Dee Dee Brid­ge­wa­ter

Quelque chose du Ten­nes­see

Jazz Magazine - - LA UNE -

Son re­tour à Mem­phis Ses amours soul

JAZZ | Il y a deux ans, “Dee Dee’s Fea­thers”, votre al­bum pré­cé­dent, était un hom­mage à La Nou­velle-Or­léans. Avec “Mem­phis”, vous re­mon­tez un peu plus au nord pour abor­der le blues et la mu­sique soul...

Je n’avais pas pré­vu de sor­tir cet al­bum-hom­mage à La Nou­velle-Or­léans. “Dee Dee’s Fea­thers” n’était pas sur mon che­min mu­si­cal, même s’il res­te­ra pour moi une ex­pé­rience gé­niale. “Mem­phis” part d’une idée que j’ai eue en 2014 : en­re­gis­trer un disque de blues. Je vou­lais ef­fec­tuer un pas­sage de flam­beau avec l’Afrique de l’Ouest, où j’ai trou­vé mes ra­cines, et le Sud des États-Unis. Le peuple noir est ar­ri­vé par le Mis­sis­sip­pi, là où se trouve le Del­ta Blues qui res­semble beau­coup aux mu­siques ouest-afri­caines. Après avoir ter­mi­né “Dee Dee’s Fea­thers”, j’ai or­ga­ni­sé un sé­jour à Mem­phis, et c’est là que l’idée m’est ve­nue de me concen­trer sur Mem­phis, ma ville na­tale. J’ai contac­té Keb’Mo pour lui de­man­der de pro­duire cet al­bum. Il m’a don­né une liste de mu­si­ciens blues à écou­ter et m’a aus­si ex­pli­qué que je si je vou­lais vrai­ment en­trer dans le blues, il fal­lait l’étu­dier. J’ai com­men­cé à le faire, mais je n’ai pas réus­si à or­ga­ni­ser l’en­re­gis­tre­ment du pre­mier mor­ceau des­ti­né à ce pro­jet puis la pré­pa­ra­tion de “Dee Dee’s Fea­thers” m’a obli­gé à faire un dé­tour.

JAZZ | Quels sont vos pre­miers sou­ve­nirs de blues et de mu­sique soul ?

Je suis née à Mem­phis et on a quit­té la ville quand j’avais trois ans et de­mi. J’ai gran­di à Flint, dans le Mi­chi­gan, et le soir, j’écou­tais WDIA, une sta­tion de ra­dio qui émet­tait de­puis Mem­phis. Je l’écou­tais uni­que­ment le soir après 23 heures car on ne pou­vait pas la cap­ter dans la jour­née. Je glis­sais une cou­ver­ture sous la porte pour ne pas faire de bruit et je po­sais des feuilles d’alu­mi­num sur les an­tennes pour mieux re­ce­voir les ondes. C’est sur cette ra­dio que j’ai dé­cou­vert Bob­by Blue Bland, Big Ma­ma Thorn­ton, B.B. King, Gla­dys Knight & The Pips et tous ceux à qui je rends hom­mage dans cet al­bum.

JAZZ | Mat­thew Gar­rett, votre père, était DJ sur cette sta­tion de ra­dio.

Oui. Mon père en­sei­gnait au ly­cée Ma­nas­sas, le ly­cée le plus po­pu­laire de la ville, et il était aus­si DJ sur WDIA. Son nom de DJ était Matt the Plat­ter Cat. Mon père, qui est quel­qu’un de très se­cret, ne m’avait ja­mais ra­con­té tout ça, c’est Charles Lloyd qui me l’a ap­pris lors d’une émis­sion de té­lé­vi­sion en Suisse il y a deux ans. C’était très im­por­tant pour moi de connaître cette his­toire, car elle ex­plique sans doute mes dé­buts et mon goût pour la mu­sique. Ça peut aus­si ex­pli­quer pour­quoi j’ai en­vie au­jourd’hui de re­ve­nir vers mes dé­buts. Cet al­bum est vé­ri­ta­ble­ment un re­tour aux sources. C’est aus­si un rêve d’ado­les­cente et j’avais en­vie de faire connaître en Eu­rope cette mu­sique et l’his­toire mu­si­cale de Mem­phis, qu’on ap­pelle aus­si Souls­ville, au tra­vers de ce disque. Je suis sur­tout très fière d’être une am­bas­sa­drice pour Mem­phis, Ten­nes­see, la ville où je suis née. Cette ex­pé­rience res­semble un peu à celle de “Red Earth”, un al­bum qui était des­ti­né à faire mieux connaître la mu­sique afri­caine aux États-Unis. Ce disque avait ou­vert les yeux de mon peuple : après les concerts, on ve­nait me voir en me di­sant que cer­tains avaient tou­jours eu peur d’al­ler en Afrique noire et qu’ils ne pen­saient pas qu’il y avait un lien avec eux et ce disque a don­né l’en­vie à beau­coup de gens d’ef­fec­tuer des re­cherches sur leurs ra­cines afri­caines.

