Monk ba­lance pas mal à Pa­ris

Pa­ris, prin­temps 1954 : à l’ini­tia­tive du pia­niste et pro­duc­teur Hen­ri Re­naud, The­lo­nious Monk sé­journe pour la pre­mière fois à Pa­ris. En un peu plus d’une se­maine, il donne une sé­rie de concerts mé­mo­rables, dont le pre­mier fut re­trans­mis à la ra­dio, et e

Jazz Magazine - - DOSSIER - Par Laurent de Wilde

TTout com­mence au prin­temps 54 à Man­hat­tan, sur les bords de l’Hud­son Ri­ver. De­puis Noël, le pia­niste et com­po­si­teur Hen­ri Re­naud est à New York avec sa femme Ny pour le compte du la­bel Vogue, afin d’y en­re­gis­trer des al­bums avec des mu­si­ciens lo­caux comme Max Roach ou Al Cohn et pro­duire d’autres groupes comme ce­lui de Duke Jor­dan ou d’Os­car Pet­ti­ford. Le couple ha­bite chez le pia­niste George Wal­ling­ton, et ce der­nier pro­fesse une grande ad­mi­ra­tion pour The­lo­nious Monk, dont la ré­pu­ta­tion a dé­pas­sé les fron­tières au­près des ama­teurs en tant que “Grand Prêtre du be­bop”. Re­naud en a en­ten­du par­ler et brûle de le ren­con­trer. Alors, il re­garde dans le bot­tin à : Monk, The­lo­nious, trouve son adresse, et sonne à sa porte. Simple et ef­fi­cace. Ra­pi­de­ment les deux hommes se lient d’ami­tié grâce aux connais­sances lin­guis­tiques de Ny, Hen­ri en étant mal­heu­reu­se­ment dé­pour­vu. Le couple suit Monk par­tout où il joue, c’est-à-dire sur­tout dans les clubs de Brook­lyn. En ef­fet, deux ans plus tôt, le pia­niste s’était fait re­ti­rer par une po­lice tou­jours en­chan­tée de mettre des bâ­tons dans les roues des jazz­men la fa­meuse ca­ba­ret card qui au­to­ri­sait les mu­si­ciens à se pro­duire dans les ré­mu­né­ra­teurs jazz clubs de Man­hat­tan. À Brook­lyn, on fai­sait moins cas de la loi, et c’est heu­reux, car il s’y pas­sait beau­coup de choses ex­cep­tion­nelles – c’est là, au To­ny’s Ca­fé, que se sou­de­ra en par­ti­cu­lier l’ami­tié pro­fonde entre Monk et Son­ny Rol­lins, au sein d’un or­chestre qui joue ré­gu­liè­re­ment le week-end.

Sus au Vieux Monde En ce soir de prin­temps 54, les deux pia­nistes sont au bord de l’eau, il fait doux, et The­lo­nious dit à Hen­ri : « Je me de­mande com­ment c’est, de l’autre cô­té de l’océan… » C’est là que le Fran­çais lui ré­pond : « Ben si tu veux, je t’in­vite ! » Si­tôt dit, si­tôt fait, un pe­tit coup de fil à Charles De­lau­nay qui est en train de mettre au point le Troi­sième Sa­lon du Jazz à Pa­ris, l’af­faire est ron­de­ment me­née. Il n’y a pas de quoi faire ve­nir tout un or­chestre, mais il peut ve­nir tout seul et jouer avec une sec­tion ryth­mique lo­cale, ca­chet : 300 dol­lars, soit l’équi­valent de 2700 au­jourd’hui, une somme ron­de­lette pour The­lo­nious qui ne roule pas sur l’or, loin de là. Il est à une époque char­nière de sa car­rière : sor­ti de­puis quelques an­nées de l’ano­ny­mat grâce à ses en­re­gis­tre­ments re­mar­qués chez Blue Note, il a ga­gné une ré­pu­ta­tion de gé­nie ex­cen­trique qui se heurte en­core au scep­ti­cisme de beau­coup de cri­tiques qui ne voient en lui qu’un fai­seur sans ta­lent. Il a tout de même si­gné pour le la­bel Pres­tige et re­joint les Miles Da­vis, Mo­dern Jazz Quar­tet et autres Stan Getz qui en consti­tuent l’écu­rie, avec suc­cès. Il vient d’avoir une pe­tite fille, Bar­ba­ra et, grâce à ses concerts à Brook­lyn et les avances du la­bel, l’ar­gent rentre un peu, mais ce n’est fran­che­ment pas le Pé­rou. Sans sa ca­ba­ret card, il ne peut pas faire grand-chose. D’au­tant que le Pa­ris d’Hen­ri Re­naud ne manque pas d’at­trait. The­lo­nious a tou­jours ai­mé la France de­puis les cours de fran­çais au ly­cée et, à la belle époque du Min­ton’s, pen­dant la deuxième guerre mon­diale, les bop­pers ar­bo­raient crâ­ne­ment à sa suite le pin “France Libre” et le bé­ret ap­pro­priés. De­puis, ses plus proches amis et col­lègues Diz­zy Gilles­pie et Char­lie Par­ker, y sont al­lés et en sont

