Jacques Thol­lot

Trois ans après sa dis­pa­ri­tion, le bat­teur et com­po­si­teur Jacques Thol­lot re­vient au pre­mier plan de l’ac­tua­li­té jaz­zis­tique grâce à la pa­ru­tion de “Thol­lot In Ex­ten­so”, ma­gni­fique disque post­hume ima­gi­né par le pro­duc­teur Jean Ro­chard. Oc­ca­sion idéale po

Jazz Magazine - - ÉDITO - JACQUES THOL­LOT

QQuand il s’agit d’évo­quer la fi­gure fuyante et im­pé­né­trable de Jacques Thol­lot, on ne sait ja­mais trop si ce que l’on va ra­con­ter entre dans le cadre de l’his­toire ou par­ti­cipe de la lé­gende. Mais chaque fois qu’on se penche sur cette vie rê­vée au­tant que vé­cue, la ten­ta­tion est grande de ne ja­mais vrai­ment faire la part des choses et de se confor­mer presque mal­gré soi au pré­cepte du cé­lèbre film de John Ford, L’homme qui tua Li­ber­ty Va­lance : « Quand la lé­gende dé­passe la réa­li­té, alors il faut pu­blier la lé­gende ! » Tout com­mence donc dans la ré­gion pa­ri­sienne, à Vau­cres­son, à la fin des an­nées 1950, quand un pe­tit gar­çon au vi­sage d’ange triste se prend d’une pas­sion dé­vo­rante pour la bat­te­rie, au point de ne bien­tôt plus pen­ser à autre chose, et cer­tai­ne­ment pas à l’école. Ins­crit un temps au con­ser­va­toire mais s’en­traî­nant prin­ci­pa­le­ment seul en ac­com­pa­gnant les disques de jazz que lui four­nis­sait l’un de ses voi­sins, le bat­teur Gé­rard Dave Po­cho­net – im­pres­sion­né par le ta­lent nais­sant du jeune gar­çon –, le pe­tit Jacques va vite faire ses armes en par­ti­ci­pant à l’or­chestre de jazz ama­teur que fré­quen­tait son frère. (Une cé­lèbre pho­to montre le pe­tit groupe sur la tombe de Sid­ney Be­chet, le len­de­main de l’en­ter­re­ment, après que l’au­to­ri­sa­tion de jouer lors des fu­né­railles leur eût été in­ter­dite...) Ac­com­pa­gné par son père, il se met à fré­quen­ter les jam ses­sions des grands clubs de jazz pa­ri­siens, en quête de mo­ments vo­lés où faire ses preuves. Sé­duits par l’ap­pa­rente fra­gi­li­té de ce gar­çon­net ti­mide, les mu­si­ciens de jazz de la ca­pi­tale vont ra­pi­de­ment faire de Jacques Thol­lot leur mas­cotte. L’en­fant pro­dige, âgé à peine d’une quin­zaine d’an­nées, se re­trouve dès lors ré­gu­liè­re­ment der­rière ses fûts à ac­com­pa­gner Ber­nard Vi­tet, Bar­ney Wi­len, Jean-Fran­çois Jen­ny-Clark, Guy La­fitte, mais aus­si Bud Po­well ou en­core Ken­ny Clarke. Im­pres­sion­né et at­ten­dri, ce der­nier pren­dra ra­pi­de­ment le jeune bat­teur sous son aile pour lui in­cul­quer les quelques no­tions de base qui lui man­quaient en­core, et le faire ain­si pas­ser dans une autre di­men­sion.