JAZZ | Com­ment avez-vous ef­fec­tué la sé­lec­tion des titres pré­sents sur “Mem­phis” ?

Tous les titres pro­viennent à peu près des an­nées 1960, sauf I Can’t Get Next To You d’Al Green qui est un peu ul­té­rieur, mais il fal­lait ab­so­lu­ment un titre d’Al Green sur cet al­bum car tous ses al­bums ont été en­re­gis­trés aux my­thiques Royal Stu­dios. Nous avons en­re­gis­tré “Mem­phis”

là-bas dans ce stu­dio où l’on sent en­core cette his­toire, cette ma­gie. On de­vait en­re­gis­trer un duo avec Al Green mais il n’a pas vou­lu ve­nir au stu­dio car il n’y est pas en­tré de­puis la mort de Willie Mit­chell. [Fon­da­teur du Royal Stu­dio et pro­duc­teur des al­bums phares d’Al Green dans les an­nées 1970, NDR.] Il nous a don­né plu­sieurs ren­dez-vous pen­dant deux jours, mais il n’est ja­mais ve­nu.

Qui sont les mu­si­ciens qui vous ac­com­pagnent sur ce pro­jet ? Je ne vou­lais pas tra­vailler avec des mu­si­ciens de jazz sur ce ré­per­toire. J’ai prin­ci­pa­le­ment choi­si des mu­si­ciens in­con­nus ori­gi­naires de Mem­phis car ils connaissent l’his­toire de ces chan­sons. Nous avons James Sex­ton à la bat­te­rie, Ja­ckie Clark à la basse, Ga­ry Goin à la gui­tare et Charles Hodges, qui a fait presque tous les en­re­gis­tre­ments de Hi Re­cords avec ses frères et qui joue de l’orgue Ham­mond. John Stod­dart est aux cla­viers, à l’orgue et il a réa­li­sé les ar­ran­ge­ments de choeurs. C’est le Stax Choir, com­po­sé d’ado­les­cents qui font par­tie de la Stax Aca­de­my, qui chante ces choeurs. L’al­bum a été co­pro­duit par Kirk Wal­hum qui a aus­si fait les ar­ran­ge­ments de cuivres. Kirk a di­ri­gé la Stax Aca­de­my pen­dant quelques an­nées. À Mem­phis, il m’avait fait as­sis­ter à des ré­pé­ti­tions. J’avais dit aux élèves que j’en in­vi­te­rais quelques-uns à par­ti­ci­per à mon disque et j’en ai en­ga­gé huit pour dou­bler les voix. Il fal­lait ab­so­lu­ment que Stax Re­cords soit pré­sent dans ce disque afin de trans­mettre le re­lais.

