“Je fais par­tie d’une his­toire et d’une com­mu­nau­té”

En quelques an­nées, la chan­teuse Cé­cile McLo­rin Sal­vant est pas­sée du sta­tut d’es­poir à ce­lui de star. Comme en té­moigne son nou­veau disque live en­re­gis­tré dans le lé­gen­daire club new-yor­kais, le Vil­lage Van­guard, la scène est plus que ja­mais son lieu d’e

Jazz Magazine - - ENTRETIEN - AU MI­CRO : STÉ­PHANE OL­LI­VIER

Jazz Ma­ga­zine Il est est dé­jà ar­ri­vé de vous pro­duire en grande for­ma­tion par le pas­sé, mais lors­qu’il s’agit de vos propres pro­jets vous de­meu­rez fi­dèle à la for­mule du trio. Qu’est ce que vous ai­mez tant dans les pe­tites for­ma­tions ? Cé­cile McLo­rin Sal­vant J’adore les grands or­chestres, et dans le fu­tur j’ai­me­rais beau­coup dé­ve­lop­per des pro­jets dans ce type de confi­gu­ra­tion. Mais ce­la de­mande beau­coup d’in­ves­tis­se­ment, beau­coup d’ar­gent, beau­coup de tra­vail en terme d’écri­ture, on entre tout de suite dans une autre lo­gique. En­suite, en tant que chan­teuse, on est beau­coup moins libre en big band : il faut adap­ter ses par­ties vo­cales aux ar­ran­ge­ments, on ne peut pas chan­ger ra­di­ca­le­ment d’in­ter­pré­ta­tion d’un soir sur l’autre, on ne peut pas non plus in­cor­po­rer à la der­nière mi­nute une nou­velle chan­son dans le tour de chant… Tout ça, en re­vanche, c’est pos­sible avec un trio. En tour­née, avec mon groupe, nous n’ar­rê­tons pas de pro­po­ser des nou­velles choses au ni­veau du son, des ar­ran­ge­ments ou de l’or­ches­tra­tion, de tes­ter de nou­velles chan­sons, c’est très vi­vant, très ou­vert. Per­son­nel­le­ment, je m’au­to­rise énor­mé­ment de li­ber­té, j’étire les phrases, je change les struc­tures des chan­sons, je com­mence sur le pont par exemple, quand l’en­vie m’en prend, je sais que tout le monde va suivre au quart de se­conde, c’est ju­bi­la­toire ! Dans votre trio, on sent une concep­tion très ar­ran­gée de la mu­sique, chaque chan­son est pen­sée et mise en forme comme un pe­tit scé­na­rio mu­si­cal… Oui, c’est vrai, mais à l’in­té­rieur de ce cadre pré­ci­sé­ment dé­fi­ni en re­la­tion avec le sens des mots, on de­meure très libre et, tous les soirs, on change quelque chose au ni­veau du tem­po, des to­na­li­tés, des grooves… On le fait pour nous en fait, pour ne pas s’en­nuyer, pour se pous­ser à être créa­tifs, à va­rier les émo­tions, les angles de lec­ture. Même si chaque in­ter­pré­ta­tion est très pen­sée et tra­vaillée, je pense qu’il faut constam­ment se mettre en si­tua­tion de se sur­prendre pour ne pas tom­ber dans la rou­tine…

Quelle est l’im­por­tance de votre pia­niste Aa­ron Diehl dans l’éla­bo­ra­tion des mor­ceaux ? Aa­ron est un mu­si­cien ex­trê­me­ment pré­cis – beau­coup plus que moi… Il aime tou­jours sa­voir où on va quand on met en forme une chan­son. Moi je suis plus vague, je pro­pose des grands axes. C’est lui qui, à par­tir des idées que l’on par­tage, des hu­meurs que l’on évoque, va écrire les ar­ran­ge­ments. Quitte

