L’étoile mon­tante du saxo­phone

Don­ny McCas­lin se pro­dui­ra en sep­tembre à Pa­ris (Jazz à La Villette) et à Cha­naz (Ba­tô­jazz) avec son Blacks­tar Band au grand com­plet, ce­lui-là même qu’un cer­tain Da­vid Bo­wie avait em­bau­ché pour en­re­gis­trer “Blacks­tar”, son ul­time al­bum, en 2015. Le saxoph

Jazz Magazine - - LA UNE - Don­ny McCas­lin

NNew York, di­manche 1er juin 2014, en plein coeur de Green­wich Vil­lage. Ma­ria Sch­nei­der et Da­vid Bo­wie s’ins­tallent der­rière l’une des pe­tites tables du 55 Bar. Ils sont ve­nus écou­ter le quar­tette de Don­ny McCas­lin fea­tu­ring Ja­son Lind­ner aux cla­viers, Tim Le­febvre à la basse et Mark Gui­lia­na à la bat­te­rie. « Je sa­vais qu’ils al­laient ve­nir, rap­pelle d’em­blée le saxo­pho­niste, mais on ne s’est rien dit ce soir-là. Ma­ria et Da­vid sont re­par­tis très dis­crè­te­ment... » Ce que Don­ny McCas­lin sa­vait aus­si, c’est que l’ar­ran­geuse si res­pec­tée et le chan­teur de rock si adu­lé étaient en train de tra­vailler dans le plus grand se­cret sur un pro­jet de chan­son. Ce qu’il ne sa­vait pas en­core en re­vanche, c’est que, sur les conseils de Ma­ria Sch­nei­der, Bo­wie avait écou­té son der­nier al­bum, “Cas­ting For Gra­vi­ty”, qu’il avait beau­coup ai­mé, et qu’il était sor­ti du 55 Bar très im­pres­sion­né par ce qu’il ve­nait d’en­tendre. Une se­maine plus tard, l’ar­ran­geuse ve­dette et la rock star conviaient McCas­lin pour une pre­mière séance de tra­vail : « Comme le bat­teur ha­bi­tuel de Ma­ria ne pou­vait pas être là, j’ai sug­gé­ré Mark [Gui­lia­na]. C’était ma pre­mière ren­contre avec Da­vid et To­ny Vis­con­ti [fu­tur pro­duc­teur de “Blacks­tar”, NDR]. L’or­chestre de Ma­ria n’était pas au com­plet, il y avait juste moi, Ma­ria au pia­no, Mark, Jay An­der­son à la contre­basse et Ryan Ke­berle au trom­bone. Nous avons tra­vaillé trois ou quatre heures sur ce qui al­lait de­ve­nir Sue (Or In A Sea­son Of Crime) et prin­ci­pa­le­ment ex­pé­ri­men­té avec des formes, des genres de mo­du­la­tions mé­triques... » Au pas­sage, à la de­mande du chan­teur lui-même, Don­ny McCas­lin donne son email à Bo­wie. « Le pre­mier email qu’il m’a en­voyé, c’était juste un test, pour être sûr que c’était bien moi ! Puis il m’a en­voyé un mp3 d’une autre chan­son, ’Tis Pi­ty She Was A Whore, qui fi­ni­ra sur la face b de Sue, et qu’il avait en­re­gis­trée chez lui, sous forme de dé­mo. »

