Ge­ri Al­len

Cette na­tive de Pon­tiac fi­gu­rait par­mi les plus re­mar­quables pia­nistes de ces trente der­nières an­nées.

Jazz Magazine - - ÉDITO -

C’est le 27 juin que l’on a ap­pris avec tris­tesse la mort de Ge­ri Al­len, à 60 ans, quelques se­maines seule­ment après son concert en duo avec le trom­pet­tiste En­ri­co Ra­va à l’Es­pace So­ra­no de Vin­cennes. Le monde du jazz ne l’ou­blie­ra pas.

QQuand en 1987 on dé­cou­vrit “Mo­ther­land Pulse”, le pre­mier al­bum du Steve Co­le­man Group – en­re­gis­tré deux ans plus tôt à New York –, on ne pou­vait pas me­su­rer à quel point ces nou­veaux jazz mes­sen­gers al­laient mar­quer leur époque et in­fluen­cer un si grand nombre de mu­si­ciens de par le monde. Par­mi les ac­com­pa­gna­teurs de l’al­tiste chi­ca­goan, il y avait la chan­teuse Cas­san­dra Wil­son, le trom­pet­tiste Gra­ham Haynes, le bat­teur Mar­vin “Smit­ty” Smith, et une pia­niste qui avait dé­jà pu­blié trois disques sous son nom : Ge­ri Al­len. Elle fit par­tie de ce col­lec­tif au pa­tro­nyme mys­té­rieux, M’Base, mais elle tra­ça vite son propre sillon, mul­ti­pliant les ren­contres et les as­so­cia­tions in­at­ten­dues. Ain­si, la même an­née, elle en­re­gis­trait en trio avec Paul Mo­tian et

Char­lie Ha­den, amor­çant une fruc­tueuse col­la­bo­ra­tion avec ces deux maîtres : trois disques stu­dio, dont l’in­ou­bliable “The Year Of The Dra­gon”, et un live au Vil­lage Van­guard. Dès lors, à chaque nou­velle col­la­bo­ra­tion, Ge­ri Al­len ne ces­sa ja­mais de se re­mettre en jeu. Quand elle don­nait de ses nou­velles dis­co­gra­phiques, elle ne se ré­pé­tait ja­mais, pri­vi­lé­giant à chaque fois un angle, une idée, une vi­sion du jazz tou­jours dif­fé­rente. Ses disques n’étaient pas des best sel­lers, elle ne jouait pas sou­vent en tête d’af­fiche des grands fes­ti­vals, mais ceux qui sa­vaient... sa­vaient. Ils sa­vaient que Ge­ri Al­len, qui re­ven­di­quait l’in­fluence d’Her­bie Ni­chols, de The­lo­nious Monk, de Bud Po­well et d’Her­bie Han­cock, était une pia­niste im­por­tante res­pec­tée par ses pairs. Pour elle le jazz était un conti­nuum, une his­toire dont elle ché­ris­sait toutes les grandes fi­gures, de Jel­ly Roll Mor­ton à Mar­cus Bel­grave (trom­pet­tiste de De­troit qui fut l’un de ses men­tors), de Ma­ry Lou Williams à Ce­cil Tay­lor...

Un son très per­son­nel ré­vé­lé dès son pre­mier al­bum, un tou­cher sub­til et puis­sant, une grande ri­chesse har­mo­nique, un goût sûr ja­mais pris en dé­faut, Ge­ri Al­len était l’une des ra­ris­simes pia­nistes ca­pables d’éta­blir un dia­logue fé­cond avec des sec­tions ryth­miques aus­si dif­fé­rentes et pres­ti­gieuses les unes que les autres. Ge­ri Al­len, on l’ai­mait avec Ron Car­ter et To­ny Williams dans “Twen­ty One”. Avec Dave Hol­land et Jack DeJoh­nette dans “The Life Of A Song”. Avec An­drew Cy­rille et Reg­gie Work­man dans “At This Time”. Avec Ro­bert Hurst et Jeff Watts dans “The Nur­tu­rer” (en sex­tette, fea­tu­ring Ken­ny Gar­rett). Ou en­core avec Len­ny White et Bus­ter Williams dans “The Ga­the­ring”. Mais Ge­ri Al­len, on l’ai­mait aus­si en so­lo, et sa tri­lo­gie – “Home Grown” en 1985, “Flying To­ward The Sound” en 2010, “Grand Ri­ver Cros­sings” en 2013 – des­sine un sub­til au­to­por­trait re­flé­tant toutes ses in­fluences. En­fin, im­pos­sible d’ou­blier qu’au mi­lieu des an­nées 1990 elle fut la pia­niste d’Or­nette Co­le­man, qui la choi­sit pour culti­ver à nou­veau ses amours pia­nis­tiques, après qua­rante ans pas­sés à su­per­be­ment igno­rer cet ins­tru­ment. L’al­tiste lui fit même l’hon­neur, si rare, de ve­nir en­re­gis­trer deux duos sur l’un de ses propres disques... « Avec Or­nette, il faut tou­jours être en éveil, di­sait-elle à Thier­ry Qué­num en 1994, la mu­sique bouge très vite. Il y a des gens dont je tire mon ins­pi­ra­tion de fa­çon évi­dente, mais Mon­sieur Co­le­man a créé une fa­çon vé­ri­ta­ble­ment nou­velle d’abor­der la mu­sique, et c’est sans doute la pre­mière fois que j’ai la pos­si­bi­li­té de faire usage de l’en­semble de mon ex­pé­rience mu­si­cale : mu­sique afri­caine, ca­raïbe, clas­sique eu­ro­péenne (Stra­vins­ky, Ra­vel) et toute l’his­toire du jazz en re­mon­tant jus­qu’à Jel­ly Roll Mor­ton. Il n’y a pas de li­mites, mais je dois être très pers­pi­cace quant au mo­ment où je dois faire usage de telle ou telle connais­sance. » Voi­là qui dit tout de son hu­mi­li­té et sa dé­ter­mi­na­tion. Le pre­mier mor­ceau de son pre­mier disque, le for­mi­dable “The Print­ma­kers”, s’in­ti­tu­lait A Ce­le­bra­tion Of All Life. Sans Ge­ri Al­len, la vie du jazz n’au­ra plus la même sa­veur.

Elle ne se ré­pé­tait ja­mais, pri­vi­lé­giant à chaque fois un angle, une idée, une vi­sion du jazz tou­jours dif­fé­rente.

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