en­suite à les mo­di­fier, voire les aban­don­ner au mo­ment de jouer, il n’est pas du tout ri­gide. Mais au mo­ment de l’éla­bo­ra­tion, de la mise en place, il est très scru­pu­leux. Même chose au ni­veau du ré­per­toire, Aa­ron est très at­ten­tif aux équi­libres dans le dé­rou­lé du tour de chant, il fait tou­jours très at­ten­tion à ce que les mor­ceaux ne soient pas tous d’hu­meurs ou de formes iden­tiques. C’est lui, sou­vent, qui dans cette lo­gique de di­ver­si­té va trou­ver des mor­ceaux un peu dé­ca­lés. Je les ac­cepte ou pas, se­lon que les mots me parlent. C’est pri­mor­dial le sens pour moi, il faut que je puisse ra­con­ter quelque chose en in­ter­pré­tant une chan­son. Bref, voi­là com­ment on tra­vaille, on est très com­plé­men­taires. En­suite, les autres membres du groupe par­ti­cipent éga­le­ment aux ar­ran­ge­ments. À par­tir des par­ti­tions qu’ap­porte Aa­ron, cha­cun a son mot à dire. J’adore par exemple la fa­çon dont notre bat­teur ré­oriente par­fois to­ta­le­ment l’es­prit d’un ar­ran­ge­ment rien qu’en chan­geant un groove. Mettre en forme un mor­ceau c’est une al­chi­mie col­lec­tive qui se joue par­fois sur d’in­fimes dé­tails…

Aa­ron Diehl est un mu­si­cien qui ar­ti­cule de fa­çon très élé­gante la tra­di­tion à une cer­taine li­ber­té de ton. On pour­rait dire un peu la même chose de vous : se­rait-ce ce­la qui vous réunit ? Moi je le trouve sur­tout très créa­tif. C’est un cher­cheur, il ne s’ar­rête ja­mais. C’est un vir­tuose aus­si bien sûr, mais cette di­men­sion là ne m’in­té­resse pas tant que ça. Ce que j’aime c’est sa fa­çon de créer des am­biances, de pen­ser son ac­com­pa­gne­ment de ma­nière nar­ra­tive. Et puis c’est un grand ryth­mi­cien, qui pense tou­jours sa place dans le groupe en re­la­tion avec la contre­basse et la bat­te­rie. Et c’est très im­por­tant pour moi d’avoir un groupe qui groove ! En­fin, j’adore son éru­di­tion. Il a une grande connais­sance de l’his­toire du jazz, une grande maî­trise de tous les styles. Ça me per­met d’ou­vrir mon ré­per­toire à des chan­sons de la fin du XIXe siècle re­le­vant du style “vau­de­ville”, mais aus­si d’al­ler voir du cô­té de la mu­sique fran­çaise ou sud-amé­ri­caine. Je sais qu’à chaque fois il sau­ra trou­ver une fa­çon d’adap­ter ces formes à notre ex­pres­sion.

Vous avez une fa­çon très per­son­nelle de “jouer” les pa­roles des chan­sons, comme si vous in­car­niez un per­son­nage, en fai­sant tou­jours en­tendre le sens des mots… Le plus im­por­tant pour moi dans le choix d’une chan­son, ce sont les pa­roles ! Je suis no­tam­ment très in­té­res­sée par tout ce qui traite de l’iden­ti­té : qu’est ce que c’est qu’être une femme ? Qu’être Noir(e) ? Qu’est ce que ce­la si­gni­fie que de se confor­mer à tel ou tel stan­dard de beau­té ? En­fin, toutes ces choses… Alors oui, c’est vrai que dans mes in­ter­pré­ta­tions j’es­saie de trou­ver constam­ment une sorte d’équi­libre entre la mu­si­ca­li­té et une cer­taine forme de théâ­tra­li­té. Je suis tou­jours très im­pres­sion­née quand j’en­tends Bet­ty Car­ter ou Louis Arm­strong, qui pour moi sont dans la mu­si­ca­li­té pure. Mais les chan­teuses qui m’ont le plus mar­quée quand j’étais pe­tite étaient des grandes voix comme Sa­rah Vau­ghan ou Mer­cedes So­sa qui, ef­fec­ti­ve­ment, jouent les pa­roles… Per­son­nel­le­ment c’est quand j’ai en­ten­du Car­men McRae la pre­mière fois que j’ai com­pris à quel point c’était im­por­tant de “dire” le texte. Quelque part, au fond, j’ai tou­jours vou­lu être ac­trice je crois... D’une cer­taine ma­nière c’est un dé­sir qui est tou­jours pré­sent et la mu­sique est une sorte de pré­texte pour être sur scène et jouer. Le théâtre, la co­mé­die, ce sont des ho­ri­zons pour moi et c’est nor­mal qu’on le sente dans ma fa­çon de chan­ter.

