John Aber­crom­bie

Gui­ta­riste et com­po­si­teur ma­jeur, il était l’un des plus sub­tils vir­tuoses de ces qua­rante der­nières an­nées.

Jazz Magazine - - ÉDITO -

Fi­dèle par­mi les fi­dèles du la­bel ECM, John Aber­crom­bie nous a quit­tés le 22 août. Toute sa vie, ce grand dis­cret a tran­quille­ment fait évo­luer son style en culti­vant les as­so­cia­tions les plus fruc­tueuses. So­lo, duos, trios, quar­tettes : son jeu de gui­tare raf­fi­né était tou­jours au coeur de la mu­sique.

GG­reen­wich, Con­nec­ti­cut, 1962 : John Aber­crom­bie quitte sa ville na­tale pour Bos­ton où il entre à la Berk­lee School Of Mu­sic, en par­tie pour évi­ter d’être en­rô­lé dans l’ar­mée. Le jazz, il l’aime dé­jà, « mais ne sait pas vrai­ment en jouer ». Il n’a que dix-huit ans et vient seule­ment de dé­cou­vrir l’exis­tence de Bar­ney Kes­sel, après avoir long­temps – et pas­sion­né­ment – écou­té Chuck Ber­ry. Cinq ans plus tard, di­plôme en poche, l’un de ses pre­miers gigs sé­rieux lui est of­fert par l’or­ga­niste John­ny “Ham­mond” Smith,

dont il re­joint le trio. « A cette époque, les mu­si­ciens qui m’ont fait la plus forte im­pres­sion furent Bill Evans, Jim Hall, Miles Da­vis et John Col­trane. Pour moi, ils trans­cen­daient le cô­té phy­sique du jeu et m’ont fait en­trer dans une di­men­sion bien plus sa­tis­fai­sante in­tel­lec­tuel­le­ment et émo­tion­nel­le­ment », di­sait-il en 1978 à Ju­dy Co­ryell. En 1969, il s’ins­talle à New York, en­re­gistre un cu­rieux disque avec le vi­bra­pho­niste Mon­ty Stark, “The Stark Rea­li­ty” – des ver­sions acid rock de chan­sons pour en­fants d’Hoa­gy Car­mi­chael... Les choses sé­rieuses com­mencent dans le groupe de Chi­co Ha­mil­ton, puis avec Dreams, groupe-pion­nier du jazz-rock di­ri­gé par Ran­dy et Michael Bre­cker. Il y fait un bref pas­sage, tan­dis que le pro­duc­teur Bob Thiele le re­crute pour en­re­gis­trer avec Ga­to Bar­bie­ri. On le re­marque aus­si sur “Cross­winds” et “To­tal Eclipse”, deux Billy Cob­ham grand cru. Au mi­tan des an­nées 1970, John Aber­crom­bie a dé­jà presque trente ans, mais n’a tou­jours pas en­re­gis­tré de disque sous son nom...

Trios ma­jeurs Lors d’un de ses nom­breux sé­jours à New York, en 1973, Man­fred Ei­cher dé­couvre un trio qui joue se­lon lui une mu­sique in­ouïe. John Aber­crom­bie est à la gui­tare – l’ombre de John McLaugh­lin plane en­core... –, Jan Ham­mer à l’orgue Ham­mond et au Moog, Jack DeJoh­nette à la bat­te­rie. Il les in­vite à gra­ver leur pre­mier 33-tours pour son la­bel, ECM. Au­jourd’hui consi­dé­ré comme un clas­sique, “Ti­me­less” au­ra mar­qué le dé­but de son as­so­cia­tion avec ECM. Elle du­re­ra plus de qua­rante ans. « “Ti­me­less” est un al­bum d’une force et d’un ly­risme in­croyables, confiait il y a peu dans ces co­lonnes Man­fred Ei­cher à Sté­phane Ol­li­vier. Sa force de rup­ture per­siste au fil du temps, se ren­force même peut-être... » John Aber­crom­bie re­pren­dra en 1993 la for­mule en trio avec orgue de ses dé­buts, en com­pa­gnie de Dan Wall et Adam Nuss­baum... Sous l’im­pul­sion d’un pro­duc­teur ra­re­ment à court d’idées, le gui­ta­riste va dès lors en­re­gis­trer un grand nombre d’al­bums, pri­vi­lé­giant le trio comme beau­coup de gui­ta­ristes de sa gé­né­ra­tion. Deux d’entre eux lais­se­ront une trace in­dé­lé­bile. Ce­lui avec Dave Hol­land et Jack DeJoh­nette d’abord. Quatre disques au comp­teur, dont “Ga­te­way” (1975), titre qui de­vien­dra le nom de ce trio res­té dans toutes les mé­moires. Autre trio ma­jeur, ce­lui for­mé dix ans plus tard avec Marc John­son à la contre­basse et Pe­ter Ers­kine à la bat­te­rie, ren­con­tré pour la pre­mière fois lors d’une séance pour le vi­bra­pho­niste Bob­by Hut­cher­son. Dans leurs deux al­bums stu­dio, et un live non moins mé­mo­rable, Aber­crom­bie uti­lise avec beau­coup d’in­ven­ti­vi­té la gui­tare syn­thé­ti­seur. Et l’in­ter­play – l’in­ter­ac­ti­vi­té – at­teint des som­mets, no­tam­ment lorsque Michael Bre­cker est in­vi­té à re­joindre le trio dans “Get­ting There” en 1987.

La marque John John Aber­crom­bie ne s’est évi­dem­ment pas li­mi­té au for­mat trio chez ECM. Dès 1973, il se dis­tingue avec la bande de Da­vid Lieb­man sur “Loo­kout Farm”. Le cof­fret “The First Quar­tet” ré­sume sa col­la­bo­ra­tion avec Ri­chie Bei­rach (pia­no), George Mraz (contre­basse) et Pe­ter Do­nald (bat­te­rie). D’au­cuns pri­vi­lé­gient l’in­ti­mi­té de ses duos avec Ralph Tow­ner ou son so­lo “Cha­rac­ters” ; d’autres ché­rissent les dif­fé­rentes mou­tures du groupe Di­rec­tions de Jack DeJoh­nette (no­tam­ment “New Di­rec­tions In Eu­rope” avec Les­ter Bo­wie à la trom­pette et Ed­die Go­mez à la contre­basse), ou son as­so­cia­tion avec une autre grande fi­gure d’ECM, Charles Lloyd, ou en­core sa par­ti­ci­pa­tion au ma­gni­fique “The Pil­grim And The Stars” d’En­ri­co Ra­va… Nous n’ou­blie­rons pas non plus ses aven­tures en si­de­man sur d’autres la­bels, où il su ap­po­ser sa marque, tou­jours plus fluide et élé­gante, comme dans “Co­lo­nel Skopje” d’Hen­ri Texier (La­bel Bleu), avec Joe Lo­va­no, Steve Swal­low et Al­do Ro­ma­no. John Aber­crom­bie au­ra su tout à la fois bâ­tir une oeuvre ori­gi­nale et contri-

John Aber­crom­bie au­ra su tout à la fois bâ­tir une oeuvre ori­gi­nale et GSRXVMFYIV k XVERWÁKYVIV la gui­tare de son temps.

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