Un New Trio pour Monk

Une bio­gra­phie, un do­cu­men­taire, des confé­rences, des émis­sions de ra­dio, des ar­ticles... : la mu­sique de The­lo­nious Monk est de­puis des lustres une souce d’ins­pi­ra­tion in­ta­ris­sable pour Laurent de Wilde. Ne man­quait plus qu’un disque : ce se­ra chose fait

Jazz Magazine - - LA UNE - Laurent de Wilde

Vous avez pu­blié votre livre Monk en 1996 : pour­quoi avoir at­ten­du vingt ans pour lui consa­crer un al­bum ? C’est sans doute le temps qu’il m’a fal­lu pour me li­bé­rer de la crainte qu’il m’ins­pi­rait : quand on passe son temps à dire com­bien un type est gé­nial, c’est dif­fi­cile de pro­po­ser der­rière quelque chose qui soit à la hau­teur. Quand le livre est sor­ti, tout le monde me de­man­dait si j’al­lais lui consa­crer un al­bum, et je ré­pon­dais : sur­tout pas ! J’ai tou­jours sur mon bu­reau le fa­meux nu­mé­ro de Time Ma­ga­zine avec Monk en cou­ver­ture : j’avais l’im­pres­sion qu’il me re­gar­dait, l’air de dire : « At­ten­tion, fais gaffe ! » Sous la pres­sion gé­né­rale, j’ai quand même fi­ni par en­re­gis­trer une ver­sion de ’Round Mid­night sur mon al­bum “Spoon-a-Rhythm”, mais ça ne di­sait rien, je ne le sen­tais pas vrai­ment. Il a fal­lu que je fasse un grand tour avant d’y re­ve­nir : vingt ans à écrire des com­po­si­tions per­son­nelles, à m’ap­pro­prier mon son, à dé­cou­vrir com­ment je fonc­tion­nais. Jus­qu’au jour où j’ai trou­vé le cou­rage de me re­trous­ser les manches et de me dire : al­lez, on y va !

Pour­quoi avoir choi­si le trio, plu­tôt que d’autres confi­gu­ra­tions mon­kiennes comme le so­lo ou le quar­tette ? Tout sim­ple­ment parce que le trio consti­tue ma zone de confort, ma po­si­tion de re­pli à la­quelle je re­viens tou­jours. C’est ce que je pré­fère : le ta­bou­ret par­fait, à trois pattes, qui s’adapte à n’im­porte quel sup­port. À par­tir du mo­ment où l’on in­tro­duit un qua­trième mu­si­cien, saxo­pho­niste ou trom­pet­tiste, qui se­ra for­cé­ment le seul à ne pas jouer tout le temps, ce­la im­plique des prises de pa­role suc­ces­sives qui peuvent cas­ser le rythme et di­luer le pro­pos. Le trio, au contraire, c’est bien com­pact. Avec Jé­rôme Re­gard à la contre­basse et Do­nald Kon­to­ma­nou à la bat­te­rie, deux mu­si­ciens que je connais par coeur, je sa­vais que l’ar­chi­tec­ture du pro­jet al­lait pou­voir se dé­ployer fa­ci­le­ment. Quant au so­lo, ça n’est pas trop mon truc : jouer seul me rend tou­jours un peu triste...

Sur l’al­bum, vous lais­sez beau­coup “tour­ner” la ryth­mique, une ap­proche certes mon­kienne, mais qui me semble évo­quer plus en­core la fi­gure d’Ah­mad Ja­mal... « Lis­ten to the drum­mer » : écoute le bat­teur. Voi­là ce que Monk di­sait à Steve La­cy quand ce­lui-ci lui de­man­dait com­ment il de­vait jouer. Pour ce pro­jet, je ne me voyais pas du tout prendre sept grilles de so­lo sur Straight No Cha­ser… Jé­rôme et Do­nald ont un jeu hy­per in­ven­tif, il y a dé­jà plein de mu­sique dans ce qu’ils font, je n’avais donc pas be­soin d’en ra­jou­ter des tonnes. Quant à Ah­mad Ja­mal, c’est en ef­fet une in­fluence que j’ai du mal à évi­ter. Il a été le pre­mier à in­tro­duire la 3D dans la mu­sique : tout à coup, il s’ar­rête de jouer, et on réa­lise qu’il y a un pre­mier et un deuxième plan, qu’il y a de l’es­pace.

Et avez-vous dé­jà été ten­té, comme Monk le fai­sait par­fois, de vous le­ver de votre ta­bou­ret et de dan­ser au son de la ryth­mique ? Car­ré­ment ! Mais après, il faut as­su­mer !

