mi­lieu des an­nées 1960, comme tous les autres ga­mins amé­ri­cains, j’avais vu les Beatles au Ed Sul­li­van Show [le 9 fé­vrier 1964 pré­ci­sé­ment, NDR]. Des ga­rage bands se for­maient à chaque coin de rue, et il sem­blait y avoir des gui­tares élec­triques par­tout au­tour de moi. Avec l’ar­gent que j’avais réus­si à éco­no­mi­ser en li­vrant des jour­naux, j’ai réus­si à convaince mes pa­rents de me lais­ser en ache­ter une. La gui­tare est alors de­ve­nue ma pas­sion. Tant que je pou­vais gar­der les yeux ou­verts, je pra­ti­quais ! » (1) La scène mu­si­cale de Kan­sas Ci­ty est en­core très ac­tive, et le jeune Me­the­ny en­chaîne les jams et les gigs avec les meilleurs mu­si­ciens de jazz et de blues de la ré­gion. Son but prin­ci­pal ? « Jouer Che­ro­kee le plus vite pos­sible », confie­ra-t-il à Gui­tar Ma­ga­zine en 1978. Mais l’étude qua­si ob­ses­sion­nelle du jeu de son idole Wes Mont­go­me­ry lui fait vite com­prendre qu’il ne faut pas confondre vi­tesse et pré­ci­pi­ta­tion. Pour­tant, tout va très vite pour Pat Me­the­ny. Un soir de 1972, le Dr. Bill Lee, doyen de la fac de mu­sique de Mia­mi et père du bas­siste Will Lee, lui pro­pose de ve­nir étu­dier à temps plein. C’est le mo­ment ou ja­mais de chan­ger d’air. À peine ins­tal­lé en Flo­ride, Me­the­ny fait la connais­sance d’un bas­siste de trois ans son aî­né dont la ré­pu­ta­tion est dé­jà flat­teuse : Ja­co Pas­to­rius. L’un et l’autre vont ra­pi­de­ment de­ve­nir in­sé­pa­rables... Ils par­tagent leur temps entre la fac – où, à la de­mande de Bill Lee, Me­the­ny se met ra­pi­de­ment à en­sei­gner – et les clubs de jazz du coin. Ils jouent dans l’or­chestre ré­sident du Ba­che­lors III, où d’autres jeunes loups de la scène lo­cale font éga­le­ment leurs classes, tels le bat­teur Dan­ny Got­tlieb et le bas­siste Mark Egan, fu­turs membres du Pat Me­the­ny Group. Fin 1973, Paul Bley joue en pia­no so­lo au Pla­ne­ta­rium de Mia­mi. Ja­co Pas­to­rius as­siste au concert. Il se glisse backs­tage et sym­pa­thise ins­tan­ta­né­ment avec le pianiste ca­na­dien. L’été sui­vant, Bley in­vite Ja­co à New York pour un gig d’un mois dans un club de Green­wich Vil­lage. Dès le pre­mier soir, Pat Me­the­ny, de pas­sage en ville, monte sur scène pour jam­mer. À ses cô­tés, son confrère Ross Traut, qui était ve­nu avec Ja­co, fait pâle fi­gure... En­thou­sias­mé par la com­pli­ci­té de Ja­co et Me­the­ny, Bley les convie en stu­dio le 16 juin 1974 avec le bat­teur Bruce Dit­mas. Le 33-tours ne sor­ti­ra qu’en 1976, l’an­née où le gé­nie de Ja­co Pas­to­rius se ré­vé­la à la face du monde. Me­the­ny y est étran­ge­ment dis­cret – Paul Bley, qui était aus­si le pro­duc­teur, a-t-il pré­fé­ré fa­vo­ri­ser

Ja­co au mo­ment de sé­lec­tion­ner les mor­ceaux ? Quoi qu’il en soit, il vit juste puisque cet al­bum long­temps in­trou­vable fut de loin la meilleure vente de son la­bel, Im­pro­vi­sing Ar­tists Inc. Cet été, Pat Me­the­ny en­re­gistre ce­pen­dant le disque qui va vrai­ment inau­gu­rer sa dis­co­gra­phie per­son­nelle...

