les an­nées Pres­tige 1952-1954

Jazz Magazine - - DOSSIER -

Pour The­lo­nious Monk, comme pour nombre de jazz­men à l’époque, avoir des en­nuis avec la jus­tice à cause de la drogue fai­sait presque par­tie de la rou­tine : tan­dis que cer­tains croyaient pou­voir s’en­vo­ler comme le Bird en s’in­jec­tant au­tant d’hé­roïne, d’autres y trou­vaient juste un moyen de sup­por­ter le ra­cisme et les gigs sous-payés. Ce qu’ils re­dou­taient ce­pen­dant le plus dans ces cas-là n’était ni de payer une amende, ni même de pur­ger une éven­tuelle peine de pri­son. Non, la pire chose qui pou­vait ar­ri­ver était qu’on leur confisque leur ca­ba­ret card, cet in­dis­pen­sable sé­same qui per­met­tait aux ar­tistes de se pro­duire dans les lieux new-yor­kais ser­vant de l’al­cool, c’est-à-dire la ma­jo­ri­té des clubs. Avec un peu de chance, le rap­pel à la loi se li­mi­tait alors à une sus­pen­sion d’une du­rée de six mois ou un an. Pour The­lo­nious en re­vanche, la sanc­tion fut net­te­ment plus rude… Dé­jà condam­né en 1948 pour consom­ma­tion de marijuana, le pia­niste s’était mal­en­con­treu­se­ment re­trou­vé trois ans plus tard dans une voi­ture avec son vieil ami Bud Po­well et un dea­ler. Et quand deux agents de po­lice vinrent à leur ren­contre pour un ba­nal contrôle, c’est à ses pieds qu’ils re­trou­vèrent un sa­chet de poudre. In­nocent, mais ré­so­lu à ne dé­non­cer per­sonne, Monk pas­sa cette fois deux mois der­rière les bar­reaux et fut pri­vé de cette fa­meuse li­cence pen­dant six longues an­nées.

Mal­gré ce­la, The­lo­nious pou­vait en­core par­tir en tour­née et il lui ar­ri­vait aus­si fré­quem­ment de se pro­duire dans les clubs plus re­cu­lés du Bronx, de Brook­lyn et du Queens. Il n’em­pêche que ce dont il avait par-des­sus tout be­soin à ce mo­ment-là était d’un contrat, et c’est pré­ci­sé­ment ce que le pro­duc­teur de Pres­tige Bob Wein­stock lui pro­po­sa. Bien que ce der­nier lui pré­fé­rait cer­tai­ne­ment des fi­gures plus ren­tables telles que Miles Da­vis ou le Mo­dern Jazz Quar­tet, Monk ne pou­vait se per­mettre de dé­cli­ner son offre, quitte à faire deux ou trois conces­sions. De fait, au cours des sept séances qu’il ef­fec­tua pour Pres­tige entre oc­tobre 1952 et dé­cembre 1954, le “gé­nie” dut par­fois se conten­ter d’un pia­no to­ta­le­ment désac­cor­dé (These Foo­lish Things), gé­rer le rem­pla­ce­ment d’un trom­pet­tiste à la der­nière mi­nute (par un joueur de cor d’har­mo­nie !) ou en­core ral­lon­ger sans au­cune pré­pa­ra­tion la du­rée de ses mor­ceaux « en fai­sant du rem­plis­sage » à la de­mande du pro­duc­teur qui sou­hai­tait ren­ta­bi­li­ser la ré­ser­va­tion du stu­dio et pro­fi­ter du ré­cent pas­sage au for­mat Long Play. Face aux dif­fi­cul­tés qui s’ac­cu­mu­laient et, pour tout dire, une cer­taine mal­chance, The­lo­nious al­la jus­qu’à nom­mer l’une de ses com­po­si­tions à ral­longe Fri­day The 13th ! Bob Wein­stock, lui, ces­sa peu à peu de croire en son sta­tut de lea­der et l’in­ci­ta à en­re­gis­trer sous la di­rec­tion d’une re­crue plus pro­met­teuse, Son­ny Rol­lins, puis dans un all-stars, “Miles Da­vis And The Mo­dern Jazz Giants”. Ce­lui-ci en­tra certes dans la lé­gende, pas seule­ment pour la mu­sique in­tem­po­relle qu’il nous lais­sa, mais aus­si pour la tour­nure très hou­leuse prise par la séance (voir le Jour J p. 36) qui mar­qua la fin de la col­la­bo­ra­tion du pia­niste avec Pres­tige. Les ventes stag­naient déses­pé­ré­ment, et dès que l’oc­ca­sion se pré­sen­ta, Wein­stock lui pro­po­sa de rompre son contrat ex­clu­sif, à une condi­tion tou­te­fois ; qu’on lui rem­bourse son in­ves­tis­se­ment ini­tial. C’est ain­si qu’en échange d’une somme ri­di­cu­le­ment faible (108,27 dol­lars exac­te­ment), The­lo­nious Monk re­joi­gnit Ri­ver­side et en­ta­ma ce qui al­lait de­ve­nir la pé­riode la plus gra­ti­fiante et pro­li­fique de sa car­rière.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.