Du hard-bop au free jazz Hap­pé par les sé­duc­tions vé­né­neuses de cette vie aven­tu­reuse et ro­ma­nesque, pleine d’ex­cès en tous genres, Jacques Thol­lot va alors s’en­ga­ger sans ré­serve dans la car­rière de mu­si­cien qui s’ouvre à lui et ac­cu­mu­ler les col­la­bo­ra­tions dans les styles les plus va­riés, pas­sant à la vi­tesse de la lu­mière de l’or­tho­doxie hard-bop à des formes plus au­da­cieuses et avant-gar­distes. Sa par­ti­ci­pa­tion éphé­mère au quin­tette d’Eric Dol­phy au Chat qui Pêche en 1964 se­ra une étape es­sen­tielle dans cette mu­ta­tion, au même titre que le trio flam­boyant qu’il co­fonde dans la fou­lée avec Bar­ney Wi­len et Jean-Fran­çois Jen­ny-Clark, qui en l’es­pace de quelques mois dé­lais­se­ra le clas­si­cisme for­mel de ses dé­buts, hé­ri­té de Son­ny Rol­lins, pour s’en­ga­ger sans garde-fou dans une mu­sique beau­coup plus libre, in­fluen­cée par le free jazz ve­nu d’Amé­rique. Dans le sillage du pia­niste Fran­çois Tusques, Thol­lot fe­ra alors l’autre grande ren­contre dé­ci­sive pour l’éclo­sion de son gé­nie par­ti­cu­lier, en re­joi­gnant la né­bu­leuse de mu­si­ciens gra­vi­tant au­tour du trom­pet­tiste Don Cher­ry, tout juste ins­tal­lé à Pa­ris. Dans le pe­tit la­bo­ra­toire que consti­tue­ra pen­dant quelques mois cette sorte de col­lec­tif in­for­mel et cos­mo­po­lite com­po­sé d’Al­do Ro­ma­no, Jean-Fran­çois Jen­ny-Clark, Beb Gué­rin, Ga­to Bar­bie­ri ou en­core Karl Ber­ger, confron­té à cette mu­sique fon­dée sur le chant, la pul­sa­tion et la danse, Thol­lot s’ou­vri­ra à des formes libres, des rythmes nou­veaux, des tra­di­tions mu­si­cales ve­nues du monde en­tier, et sur­tout pren­dra peu à peu confiance dans ses in­tui­tions en ma­tière de com­po­si­tion. S’en­ga­geant ain­si ré­so­lu­ment dans l’aven­ture du free jazz, dont il de­vient en Eu­rope l’un des bat­teurs les plus re­cher­chés – outre Don Cher­ry, avec qui il en­re­gistre “Eter­nal Rhythm” en 1968, il tra­vaille aus­si avec Mi­chel Por­tal, Steve La­cy, Son­ny Shar­rock, Joa­chim Kühn... –, Jacques Thol­lot ap­pa­raît comme l’un des ta­lents les plus pro­met­teurs de la jeune scène fran­çaise. Nous sommes au tour­nant des an­nées 1970, il n’a pas en­core vingt-cinq ans.

Une gi­rafe à la mer En 1971, la pu­bli­ca­tion sur Fu­tu­ra Re­cords de son pre­mier disque en lea­der, “Quand le son de­vient ai­gu, je­ter la gi­rafe à la mer”, en­tiè­re­ment conçu et réa­li­sé seul à la bat­te­rie et aux cla­viers, ne fait que confir­mer son gé­nie sin­gu­lier, en met­tant dé­fi­ni­ti­ve­ment en évi­dence ses am­bi­tions de com­po­si­teur, vi­sant à un dé­pas­se­ment de l’im­pro­vi­sa­tion dans des formes écrites plus éla­bo­rées. In­fluen­cé par la lit­té­ra­ture et les arts plas­tiques, c’est une sorte de long poème so­nore frag­men­taire, sur­réa­liste et hal­lu­ci­na­toire, em­prun­tant son lan­gage au­tant au free jazz qu’à la mu­sique contem­po­raine, au rock pro­gres­sif et aux pré­mices de la mu­sique élec­tro­nique. Avec ses mé­lo­dies étranges, son art du col­lage, ses ex­pé­ri­men­ta­tions so­niques au­da­cieuses et ses formes tra­fi­quées à la fois naïves et hau­te­ment so­phis­ti­quées, “Quand le son de­vient ai­gu, je­ter la gi­rafe à la mer” est au­jourd’hui en­core pro­pre­ment in­clas­sable. A l’époque, il fait l’ef­fet d’une bombe et de­vient im­mé­dia­te­ment l’ob­jet d’un vé­ri­table culte un­der­ground. Mal­heu­reu­se­ment, Thol­lot ne pro­fi­te­ra pas de cet élan de créa­ti­vi­té pour dé­ve­lop­per les in­tui­tions en germe dans cette oeuvre ma­tri­cielle. L’époque est trou­blée, pro­pice au « long, im­mense et rai­son­né dé­rè­gle­ment de tous les sens » pré­dit par Rim­baud et, plon­geant dans la drogue et l’al­cool, le mu­si­cien quitte peu à peu le de­vant de la scène.