Un goût de pa­ra­dis Mais re­tour­nons d’abord à Wi­chi­ta au mois d’avril 1973. Im­pres­sion­né par les ta­lents de ce ga­min si sûr de lui, Ga­ry Bur­ton conseille à Me­the­ny de s’ins­tal­ler à New York, ou à Bos­ton. Me­the­ny opte pour Bos­ton, « le pa­ra­dis de la gui­tare, ou l’en­fer, se­lon Bur­ton. Tout ce­la dé­pend du point de vue : il y a plus de gui­ta­ristes à Bos­ton que par­tout ailleurs... » Qu’im­porte : mal­gré une concur­rence in­fer­nale, Me­the­ny de­vient ra­pi­de­ment l’un des gui­ta­ristes les plus en vue de la ville, et de sa fa­meuse Berk­lee School, où il se met à en­sei­gner avec la même as­su­rance qu’un vé­té­ran, alors qu’il n’a même pas vingt ans ! (Par­mi ses élèves, Mike Stern et Bill Fri­sell...) Dans la fou­lée, Ga­ry Bur­ton l’en­gage dans son groupe. Mick Goo­drick est dé­jà à la gui­tare ? Qu’im­porte, le vi­bra­pho­niste aime sur­prendre : son Quar­tet de­vient un Quin­tet, fea­tu­ring Pat Me­the­ny à la douze-cordes. Et quand Bur­ton, Goo­drick, Me­the­ny, Steve Swal­low (à la basse élec­trique) et Bob Moses (à la bat­te­rie) se re­trouvent en juillet 1974 au Tons­tu­dio Bauer de Lud­wig­sburg, le contre­bas­siste Ebe­rhard We­ber se joint à eux. « Une com­bi­nai­son un peu folle, mais ça mar­chait », se sou­vient Bur­ton (2). Pour Me­the­ny, cette pre­mière séance pour le la­bel ECM en ap­pel­le­ra d’autres... En at­ten­dant, il est plu­tôt ef­fa­cé dans “Ring”, même si le mé­lange entre sa douze-cordes et la six-cordes de Goo­drick ap­porte quelque chose de sin­gu­lier au son du groupe. C’est par l’en­tre­mise de Bur­ton que Pat Me­the­ny a l’op­por­tu­ni­té d’en­re­gis­trer son pre­mier 33-tours sous les aus­pices de Man­fred Ei­cher. Mais pas ques­tion d’en­re­gis­trer avant d’avoir une idée pré­cise de ce qu’il peut fixer sur disque. Il forme un trio avec Bob Moses et son pote Ja­co à la basse élec­trique : « Ja­co et Pat s’ado­raient, se sou­vient Moses, mais c’était sou­vent ten­du entre eux, je de­vais tem­pé­rer leurs ar­deurs... Ils avaient tous deux une idée très forte et très pré­cise de ce qu’ils de­vaient jouer... » Notre duo d’im­pé­tueux tem­pé­ré par un sage fait sen­sa­tion à Bos­ton. Tout en es­qui­vant po­li­ment les idées que lui sou­met par cour­rier Man­fred Ei­cher, Me­the­ny se dé­cide en­fin à en­re­gis­trer son pre­mier disque, en dé­cembre 1975. Plus grands que la vie Ain­si, le jour sui­vant l’en­re­gis­tre­ment de son deuxième disque avec Ga­ry Bur­ton, “Dreams So Real” (dé­dié aux com­po­si­tions de Car­la Bley), Pat Me­the­ny va cher­cher Ja­co Pas­to­rius à l’aé­ro­port de Stutt­gart : « C’était la pre­mière fois que Ja­co pre­nait un vol in­ter­na­tio­nal. Dans l’avion, ses pieds avaient en­flé et il avait dû se dé­chaus­ser. Mais ar­ri­vé à l’aé­ro­port, il n’a pas pu re­mettre ses chaus­sures... Je le re­vois pieds nus dans la rue, avec sa basse et son sac à dos com­plè­te­ment naze ! On a mar­ché un bon mo­ment, c’était une nuit de pleine lune. Le len­de­main, Ja­co, Bob et moi nous avions six heures de stu­dio de­vant nous. Nous avons fait deux prises pour chaque mor­ceau. Lors du mixage, j’ai sen­ti que j’au­rais pu jouer beau­coup mieux, et ça m’a dé­pri­mé ! D’au­tant que c’était mon pre­mier disque pour ECM... » (3) Mal­gré les ré­serves de Me­the­ny – qui s’at­té­nue­ront avec le temps –, “Bright Size Life” est peu à peu de­ve­nu l’une des pierres de touche de sa dis­co­gra­phie et un clas­sique du ca­ta­logue ECM. Ja­mais un trio gui­tare-basse-bat­te­rie n’avait son­né ain­si. La dou­ceur et la ron­deur de la gui­tare de Me­the­ny s’ac­cordent à la per­fec­tion avec le mor­dant et le ly­risme de Pas­to­rius. “Bright Size Life”, c’est le pro­jet, la mu­sique, le monde de Me­the­ny – rien que les titres des mor­ceaux des­sinent les contours d’une au­to­bio­gra­phie ima­gi­naire –, mais cha­cun sait que Pas­to­rius, où qu’il se trouve, se sent comme chez lui... Alors, comme dans la vie, Bob Moses re­lie ces deux mondes avec le dé­voue­ment des