re­ve­nus avec des étoiles dans les yeux. Sid­ney Be­chet y a trou­vé for­tune et son vieux co­pain Ken­ny Clarke songe sé­rieu­se­ment à s’y ins­tal­ler, ce qu’il fe­ra d’ailleurs une an­née plus tard. Al­lez, c’est par­ti : sus au Vieux Monde.

Jazz Mo­derne Le di­manche 30 mai, il em­barque dans le Su­per Cons­tel­la­tion d’Air France et re­trouve avec sa­tis­fac­tion l’or­chestre de Ger­ry Mul­li­gan qui se rend éga­le­ment au Sa­lon. Ce n’est pas comme si c’était la pre­mière fois qu’il pre­nait l’avion, mais quand même, l’Eu­rope, ça rend ner­veux, et c’est plus sym­pa de faire ça à plu­sieurs. Le len­de­main ma­tin, tout ce pe­tit monde se pose sans en­combre à Or­ly : ça y est, il est à Pa­ris. Le groupe est ac­cueilli par les or­ga­ni­sa­teurs du Sa­lon, et promp­te­ment ache­mi­né à leur hô­tel rue La Boé­tie, à deux pas du Blue Note. Dans la voi­ture, on donne à The­lo­nious le dé­pliant du Sa­lon qui dé­taille les évé­ne­ments de la se­maine. Bigre, gros pro­gramme ! Outre les mu­si­ciens fran­çais de pre­mier plan comme Mar­tial So­lal, Sté­phane Grap­pel­li, Hen­ri Re­naud ou Pierre Mi­che­lot, sans comp­ter Claude Lu­ter à l’apo­gée de son suc­cès, il y a l’in­con­tour­nable Sid­ney Be­chet (qui, ma­lade, ne joue­ra fi­na­le­ment pas) et bien sûr les in­vi­tés-ve­dettes amé­ri­caines : le trom­pet­tiste Jo­nah Jones, le quar­tette de Mul­li­gan, et The­lo­nious. Deux styles clai­re­ment iden­ti­fiés s’in­ter­calent du­rant la se­maine, Nou­velle Or­léans et Jazz Mo­derne. In­utile de pré­ci­ser dans quelle ca­té­go­rie Monk est pré­sen­té. Vi­si­ble­ment, il ne va pas chô­mer : pas moins de cinq concerts pro­gram­més ! Le pre­mier est pré­vu le len­de­main mar­di 1er juin pour la soi­rée d’ou­ver­ture, le sui­vant le jeu­di 3, en­core un le sa­me­di 5, un autre l’après-mi­di du di­manche 6 et un grand fi­nal le soir du lun­di 7. Et ça com­mence tout de suite par une séance pho­to là où a lieu l’évé­ne­ment, Salle Pleyel, re­dé­co­rée pour l’oc­ca­sion en style Nou­velle Or­léans. Drôle de cirque, a dû se dire The­lo­nious en fixant l’ob­jec­tif aux cô­tés de Jones et Mul­li­gan. Mer­ci mes­sieurs, ren­dez-vous de­main après-mi­di pour les ré­pé­ti­tions, au­jourd’hui vous avez quar­tier libre. Bon, se dit The­lo­nious, il va fal­loir s’or­ga­ni­ser. Et il file ache­ter de l’herbe. On lui avait don­né l’adresse d’un chan­teur de blues ins­tal­lé à Pa­ris, Al Fats Ed­wards, qui avait l’ha­bi­tude de ce genre de vi­site. Ar­ri­vé chez lui rue du Som­me­rard, il trouve Fats en bonne com­pa­gnie, des jeunes Fran­çais vi­si­ble­ment bran­chés jazz, dont l’un parle cor­rec­te­ment l’an­glais et s’ap­pelle Jean-Ma­rie In­grand. Il joue de la contre­basse et il est sym­pa. La conver­sa­tion roule ra­pi­de­ment sur des noms que Monk connaît. De l’herbe à fu­mer, une com­mu­nau­té de mu­si­ciens avide d’ap­prendre et de jouer, l’at­ter­ris­sage de The­lo­nious à Pa­ris est plu­tôt réus­si. Mais voi­là plus de trente heures qu’il est de­bout, il rentre à l’hô­tel et va se cou­cher.