Cô­té sombre Dans la fou­lée, les mu­si­ciens sont in­vi­tés à ré­pé­ter à nou­veau – « Je ne m’étais ja­mais au­tant amu­sé de­puis ma crise car­diaque », di­ra Bo­wie à McCas­lin dans un email –, puis l’en­re­gis­tre­ment a lieu fin juillet avec l’or­chestre au grand com­plet et, no­tam­ment, Ben Mon­der à la gui­tare, qui lui aus­si par­ti­ci­pe­ra quelques mois plus tard aux séances de l’ul­time al­bum de Bo­wie, “Blacks­tar”. « Ma­ria ne vou­lait pas que ça sonne comme son or­chestre avec Bo­wie en in­vi­té spé­cial. Ils ont beau­coup tra­vaillé pour ça. » En no­vembre 2014, le mois où le maxi 45-tours de Sue (Or In A Sea­son Of Crime) pa­ru, Ma­ria Sch­nei­der nous avait confié : « Da­vid connais­sait bien ma mu­sique, je sais qu’il avait plu­sieurs de mes CD. Il y a quelques an­nées, il était ve­nu écou­ter mon or­chestre au Jazz Stan­dard, dans l’East Vil­lage. Donc il sa­vait à quoi s’at­tendre. Je pense qu’il a sur­tout été at­ti­ré par les as­pects les plus in­tenses et sombres de mon ré­per­toire. » Le fruit de leur col­la­bo­ra­tion bluffe au­tant la cri­tique jazz que la cri­tique rock et, au pas­sage, McCas­lin signe un so­lo de saxo­phone d’une rare in­ten­si­té – un mois après l’en­re­gis­tre­ment de Sue, il gra­ve­ra un autre so­lo mé­mo­rable avec le Ma­ria Sch­nei­der Or­ches­tra, ce­lui d’Ar­bi­ters Of Evo­lu­tion dans “The Thomp­son Fields”. Beau­coup pensent que Ma­ria Sch­nei­der et Da­vid Bo­wie vont en­re­gis­trer un al­bum en­tier en­semble mais, en jan­vier 2015, le chan­teur, ron­gé par la ma­la­die mais tou­jours tour­né vers le fu­tur, convie le quar­tette qu’il avait écou­té sept mois plus tôt au 55 Bar pour com­men­cer de tra­vailler sur “Blacks­tar”.

Le­çons de sax « L’une des bandes-son de ma jeu­nesse, c’était Let’s Dance – j’avais dix-sept ans en 1983... En 1985, j’avais aus­si pas mal écou­té le mor­ceau qu’il avait en-

re­gis­tré avec Pat Me­the­ny, This Is Not Ame­ri­ca. Mais je dois avouer que j’ai plus écou­té les Beatles, Po­lice, Ste­vie Won­der et Led Zep­pe­lin. Je n’avais qu’une connais­sance gé­né­rale de la mu­sique de Da­vid Bo­wie... » Dans les se­maines pré­cé­dant l’en­re­gis­tre­ment de “Blacks­tar” au stu­dio Ma­gic Shop, Don­ny McCas­lin se plonge donc dans la dis­co­gra­phie de Bo­wie. « J’ai écou­té “Hea­then”, “The Next Day”, et je suis même re­mon­té jus­qu’à “Al­la­din Sane”. » Dans un email, Bo­wie le fé­li­cite, mais pré­cise tout de même : « “Al­la­din Sane” ?! C’est vieux ça, je suis dans autre chose main­te­nant... » Ça tombe bien : « Je ne vou­lais pas être trop in­fluen­cé par ce qu’il avait fait avant », pré­cise McCas­lin. Puis com­mencent les ses­sions de “Blacks­tar”. « Nous avons fait une se­maine en jan­vier 2015, une en fé­vrier et quatre ou cinq jours en mars. Nous étions bien pré­pa­rés : Da­vid nous avait en­voyé six ou sept chan­sons en amont. Et puis nous étions dé­jà un vrai groupe, nous avions l’ha­bi­tude de tra­vailler en­semble de­puis plu­sieurs an­nées. Si j’ai par­lé saxo­phone avec Bo­wie ? [Bo­wie a sou­vent joué lui-même du saxo­phone sur ses disques, NDR] Des gé­né­ra­li­tés... Il m’a ra­con­té ses pre­mières le­çons, chaque sa­me­di, avec son pro­fes­seur, Ron­nie Ross [qui a en­re­gis­tré avec les Beatles, Lou Reed..., NDR], qu’il a d’ailleurs fi­ni par en­ga­ger pour une séance, mais lorsque Ross est ar­ri­vé au stu­dio, il ne l’a pas re­con­nu ! Il avait don­né des le­çons au jeune Da­vid Jones [le vrai nom de Bo­wie, NDR], pas à Da­vid Bo­wie ! Si­non, oui, il est fan de Char­lie Par­ker, et sur­tout d’Eric Dol­phy. » Lors des séances d’en­re­gis­tre­ment, Ben Mon­der fi­nit par se joindre au quar­tette de base. Après la sor­tie de “Blacks­tar”, To­ny Vis­con­ti, le pro­duc­teur du disque, ne se gê­ne­ra pas pour dire tout le bien qu’il pense de ces jazz­men à la grande ou­ver­ture d’es­prit, au même titre que McCas­lin, lui, loue les qua­li­tés de Bo­wie : « C’est un ar­tiste qui n’ai­mait rien tant que re­pous­ser ses li­mites, et les nôtres aus­si. Il n’avait au­cune peur, il était to­ta­le­ment en­ga­gé pour réa­li­ser sa vi­sion. Au­jourd’hui, je réa­lise qu’il n’a ja­mais fait deux fois le même disque... C’est très rare de voir un ar­tiste faire ça. »