LE JOUR SUI­VANT L’EN­RE­GIS­TRE­MENT DE SON DEUXIÈME DISQUE AVEC GA­RY BUR­TON, PAT ME­THE­NY VA CHER­CHER JA­CO PAS­TO­RIUS À L’AÉ­RO­PORT…

grands ac­com­pa­gna­teurs. Un seul re­gret : que ce trio hors-normes n’ait pas trou­vé le temps d’en­re­gis­trer un se­cond al­bum ou, au moins, un live. Mais tan­dis que Ja­co Pas­to­rius re­joint Wea­ther Re­port, Me­the­ny, lui, fait une nou­velle ren­contre dé­ci­sive...

M&M Re­tour au fes­ti­val de Wi­chi­ta, mais en 1976 cette fois. Me­the­ny s’y pro­duit avec Ga­ry Bur­ton et re­marque le pianiste de l’en­semble du North Texas State Uni­ver­si­ty, un cer­tain Lyle Mays, avec le­quel il se sent ins­tan­ta­né­ment en phase. « Je n’avais ja­mais en­ten­du quel­qu’un de mon âge avec qui je par­ta­geais au­tant d’in­té­rêts et d’in­fluences. » (2) Au bout de quelques mi­nutes seule­ment, après avoir échan­gé quelques me­sures de pia­no et de gui­tare, ils com­prennent qu’ils sont faits pour jouer en­semble. Dé­but d’une longue col­la­bo­ra­tion, his­to­rique à plus d’un titre : Me­the­ny le lea­der cha­ris­ma­tique et Mays l’homme de l’ombre vont for­mer un bi­nôme d’ins­tru­men­tistes in­sé­cable et com­po­ser à quatre mains des mor­ceaux qui en­tre­ront dans la mé­moire col­lec­tive de plu­sieurs gé­né­ra­tions. Mais dé­but 1976, tout reste à faire, et quelques mois après leur ren­contre, Me­the­ny et Mays fondent un quar­tette avec Steve Swal­low (puis Mike Rich­mond) et Dan­ny Got­tlieb. Au ré­per­toire, des ex­traits de “Bright Size Life”, des stan­dards (There Will Ne­ver Be Ano­ther You) et, dé­jà, des mor­ceaux qu’on re­trou­ve­ra dans “Wa­ter­co­lors”, deuxième 33-tours ECM de Me­the­ny, en­re­gis­tré à Os­lo, là où Me­the­ny ve­nait de gra­ver “Pas­sen­gers” avec Ga­ry Bur­ton – seul à la barre cô­té gui­tare, il y pla­çait trois com­po­si­tions : Na­ca­da, The Whop­per (qu’il jouait dé­jà sur scène avec son propre groupe) et B&G (Mid­wes­tern Nights Dream). Deux ans et de­mi après “Ring”, on peut me­su­rer le che­min par­cou­ru par Me­the­ny, qui fait dès lors par­tie du cercle très fer­mé des gui­ta­ristes que l’on re­con­naît sans peine au bout de quelques se­condes.

