les an­nées Co­lum­bia 1962-1968

Jazz Magazine - - DOSSIER -

Pour n’im­porte quel mu­si­cien, faire la cou­ver­ture de Time Ma­ga­zine était une consé­cra­tion. Mais pour The­lo­nious Monk, qui avait pas­sé l’es­sen­tiel de sa vie à lut­ter pour faire ac­cep­ter son art, ce­la re­le­vait presque du mi­racle. C’est pour­tant lui qui fut après Louis Arm­strong (1949), Dave Bru­beck (1954) et Duke El­ling­ton (1956), le qua­trième jazz­man de l’his­toire à dé­cou­vrir son por­trait en une de l’émi­nente re­vue. Et qu’im­porte si l’ar­ticle du re­por­ter Bar­ry Far­rell ac­cu­mu­lait en­suite les cli­chés et s’at­tar­dait da­van­tage sur son com­por­te­ment étrange plu­tôt que sur sa mu­sique, il men­tion­nait tou­te­fois un point es­sen­tiel : « Monk ob­te­nait en­fin la re­con­nais­sance No­vembre 1967 : son avion vient d’at­ter­rir à l’aé­ro­port d’Or­ly, mais Monk est en­core dans les nuages... qu’il avait tou­jours mé­ri­tée. » Certes, de­puis quelque temps dé­jà, le ton des ma­ga­zines spé­cia­li­sés se fai­sait plus ai­mable. À par­tir de 1958, le ré­fé­ren­dum des cri­tiques de DownBeat l’avait même élu plu­sieurs fois meilleur pia­niste de­vant les ha­bi­tuels Er­roll Gar­ner et Os­car Pe­ter­son. Au­tant dire que rien n’avait eu jus­qu’ici une por­tée com­pa­rable. Quand l’édi­tion du 28 fé­vrier 1964 de Time ar­ri­va dans les kiosques, The­lo­nious de­vint plus cé­lèbre que ja­mais. Son heure était en­fin ar­ri­vée, ou comme l’an­non­çait jus­te­ment le titre de son disque à ve­nir, « It was Monk’s Time ».

De­puis sa si­gna­ture chez Co­lum­bia deux ans plus tôt, The­lo­nious n’avait pour­tant rien sor­ti de no­table ou de vrai­ment nou­veau. Mul­ti­pliant do­ré­na­vant les concerts, y com­pris en Eu­rope ou au Ja­pon, le pia­niste avait réus­si à éle­ver sa com­pli­ci­té avec Char­lie Rouse à un ni­veau phé­no­mé­nal, au point que l’un pou­vait ins­tan­ta­né­ment pro­lon­ger les ini­tia­tives de l’autre, sauf qu’en l’ab­sence de nou­velles pièces

Com­pa­rée à la New Thing d’Or­nette Co­le­man, Ce­cil Tay­lor ou John Col­trane, la mu­sique de Monk sem­blait cruel­le­ment ap­par­te­nir au pas­sé.”

sur les­quelles s’ex­pri­mer, et sur­tout se re­nou­ve­ler, son quar­tette avait fi­ni par de­ve­nir pré­vi­sible. Aus­si courte fût-elle, la pé­riode que pas­sa le contre­bas­siste Butch War­ren à ses cô­tés (entre John Ore et Lar­ry Gales) lui per­mit de rompre cette rou­tine et re­trou­ver sur “It’s Monk’s Time” ain­si qu’en live la spon­ta­néi­té de ses pre­mières faces. Comme Wil­bur Ware au­pa­ra­vant, War­ren était en ef­fet ca­pable de s’af­fran­chir des en­nuyeuses wal­king bass (en par­ti­cu­lier sur Shuffle Boil où il in­ter­prète le thème) et de ré­agir à l’im­pré­vi­si­bi­li­té de Monk par des notes out et des ac­cents dé­ca­lés. Mais pour être franc, au­cun de ses nou­veaux com­pa­gnons ne le sti­mu­lait au­tant que les an­ciens de­ve­nus pour la plu­part lea­ders à leur tour. Bien que ce ne soit pas l’unique rai­son, le pia­niste s’oc­troyait alors de plus en plus de plages en so­lo (Me­mo­ries Of You, Nice Work If You Can Get It) et sem­blait peu à peu se re­plier sur lui-même.

Après Bud Po­well en 1966, son deuxième “frère” El­mo Hope l’avait quit­té l’an­née sui­vante et, d’une cer­taine ma­nière, Monk de­vait se sen­tir un peu seul à me­ner le com­bat. Sur la po­chette d’“Un­der­ground” (1968), son avant-der­nier disque pour Co­lum­bia, The­lo­nious ap­pa­rut d’ailleurs sous les traits d’un ré­sis­tant fran­çais de la se­conde guerre mon­diale re­clus dans une cave, lour­de­ment ar­mé et prêt à en dé­coudre. No­nobs­tant sa su­perbe mise en scène, l’illustration ne cor­res­pon­dait pas tel­le­ment à la confor­table si­tua­tion dont il avait joui jus­qu’alors. Si­tué sur la 30th Street, le stu­dio de Co­lum­bia, où Monk réa­li­sait la plu­part de ses en­re­gis­tre­ments, était en réa­li­té une an­cienne église or­tho­doxe à l’acous­tique ex­cep­tion­nelle et s’y trou­vait pro­ba­ble­ment l’un des meilleurs Stein­way du pays (tou­jours par­fai­te­ment ac­cor­dé). Teo Ma­ce­ro, son pro­duc­teur, était plus pa­tient et conci­liant qu’au­cun de ses pré­cé­dents em­ployeurs. De là à at­tri­buer son im­mo­bi­lisme à un ex­cès de confort… Mais à l’évi­dence, ni ses re­lec­tures d’El­ling­ton (I Didn’t Know About You), ni sa ma­nière de jouer en stride à la Fats Wal­ler (Bet­ween The De­vil And The Deep Blue Sea) dans “Straight, No Cha­ser” (1967) n’im­pres­sion­naient en­core grand monde. En fait, com­pa­rée à la New Thing d’Or­nette Co­le­man, Ce­cil Tay­lor ou John Col­trane, la mu­sique de The­lo­nious Monk sem­blait cruel­le­ment ap­par­te­nir au pas­sé. Ja­dis ré­pu­tées vi­sion­naires, ses sem­pi­ter­nelles com­po­si­tions avaient fi­ni par las­ser, et pour tout dire, on s’était même ha­bi­tué à son al­lure dé­ca­lée et aux cha­peaux ex­tra­va­gants qu’il ar­bo­rait dé­sor­mais en toutes cir­cons­tances.

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