Com­ment le grand connais­seur du ré­per­toire mon­kien que vous êtes a-t-il sé­lec­tion­né la quin­zaine de thèmes in­clus dans l’al­bum ? J’ai tout sim­ple­ment choi­si ceux que je par­ve­nais à me ré­ap­pro­prier : pour un thème don­né, soit un ar­ran­ge­ment me ve­nait na­tu­rel­le­ment, soit je trou­vais un moyen de le dé­tour­ner, de le mettre dans ma poche. À l’in­verse, cer­tains mor­ceaux gé­niaux que j’adore et que j’avais en­vie de jouer se sont ré­vé­lés tel­le­ment forts, tel­le­ment abou­tis, qu’à chaque fois que j’es­sayais quelque chose, ça ne pre­nait pas. Ç’a été le cas de Bem­sha Swing, par exemple. De même, j’ai eu énor­mé­ment de mal avec Pan­no­ni­ca : en stu­dio, on en a en­re­gis­tré deux prises straight, sur un tem­po un peu ac­cé­lé­ré, mais de l’avis de mes ca­ma­rades, ça n’avait pas grand in­té­rêt. Et puis, en quelques

mi­nutes, on a mis au point l’ar­ran­ge­ment qu’on peut en­tendre sur le disque, plus lent, plus aé­ré, et tout à coup, les choses se sont ou­vertes, ça don­nait en­vie de jouer… En re­vanche, à part quelques chan­ge­ments mi­neurs dans l’har­mo­ni­sa­tion, je n’ai qua­si­ment pas tou­ché à Re­flec­tions : pour moi, il est par­fait comme il est !

Vous vous êtes éga­le­ment pen­ché sur des thèmes ra­re­ment joués, comme Lo­co­mo­tive ou Co­ming on the Hud­son… J’ai une vraie ten­dresse pour cer­tains mor­ceaux com­plè­te­ment bar­rés de The­lo­nious : en gé­né­ral, on les re­père à leur pont avec une me­sure en plus, des temps en moins... et le fait qu’ils soient moins connus me les rend en­core plus sym­pa­thiques ! Co­ming On The Hud­son en fait par­tie. Ça com­mence par une belle pro­gres­sion har­mo­nique, et sou­dain, ça vire à 90 de­grés ! Du coup, je me suis de­man­dé ce qui se pas­se­rait si je pour­sui­vais sur cette pro­gres­sion, si je re­pous­sais le vi­rage le plus loin pos­sible : ce­la gé­nère une transe com­plè­te­ment dif­fé­rente, qui re­joint les ex­pé­riences que j’ai pu faire dans le do­maine de l’élec­tro. S’agis­sant de Lo­co­mo­tive, c’est un ar­ran­ge­ment que je jouais dé­jà de­puis long­temps, j’ai juste bais­sé en­core un peu le tem­po. Ça me fait mar­rer de le jouer aus­si len­te­ment, car une lo­co­mo­tive, c’est jus­te­ment cen­sé al­ler vite. Ce­la dit, j’ai un ami qui a pris ré­cem­ment le train New York-Chi­ca­go, il pa­raît que c’est d’une len­teur in­croyable !

Beau­coup d’hom­mages à Monk mettent en va­leur l’as­pect avant-gar­diste de sa mu­sique : les dis­so­nances, les bri­sures… À l’in­verse, il semble que vous ayez plu­tôt pri­vi­lé­gié son an­crage dans la tra­di­tion afro-amé­ri­caine : le groove, le blues. Comme le di­rait Oscar Wilde : n’es­sayez pas d’être quel­qu’un d’autre, c’est dé­jà pris ! Je n’es­saie pas d’être Monk. Je ne suis pas un type qui cherche la bri­sure, la pro­vo­ca­tion, au contraire, je suis quel­qu’un de plu­tôt consen­suel, j’aime quand la com­mu­ni­ca­tion passe bien, j’adore par­ler… Au fond, je suis le contraire de Monk : je l’adore, je le trouve gé­nial, mais ja­mais je ne pour­rai lui res­sem­bler. Il y a chez lui quelque chose d’hy­per as­ser­tif, cas­sant, dur comme du dia­mant, là où je suis da­van­tage dans le sous-en­ten­du. Par contre, on ap­pré­cie tous les deux la même chose : la tourne mons­trueuse ! Quand je suis en­tré dans cette ses­sion, je sa­vais qui j’étais. Les mu­si­ciens free ou d’avant-garde prennent chez Monk ce qui les in­té­resse ; moi, j’aime tra­vailler sur les grooves, un as­pect qui n’est d’ailleurs pas du tout in­es­sen­tiel dans sa mu­sique.