« L’IDÉE DE RA­CON­TER UNE HIS­TOIRE DANS UN SO­LO ME VIENT DE LES­TER YOUNG... »

Un Amé­ri­cain à Mu­nich Si “Wa­ter­co­lors” tranche avec “Bright Size Life”, c’est qu’il se si­tue plus clai­re­ment dans ce que d’au­cuns ap­pellent à tort ou à rai­son l’“es­thé­tique ECM”. « La ma­nière dont on ca­ta­logue quel­qu’un comme “mu­si­cien ECM” me chauffe vrai­ment les oreilles ! Les gens ne com­pren­dront l’im­por­tance d’ECM que le jour où ce­la dis­pa­raî­tra », di­sait Me­the­ny en 1981 (4). “Wa­ter­co­lors” laisse en­core plus d’es­pace à la gui­tare, qui s’épanche à loi­sir en dé­rou­lant le fil d’un dis­cours fluide et apai­sé. Le Pat Me­the­ny Group n’existe pas en­core, mais on en de­vine dé­jà les formes à ve­nir dans Lakes ou Ri­ver Quay. En jan­vier 1978, tou­jours à Os­lo, Le “PMG” fait ses dé­buts dis­co­gra­phiques. Et ce n’est cer­tai­ne­ment pas par ha­sard que deux com­po­si­tions co­si­gnées Me­the­ny/Mays ouvrent l’al­bum, comme pour si­gni­fier qu’une nou­velle ère dé­bute. San Lo­ren­zo et plus en­core Phase Dance vont vite de­ve­nir des “tubes”. Fort de sa pré­sence qua­si conti­nuelle sur la route – deux cents dates par an en moyenne ! –, le Pat Me­the­ny Group va s’at­ti­rer les grâces d’un pu­blic jeune et exi­geant qui se re­trou­ve­ra dans la per­son­na­li­té de ce gui­ta­riste vir­tuose dont la che­ve­lure foi­son­nante et les t-shirts à rayures vont de­ve­nir aus­si cé­lèbres que ses so­los épiques au fort pou­voir évo­ca­teur – « Oui, c’est vrai, l’idée de ra­con­ter une his­toire dans un so­lo me vient de Les­ter Young... » (4) Quant à Phase Dance, « Ces ac­cords sont de­ve­nus par­fai­te­ment na­tu­rels, comme ceux d’un blues ou d’un stan­dard. J’ar­rive tou­jours à trou­ver quelque chose à jouer. » (5) Six mois plus tard, après une tour­née eu­ro­péenne de plu­sieurs mois, Pat Me­the­ny s’ins­talle quelques se­maines à Mu­nich et com­mence à com­po­ser pour son pre­mier pro­jet en gui­tare(s) so­lo. Le mal du pays in­fluence son écri­ture, et “New Chau­tau­qua”, per­çu à sa sor­tie comme étant plus “folk” que “jazz”, voire “pla­nant” (un mot à la mode dans les an­nées 1970), peut rai­son­na­ble­ment être consi­dé­ré comme l’un des disques fon­da­teurs de ce qu’on ap­pel­le­ra plus tard l’ame­ri­ca­na, même s’il a été en­re­gis­tré à des mil­liers de ki­lo­mètres du Middle West... Doc­teur Pat et Mis­ter Me­the­ny En 1979, la sor­tie d’“Ame­ri­can Ga­rage” ac­cen­tue la pas­sion gran­dis­sante des ama­teurs de jazz-rock – un terme que Me­the­ny dé­teste – pour le PMG. Me­the­ny et ses com­pa­gnons de route en­re­gistrent pour la pre­mière fois aux États-Unis. L’al­bum n’est pas pro­duit par Man­fred Ei­cher mais par Me­the­ny lui-même. D’où un son d’en­semble plus char­nel, voire plus “mus­clé” que ce­lui du pre­mier Pat Me­the­ny Group. Ja­mais, sur un disque ECM, on n’avait en­ten­du quelque chose d’aus­si rock (mâ­ti­né de coun­try et de pop) que le mor­ceau-titre, qui fait à la fois son­ger aux Beatles et à Stuff. Ja­mais, non plus, ne ré­en­ten­dra-t-on sur un disque du Pat Me­the­ny Group une in­tro­duc­tion aus­si “jazz-ro­cki­sante” que celle du bien nom­mé The Epic... En 1980, Pat Me­the­ny met entre pa­ren­thèses son Group pour en­re­gis­trer deux al­bums si dif­fé­rents l’un de l’autre qu’ils ren­for­ce­ront l’image que la cri­tique – et une par­tie non né­gli­geable de son pu­blic – se fe­ra dès lors de lui : celle d’un mu­si­cien à deux fa­cettes. L’une “com­mer­ciale”, l’autre “ex­pé­ri­men­tale”. D’un cô­té, le lea­der de Group et sa mu­sique élec­trique, mé­lo­dieuse et fa­cile d’ac­cès. De l’autre, le so­liste de cul­ture be­bop qui tourne avec Son­ny Rol­lins et ne cache pas sa pas­sion pour Or­nette Co­le­man. L’in­té­res­sé n’a évi­dem­ment ja­mais ad­mis qu’on sé­pare aus­si ar­bi­trai­re­ment ses di­verses ac­ti­vi­tés mu­si­cales... La mu­sique d’Or­nette Co­le­man est ar­ri­vée dans sa vie peu de temps après celles des Beatles, ce qu’il man­quait ra­re­ment de pré­ci­ser dans ses pre­mières in­ter­views. Dans “Bright Size Life”, Me­the­ny avait dé­jà adap­té Broad-