Nou­veau si­lence Il fau­dra at­tendre le mi­lieu des an­nées 1970 pour le voir re­sur­gir en­tou­ré d’une nou­velle bande de mu­si­ciens – Fran­çois Jean­neau, Sieg­fried Kess­ler, Mi­chel Graillier, Beb Gué­rin, les chan­teuses Fré­dé­rique Gen­gen­bach, Elise Ross ou Guille­mette Lau­rens... – et en­re­gis­trer avec “Watch De­vil Go” en 1975 et “Ré­sur­gence” en 1977 deux al­bums am­bi­tieux et ins­pi­rés, po­sant les bases d’une mu­sique de plus en plus écrite et or­ches­trée, et je­tant des ponts entre le jazz (Thol­lot de­meu­re­ra tou­jours at­ta­ché au swing et à une concep­tion ter­naire de la pul­sa­tion), le rock psy­ché­dé­lique (avec un goût de plus en plus pro­non­cé pour la forme chan­son) et le do­maine contem­po­rain (le do­dé­ca­pho­nisme de Schoen­berg de­meu­rant constam­ment un ho­ri­zon de son lan­gage). Tout en conti­nuant de lor­gner vers le rock (avec l’in­tro­duc­tion dans son uni­vers de la basse élec­trique par Bun­ny Bru­nel et de Fran­cis Moze) sans pour au­tant ja­mais se cou­per to­ta­le­ment de la scène free (Dau­nik Laz­ro, Ita­ru Oki), Thol­lot va pour­suivre son évo­lu­tion vers tou­jours plus de so­phis­ti­ca­tion et d’hy­bri­da­tion en ren­con­trant le pia­niste Fran­çois Cou­tu­rier et le contre­bas­siste Jean-Paul Cé­léa, deux jeunes mu­si­ciens alors à l’orée de leur car­rière, qui l’ai­de­ront de fa­çon dé­ci­sive à mettre en forme ses dé­si­rs or­ches­traux. En­re­gis­tré en com­pa­gnie de Fran­çois Jean­neau et Mi­chel Graillier, et met­tant par­ti­cu­liè­re­ment en va­leur la voix de la chan­teuse ly­rique Elise Ross, “Cinq Hops”, pa­ru en 1978, donne un par­fait aper­çu de cette nou­velle ma­nière, aux confins de la mu­sique de chambre fran­çaise et du jazz-rock. Mais là en­core, Thol­lot ne sau­ra pas faire fruc­ti­fier ce nou­vel élan et, au tour­nant des an­nées 1980, mal­gré l’ar­ri­vée dans sa né­bu­leuse de mu­si­ciens comme Em­ma­nuel Bex, il re­tombe dans un si­lence de près d’une dé­cen­nie.