Avant et après Quelques jours seule­ment après la sor­tie de “Blacks­tar”, en jan­vier 2016, au fir­ma­ment des rock stars l’étoile de Da­vid Bo­wie s’éteint. “Blacks­tar”, disque dur et sombre, prend des al­lures de tes­tament mu­si­cal. « Peu de temps après

sa mort, mon groupe jouait une se­maine au Vil­lage Van­guard. On se de­man­dait com­ment ho­no­rer la mé­moire de Bo­wie... Ja­son [Lind­ner] a pro­po­sé de jouer Wars­za­wa [un ins­tru­men­tal ex­trait de “Low”, 1976]. Il avait rai­son : c’était une fa­çon de ca­na­li­ser beau­coup d’émo­tion dans un contexte mu­si­cal bien pré­cis. Toute cette pé­riode avait été si in­tense... » Six mois plus tôt, Don­ny McCas­lin avait com­men­cé de com­po­ser son pre­mier al­bum pour le la­bel Mo­té­ma : « J’ai écrit les mor­ceaux de “Beyond Now” à l’été 2015, peu de temps après ma toute der­nière séance avec Bo­wie, un jour d’avril : quelques re-re­cor­dings de flûtes sur la chan­son Blacks­tar, un autre so­lo de saxo­phone pour ’Tis A Pi­ty She Was A Whore. J’étais im­mer­gé dans la mu­sique de Bo­wie... Son ombre plane sur la chan­son-titre no­tam­ment, qui res­semble à la pre­mière par­tie de When I Met You... [À écou­ter dans “No Plan EP”, mi­ni-CD consti­tué d’autres chan­sons is­sues des séances de “Blacks­tar” NDR.] Mais à cette époque, j’écou­tais aus­si beau­coup Dead­mau5 et Aphex Twin. » Le saxo­pho­niste ne s’en cache pas : « Oui, Bo­wie a chan­gé quelque chose dans ma mu­sique... » Pour au­tant, on ne doute pas une seule se­conde qu’à la ma­nière de son pres­ti­gieux em­ployeur – qui vou­lait vrai­ment conti­nuer de jouer avec ses nou­veaux com­pères... –, il conti­nue­ra d’avan­cer pour s’in­ven­ter d’autres len­de­mains qui chantent, au-de­là de l’étoile noire. En at­ten­dant, l’his­toire re­tien­dra qu’au même titre que Da­vid San­born en 1974 et Les­ter Bo­wie en 1993, il souf­fla sur les braises du jazz aux cô­té de

CONCERTS Don­ny McCas­lin Blacks­tar Band avec Ja­son Lind­ner, Tim Le­febvre et Mark Gui­lia­na le 7 sep­tembre à Pa­ris (Jazz à La Villette), le 8 à Cha­naz (Ba­tô­jazz), le 21 oc­tobre à Saint-Étienne (Rhi­no Jazz(s), Le Fil).

Ma­ria Sch­nei­der et Da­vid Bo­wie en 2014. Deux plus tard, Don­ny McCas­lin re­ce­vait au nom de Bo­wie plu­sieurs Gram­my Awards pour “Blacks­tar”, en com­pa­gnie de Ja­son Lind­ner, Mark Gui­lia­na et Tim Le­febvre.

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