way Blues, ex­trait de “New York Is Now !” (Blue Note, 1968), un al­bum d’Or­nette où De­wey Red­man jouait du saxo­phone té­nor. Ce même De­wey Red­man qu’on re­trouve dans “80/81” avec un autre grand saxo­pho­niste té­nor, Mi­chael Bre­cker, que Me­the­ny re­trou­ve­ra sou­vent par la suite. Me­the­ny, Red­man et Bre­cker sont pro­pul­sés par une sec­tion qui jouait en­semble pour la pre­mière fois : Char­lie Ha­den et Jack DeJoh­nette – ex­cu­sez du peu. Avec “80/81”, on dé­couvre un “autre” Me­the­ny. Ca­pable de grat­ter fu­rieu­se­ment en ac­cords sa six-cordes acous­tique (les Two Folk Songs, qui oc­cu­paient toute la pre­mière face du pre­mier disque) comme bien peu de gui­ta­ristes de jazz avant lui, tout en lais­sant le chant libre à ses deux souf­fleurs, ins­pi­rés comme ra­re­ment. Me­the­ny se taille la part du lion cô­té com­po­si­tions, ne re­pre­nant qu’un seul clas­sique, Tur­na­round d’Or­nette Co­le­man – en­core lui. In­vi­ta­tion au voyage L’autre al­bum qui inau­gure les an­nées 1980 est en­re­gis­tré quelques mois seule­ment après “80/81”. Il re­flète la com­pli­ci­té tou­jours plus af­fir­mée entre Pat Me­the­ny et Lyle Mays. « Lyle et moi com­men­çions vrai­ment à lais­ser nos ima­gi­na­tions al­ler bien au-de­là de ce que le for­mat du quar­tette de jazz tra­di­tion­nel sem­blait im­pli­quer. » (2) “As Falls Wi­chi­ta, So Falls Wi­chi­ta Falls” est plus qu’un simple 33-tours. Sa pre­mière face est une in­vi­ta­tion au voyage de plus de ving mi­nutes, un road mo­vie so­nore au gré du­quel ils dé­ploient un ins­tru­men­ta­rium en passe de de­ve­nir l’une de leurs marques de fa­brique : gui­tares acous­tiques et élec­triques, pia­no, au­to­harp, synh­té­ti­seurs... Sans ou­blier les per­cus­sions, le be­rim­bau et la voix de Na­na Vas­con­ce­los, ap­pe­lé à jouer un rôle ma­jeur dans les disques sui­vants. La se­conde face constras­tait idéa­le­ment avec la pre­mière : des en­tre­lacs ma­jes­tueux de gui­tare(s) et de pia­no acous­tique, un hom­mage à Bill Evans (qui ve­nait de mou­rir) et, dans It’s For You et Es­tu­pen­da Gra­ça, les pré­mices du nou­veau son du Pat Me­the­ny Group. “Of­framp”, qui sort en 1982, est un ja­lon es­sen­tiel dans l’évo­lu­tion du Pat Me­the­ny Group, qui s’at­tire les fa­veurs d’un pu­blic en­core plus large grâce à Are You Going With Me ?, que les ra­dios jazz du monde en­tier vont pas­ser en boucle. Are You Going With Me ? est au Pat Me­the­ny Group ce que, cinq ans plus tôt, Bird­land fut à Wea­ther Re­port. On frôle la per­fec­tion (son, pro­duc­tion, rôle de chaque ins­tru­men­tiste...) tout en sor­tant des cadres du jazz tra­di­tion­nel. La gui­tare syn­thé­ti­seur fait son ap­pa­ri­tion, sans qu’on la confonde avec les cla­viers de Mays : grâce au so­lo mé­mo­rable de Me­the­ny