C’est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible en pu­blic d’ailleurs. Votre nou­veau disque en est un par­fait exemple… Ab­so­lu­ment, c’est sur scène que je suis le plus moi-même. Il faut dire aus­si qu’en tant que chan­teuse de jazz on a beau­coup plus de pra­tique de la scène que du stu­dio. En stu­dio on s’y re­trouve une fois tous les deux ans, on ne sait pas ce que c’est en fait ! Sur scène on y est tout le temps ! C’est là que se passe notre vie ! Per­son­nel­le­ment je n’aime pas faire des “re-re­cor­dings”, cou­per des par­ties qui ne vont pas, mon­ter l’in­tro d’une prise sur une im­pro­vi­sa­tion ti­rée d’une autre in­ter­pré­ta­tion… C’est pri­mor­dial pour moi que tout le monde joue en même temps dans la même pièce, par­tage les mêmes émo­tions au même mo­ment ! Une prise, c’est à prendre ou à lais­ser, pas à tra­fi­quer. Je suis très sou­vent en conflit en stu­dio avec les pro­duc­teurs ou les mu­si­ciens qui veulent chan­ger un dé­tail dans leurs im­pro­vi- sa­tions, ça me rend folle de rage en fait ! Sur scène, c’est sans fi­let, on s’en­tend tel qu’on est, sans filtre. Le Vil­lage Van­guard, là où mon disque a été en­re­gis­tré, est un lieu my­thique, la plu­part de mes disques pré­fé­rés ont été en­re­gis­trés dans ce club. Quand on m’a pro­po­sé d’y jouer et d’y en­re­gis­trer, je me suis dis qu’il ne fal­lait pas que je laisse pas­ser ma chance, qu’il y a des choses qui ne se re­fusent pas dans la vie, mais à la vé­ri­té je me sen­tais un peu cu­lot­tée à mon âge de me lan­cer un tel dé­fi. Fi­na­le­ment j’y suis al­lée, j’ai osé et je suis très contente du ré­sul­tat.

A un mo­ment où la plu­part des chan­teuses de jazz jouent la carte du mé­lange des genres, vous de­meu­rez fi­dèle à des formes re­le­vant sans am­bi­guï­té de la tra­di­tion. Quelles sont les va­leurs du jazz qui se­lon vous sont tou­jours d’ac­tua­li­té ? Le jazz est tout sim­ple­ment une mu­sique ri­chis­sime et s’af­fir­mer mu­si­cien de jazz pour moi, c’est presque ar­ro­gant ! Je di­rais que pour ma part j’“es­saie” de chan­ter du jazz, et que c’est un hon­neur de s’ins­crire dans cette his­toire. J’aime l’idée de mettre en va­leur les grands an­cêtres de cette mu­sique chaque fois que je monte sur scène, et no­tam­ment toutes ces grandes chan­teuses, toutes ces femmes re­mar­quables qui ont gran­de­ment contri­bué à faire du jazz cet art ma­jeur et qui m’ont per­mis d’être ce que je suis au­jourd’hui. J’aime cette idée, que l’on re­trouve aus­si dans la mu­sique tra­di­tion­nelle, d’une grande voix col­lec­tive qui pas­se­rait au fil des gé­né­ra­tions d’un ar­tiste à l’autre. Quand je chante du jazz, j’ai la conscience ai­guë de faire par­tie d’une his­toire et d’une com­mu­nau­té, c’est comme si les fron­tières de ma propre per­sonne s’es­tom­paient, je ne suis plus dans l’af­fir­ma­tion égo­cen­trée et in­di­vi­dua­liste du « j’in­vente ! », je par­ti­cipe de ce grand choeur de femmes noires qui m’ont pré­cé­dée. J’es­père que vous les en­ten­dez dans ma voix. Les concerts All that Jazz BLOIS 11 jan­vier 2018 PÉ­RI­GUEUX 12 jan­vier 2018 AGEN 13 jan­vier 2018 RO­DEZ 14 jan­vier 2018

CD Cé­cile McLo­rin Sal­vant : “Dreams And Dag­gers” (Mack Ave­nue / Pias).

C’est sur scène que je suis le plus moi-même. Sur scène on y est tout le temps ! C’est là que se passe notre vie !”

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