Par­lons des grooves, jus­te­ment : vous in­tro­dui­sez sou­vent des os­ti­na­tos de basse dans les ar­ran­ge­ments, un pro­cé­dé pas du tout mon­kien, pour le coup. Une ma­nière de vous ré­ap­pro­prier sa mu­sique ? Tout à fait, ça, c’est plus un truc à moi. J’adore in­ven­ter des tournes, ins­tal­ler des lignes de basse qui groovent. J’as­sume !

Par­fois, vous sem­blez même prendre un ma­lin plai­sir à in­tro­duire des élé­ments dé­li­bé­ré­ment exo­gènes, comme la ligne de basse de Born Un­der A Bad Si­gn d’Al­bert King dans Mis­te­rio­so, ou celle du clas­sique cu­bain El Ma­ni­se­ro sur le med­ley. Pour Born Un­der A Bad Si­gn, c’est en ef­fet un clin d’oeil, je connais­sais ce mor­ceau à tra­vers une ver­sion de Ji­mi Hen­drix. Con­cer­nant le med­ley, en re­vanche, je n’avais pas une ré­fé­rence pré­cise en tête : j’avais sim­ple­ment en­vie d’ex­plo­rer une sé­rie de thèmes-riffs de Monk, des mor­ceaux ra­pides et joyeux comme Green Chim­neys ou Lit­tle Roo­tie Too­tie, en fai­sant res­sor­tir leur cô­té ca­ri­béen. J’étais un peu ner­veux lors de l’en­re­gis­tre­ment, en rai­son de mon manque de lé­gi­ti­mi­té en tant que pia­niste la­tin. Mais au fi­nal, je ne suis pas mé­con­tent du ré­sul­tat : c’est comme un pe­tit rayon de so­leil sur ce pan du ré­per­toire de Monk.

Com­ment avez-vous abor­dé ce mo­nu­ment de la bal­lade qu’est ’Round Mid­night ? Tout d’abord, ça n’est pas vrai­ment une bal­lade. C’est Miles Da­vis qui l’a po­pu­la­ri­sé sous cette forme, en chan­geant d’ailleurs les ac­cords au pas­sage, ce qui a fi­chu un ba­zar ter­rible ! Mais à l’ori­gine, le mor­ceau marche d’un bon pas, même s’il est vrai que j’en ai en­core aug­men­té le tem­po. Pour l’époque, c’était une com­po­si­tion très com­pli­quée à jouer, avec plein d’har­mo­nies bi­zarres, mais quand on re­garde la mé­lo­die, on s’aper­çoit qu’elle est très conte­nue en elle-même, très to­nale fi­na­le­ment. Je n’ai eu be­soin de la chan­ger que très peu pour la faire te­nir en­tiè­re­ment en mi bé­mol mi­neur : ça m’a fait un bien fou de vi­rer tous ces ac­cords ! [Rires.] J’ai uti­li­sé le même pro­cé­dé pour Monk’s Mood, que j’ai ca­lé sur une tourne de trois ac­cords d’ins­pi­ra­tion un peu col­tra­nienne : d’un coup, la mé­lo­die pre­nait une di­men­sion que je n’au­rais ja­mais ima­gi­née.

lI y a chez Monk quelque chose d’hy­per as­ser­tif, cas­sant, dur comme du dia­mant.”

Pa­ra­doxa­le­ment, l’in­ter­pré­ta­tion la plus mon­kienne de l’al­bum s’avère être votre seule com­po­si­tion per­son­nelle, Tune for T, que vous in­ter­pré­tez en so­lo. Est-ce qu’il fal­lait faire ce dé­tour pour jouer à la ma­nière de Monk ? Peut-être, je ne sais pas… C’est un mor­ceau que j’avais com­po­sé quand mon livre sor­tait, et que j’avais d’ailleurs en­re­gis­tré à l’époque. C’est in­fer­nal à jouer har­mo­ni­que­ment, comme si je m’étais vi­dé ex­près une boîte de clous de­vant mes propres roues ! La ver­sion de 1997 était en trio, mais c’était une er­reur, il s’agit vrai­ment d’un mor­ceau pour le so­lo. Il y a quelque chose de tel­le­ment ré­jouis­sant dans le stride de Monk, c’est plein de bonne hu­meur. Mais même si j’uti­lise cer­tains de ses ar­ti­fices sur ce mor­ceau, je

Quand Laurent de Wilde tire son cha­peau à la cé­lèbre cou­ver­ture du Time Ma­ga­zine du 28 fé­vrier 1964 consa­cré à The­lo­nious Monk.

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