POUR BEAU­COUP, SES AN­NÉES ECM RES­TENT LES PLUS ATTACHANTES DE SON IN­CROYABLE CAR­RIÈRE.

dans Are You Going With Me ?, le trum­pet sound – comme le nom­mèrent cer­tains – de­vient ins­tan­ta­né­ment iden­ti­fiable. Nou­velle voix, nou­velles voies... “Of­framp” est d’une éton­nante di­ver­si­té. Le dé­li­cat et mé­lo­dique James, com­po­sé en hom­mage à James Tay­lor, l’un des chan­teurs fa­vo­ris de Me­the­ny, contraste avec l’abs­trait et bouillon­nant mor­ceau-titre, tan­dis qu’Au Lait, avec ses al­lures de tan­go étrange et son at­mo­sphère entre chien et loup, est han­té par la voix de Na­na Vas­con­ce­los. Dans la fou­lée, ECM pu­blie “Tra­vels”, un double al­bum live en forme de best of et de bi­lan d’un gui­ta­riste et d’un chef d’or­chestre qui fait dé­sor­mais par­tie des mu­si­ciens de jazz les plus po­pu­laires, et qui af­fi­che­ra bien­tôt com­plet au Zé­nith de Pa­ris. 1984 se­ra l’an­née de ses adieux à ECM, le la­bel qui lui per­mit de fa­çon­ner son style – ses styles – en toute li­ber­té. Man­fred Ei­cher pro­duit “Re­joi­cing” (dont Me­the­ny cri­ti­que­ra le mixage...), en­re­gis­tré avec une sec­tion ryth­mique qui fut na­guère celle d’Or­nette Co­le­man – Char­lie Ha­den et Billy Hig­gins. À New York, Me­the­ny su­per­vise lui-même les séances de “First Circle”, dont l’em­blé- ma­tique mor­ceau-titre pré­fi­gure les al­bums à suc­cès que le PMG gra­ve­ra pour Gef­fen à par­tir de 1987. Etre trai­té comme un mu­si­cien par­mi d’autres et plus “seule­ment” comme un jazz­man ouvre à Me­the­ny des pers­pec­tives ex­ci­tantes – Gef­fen est aus­si le la­bel de John Len­non, Don­na Sum­mer, El­ton John et Joni Mit­chell... –, et sa vo­lon­té de s’af­fir­mer comme pro­duc­teur, ar­ran­geur et com­po­si­teur sans rien re­nier de ses ra­cines jazz est dé­cu­plée. « D’ici trente ans, les mu­si­ciens les plus im­por­tants ne se­ront pas des ins­tru­men­tistes mais des com­po­si­teurs. Ils crée­ront sur des syn­thé­ti­seurs ou des or­di­na­teurs. Mais j’es­père mal­gré tout que le pu­blic éprou­ve­ra tou­jours du plai­sir à voir les