Com­ment avez-vous abor­dé l’in­ter­pré­ta­tion vo­cale de ces stan­dards blues et soul ? Avez-vous dû aban­don­ner vos au­to­ma­tismes de chan­teuse jazz ? À vrai dire, j’étais as­sez éton­née de me sen­tir au­tant à l’aise de­vant ces stan­dards. Je pen­sais que j’al­lais avoir des pro­blèmes car cette mu­sique est dif­fé­rente, mais je me suis sen­tie si bien que ça m’a presque cho­quée. Quand j’en­tends et que je chante cette mu­sique, je suis aux anges. C’est une mu­sique très simple, les mé­lo­dies aus­si sont simples et les textes sont un peu naïfs. Ils pro­viennent d’une pé­riode où les choses n’étaient pas si com­pli­quées. C’était noir et blanc, il y avait tou­jours cette sé­pa­ra­tion, mais c’est aus­si la pé­riode où des voix ont com­men­cé à s’éle­ver pour oser se plaindre de ces cir­cons­tances. Sur­tout, c’était ma jeu­nesse et re­ve­nir à cette mu­sique m’a plu à un point que je n’au­rais ja­mais pu ima­gi­ner. C’était aus­si quelque chose que je n’avais ja­mais ex­pri­mé jus­qu’ici, et pou­voir le faire au­jourd’hui est très im­por­tant pour moi.

Je pense que j’en ai fait as­sez pour le jazz. Il est temps de m’amu­ser. Je l’ai mé­ri­té.”

De­puis quelques an­nées, on as­siste à un re­vi­val soul où la plu­part des for­ma­tions se contentent de dé­cal­quer les ar­ran­ge­ments des stan­dards des an­nées 1960. Quelle a été votre ap­proche sur “Mem­phis”? Chaque mor­ceau de “Mem­phis” a été construit lors de l’en­re­gis­tre­ment. On a com­men­cé par écou­ter les ver­sions ori­gi­nales, puis on a

dé­ci­dé d’en ra­len­tir cer­taines ou d’en ac­cé­lé­rer d’autres. Les ar­ran­ge­ments des chan­sons de Mem­phis res­pectent les ver­sions ori­gi­nales, mais je crois que je par­viens à dé­pas­ser les ori­gi­naux grâce aux fins de ces mor­ceaux. Je fait des vamps sur presque chaque titre pour les al­lon­ger, mais sur­tout pour les per­son­na­li­ser. Quand on en­tend Sha­ron Jones et d’autres ar­tistes de ce re­vi­val, ils res­tent fi­gés dans les ar­ran­ge­ments d’ori­gine sans ajou­ter quoi que ce soit de neuf. Pour moi qui viens du jazz, c’est tout sim­ple­ment im­pos­sible. Par exemple, à la fin de B.A.B.Y., j’ai ajou­té un fi­nal gos­pel. J’avais aus­si eu l’idée d’étendre I Can’t Stand The Rain avec un rap, mais je n’ai pas pu m’em­pê­cher d’écla­ter de rire dès le deuxième cou­plet et j’ai fi­na­le­ment lais­sé tom­ber. [Rires.] Comme je viens du jazz, j’ai une autre per­cep­tion de l’im­pro­vi­sa­tion. C’est mon rôle de per­son­na­li­ser les stan­dards, c’est ça qui fait la dif­fé­rence. D’un autre cô­té, je suis obli­gée de res­pec­ter la forme de ces mor­ceaux car il y a des par­ties où les cho­ristes chantent avec moi et si je change de phra­sé, l’har­mo­nie se­ra dé­truite. Lors des mo­ments où je chante seule, où per­sonne ne dé­pend de moi, j’ai un peu de li­ber­té. Cette fa­çon de tra­vailler est nou­velle pour moi et elle re­pré­sente un autre genre de chal­lenge.

Ain­si, “Mem­phis” est à la fois un re­tour aux sources et une ex­pé­rience inédite dans votre par­cours. Yep. C’est ça. J’avais en­vie de faire quelque chose de com­plè­te­ment dif­fé­rent avec ce pro­jet. C’est drôle, je viens de re­ce­voir le prix du Na­tio­nal En­dow­ment For The Arts Jazz Mas­ter, une haute dis­tinc­tion aux États-Unis, et je sors un disque de blues et de soul juste après (rires) ! Toutes ces mu­siques sont pour­tant liées : elles viennent du peuple noir et la soul est l’en­fant du blues et du jazz… Après avoir fait ça pen­dant qua­rante ans, je pense que j’en ai fait as­sez pour MF KB[[ *M FTU UFNQT EF N BNVTFS +F M BJ NÏSJUÏ t

Août 1975, juin 1993, jan­vier 1999 : Dee Dee et Jazz Ma­ga­zine,dé­jà plus de qua­rante ans d’his­toire...

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