Der­nier re­tour Son ul­time re­tour s’amor­ce­ra au tour­nant des an­nées 1990 avec sa par­ti­ci­pa­tion aux cô­tés du trom­pet­tiste Jac Ber­ro­cal, du vio­lon­cel­liste Di­dier Pe­tit et des contre­bas­sistes Hu­ber­tus Bier­mann et Fran­cis Mar­mande à l’al­bum “La nuit est au cou­rant”. Mais ce se­ra le pro­duc­teur des disques na­to, Jean Ro­chard, qui lui per­met­tra de pro­gres­si­ve­ment re­ve­nir au pre­mier plan, en l’in­té­grant d’abord en 1993 à un pro­jet en trio en com­pa­gnie du pia­niste To­ny Hy­mas et du contre­bas­siste Claude Tcha­mit­chian (“Win­ter’s Tale”), et sur­tout en lui pro­po­sant dans la fou­lée d’en­re­gis­trer son pre­mier disque en lea­der de­puis “Cinq Hops”. Pa­ru en jan­vier 1996, “Ten­ga Ni­na”, en­re­gis­tré en com­pa­gnie de To­ny Hy­mas, Claude Tcha­mit­chian, Noël Ak­cho­té, Hen­ry Low­ther et de sa fille Ma­rie sur un titre, est un ma­gni­fique conden­sé de l’uni­vers poé­tique de Thol­lot, truf­fé de ces pe­tites mé­lo­dies ly­riques et mé­lan­co­liques in­imi­tables, et ani­mé d’une joie de jouer re­trou­vée. Pour­tant, au terme d’une an­née de concerts qui trou­ve­ra son apo­théose avec une ma­gni­fique pres­ta­tion don­née dans le cadre du fes­ti­val Sons d’Hi­ver en jan­vier 1997, Thol­lot, une fois de plus, re­tom­be­ra dans ses gouffres in­times et ses in­hi­bi­tions. Il ne ré­ap­pa­rai­tra fi­na­le­ment en pu­blic qu’en juin 2011, au Sun­set, l’es­pace d’un unique concert en quar­tette avec le saxo­pho­niste amé­ri­cain Na­than Han­son, qui s’avè­re­ra être le der­nier de sa car­rière.

Rê­ver la mu­sique Cette pres­ta­tion émou­vante est au­jourd’hui au centre du disque “Thol­lot In Ex­ten­so” que vient de pu­blier Jean Ro­chard. Construit de fa­çon sen­sible et sa­vante, à la ma­nière d’un puzzle mé­lan­geant les pé­riodes et les es­thé­tiques, les for­ma­tions et les or­ches­tra­tions (du quar­tette de jazz au qua­tuor à cordes, en pas­sant par les duos cor­net/vi­bra­phone et cla­ri­nette/pia­no), ce disque “an­tho­lo­gique” dans sa fa­çon de rendre compte de toute l’éten­due du ta­lent de Thol­lot à tra­vers une sé­lec­tion très fine de ses meilleures com­po­si­tions tout en étant en­tiè­re­ment consti­tué d’en­re­gis­tre­ments in­édits conçus et joués spé­ci­fi­que­ment pour le pro­jet, n’est pas un hom­mage mais bien l’ul­time chef-d’oeuvre de ce mu­si­cien­poète. Jouant sur l’idée de frag­ment au coeur de l’es­thé­tique de Thol­lot, il nous offre un por­trait as­sez juste de ce­lui qui au­ra pas­sé l’es­sen­tiel de son temps à rê­ver sa mu­sique plu­tôt que la jouer, ne lais­sant en fin de compte émer­ger que des bribes à par­tir de quoi re­cons­ti­tuer la ma­gnimRVF QBSUJUJPO RVJ UPVUF TB WJF BVSB SÏTPOOÏ EBOT TB UÐUF t

Pa­ris, Mai­son de la Ra­dio, 18 mars 1967 : Karl Ber­ger, Jacques Thol­lot et Don Cher­ry.

Jacques Thol­lot avec Jean-Fran­çois Jen­ny-Clarke.

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