mu­si­ciens im­pro­vi­ser sur les ins­tru­ments. » (6). Par la suite, Pat Me­the­ny ne ces­se­ra de faire évo­luer son Group et mul­ti­plie­ra les ap­pa­ri­tions les plus in­at­ten­dues et les col­la­bo­ra­tions les plus pres­ti­gieuses, d’Or­nette Co­le­man à Da­vid Bo­wie en pas­sant par De­rek Bai­ley, Steve Reich, Jim Hall, Her­bie Han­cock, Brad Mehl­dau, Jo­shua Red­man ou Ab­bey Lin­coln. Mais, pour beau­coup, ses an­nées ECM res­tent les plus attachantes de son in­croyable car­rière. Et on en connaît tant qui ai­me­raient qu’il ré­en­re­gistre un jour avec Lyle Mays... • CONCERTS Pat Me­the­ny avec Gwi­lym Sim­cock, Lin­da May Han Oh et An­to­nio San­chez le 23 mai à Pa­ris (Olym­pia), le 24 à Cou­tances (Jazz Sous Les Pom­miers, Salle Mar­cel Hé­lie), le 26 à Lyon (Ci­té In­ter­na­tio­nale), le 31 à Mar­seille (Le Si­lo). NOTES 1. The Pat Me­the­ny In­ter­views, par Ri­chard Niles (Hal Leo­nard Books, 2009). 2. Li­ner notes de “:Ra­rum IV - Se­lec­ted Re­cor­dings” (ECM, 2002). 3. Jazz Ma­ga­zine n° 555, jan­vier 2005 (en­tre­tien avec Jé­rôme Plas­se­raud). 4. Jazz Hot, n° 385, juin-juillet 1981 (en­tre­tien avec Jé­rôme Reese). 5. Jazz Ma­ga­zine, n° 418, sep­tembre 1992 (en­tre­tien avec Serge La­za­ré­vitch). 6. Jazz Hot, n° 400, mai 1983 (en­tre­tien avec Jé­rôme Reese).

Pat Me­the­ny, peu de temps après avoir abor­dé Ga­ry Bur­ton pour la pre­mière fois, à Wi­chi­ta...

Ci-contre, Bob Moses, Mick Goo­drick, Pat Me­the­ny et Ga­ry Bur­ton lors des séances d’en­re­gis­tre­ment de “Ring”, en 1974.

Lyle Mays et Pat Me­the­ny, les Len­non et McCart­ney du jazz ?

Sur scène, Pat Me­the­ny et son lé­gen­daire t-shirt à rayures. Avec Man­fred Ei­cher (en haut) et, tou­jours avec Ei­cher, en stu­dio en 1981 à New York avec le per­cus­son­niste Na­na Vas­con­ce­los et l’in­gé­nieur du son Jan Erik Kon­shaug.

Le groupe de “80 /81”: De­wey Red­man (saxo­phone té­nor), Jack DeJoh­nette (bat­te­rie), Pat Me­the­ny (gui­tare), Char­lie Ha­den (contre­basse) et Mi­chael Bre­cker (saxo­phone té­nor).

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