Des bou­quets de char­dons Le len­de­main, il se rend à la Salle Pleyel pour la ré­pé­ti­tion, un peu dans le gaz à cause du dé­ca­lage ho­raire. Sur­prise : c’est le jeune homme qu’il a ren­con­tré hier qui l’at­tend à la contre­basse ! Avec le bat­teur Jean-Louis Viale, ce sont eux qui ont été choi­sis pour jouer avec le grand prêtre du be­bop. La presse an­non­çant la ve­nue de The­lo­nious est à l’image de celle qu’il a à New York : moi­tié en­thou­siaste, moi­tié scep­tique, et les deux jeunes Fran­çais ne savent pas très bien à quelle sauce ils vont être man­gés. En plus, Monk ar­rive avec des mor­ceaux pas fa­ciles : Ha­cken­sack, Off Mi­nor, Round Mid­night, c’est pas du be­bop à la pa­pa, mais bien plu­tôt des bou­quets de char­dons dont on ne sait pas trop bien com­ment les prendre… La ré­pé­ti­tion, on s’en doute, ne se passe pas très bien. Monk n’aime pas trop le swing de son bat­teur, son bas­siste rame avec les ac­cords, ça ne va pas être de la tarte. En plus, le concert inau­gu­ral est en­re­gis­tré par la ra­dio. Et en outre, mû par un ins­tinct d’une sû­re­té qui n’ap­par­tient qu’à lui, The­lo­nious a, de­puis son ar­ri­vée à Pa­ris, dé­cou­vert l’exis­tence mi­ra­cu­leuse du co­gnac et rat­trape ce re­tard exis­ten­tiel avec un en­train de conver­ti. En­fin, de toute évi­dence, l’at­trac­tion de la soi­rée n’est pas lui, mais Ger­ry Mul­li­gan, dont le swing contra­pun­tique a vi­ve­ment sé­duit les Fran­çais sur les disques, ils sont très im­pa­tients de voir ça en vrai. Di­sons que, du point de vue de The­lo­nious, les condi­tions ne sont pas op­ti­males pour un écla­tant suc­cès. Il est pré­vu qu’il joue une de­mi-heure, entre les deux sets du saxo­pho­niste. Grosse ova­tion à la fin du pre­mier set, une ra­pide an­nonce et ça y est, Monk va jouer ses pre­mières notes de­vant le pu­blic pa­ri­sien. In­grand et Viale se rendent à leurs ins­tru­ments et at­tendent pa­tiem­ment que The­lo­nious entre en scène. Ce qu’il fait à pas me­su­rés, pre­nant tout son temps, sous les ap­plau­dis­se­ments four­nis et quelque peu amu­sés. Il s’as­sied au pia­no, se re­lève, va au mi­cro et d’un fran­çais jo­vial s’adresse au pu­blic : « Bon­soir tout le monde ! Je vais jouer Well You Needn’t », et il va se ras­seoir au pia­no. C’est par­ti.

Monk dans l’es­pace Le mor­ceau est bien choi­si pour ou­vrir le concert : d’une forme simple et d’un swing sou­te­nu, c’est une fa­çon ci­vile de bri­ser la glace. Mais une fois le thème ex­po­sé, Monk se lance dans un de ses so­los abs­cons dont il a le se­cret, puis se lève brus­que­ment et pointe son doigt sur le bat­teur, JeanLouis Viale. In­ter­lo­qué, ce der­nier conti­nue, puis, le doigt tou­jours poin­té sur lui, s’ar­rête, sui­vi par le bas­siste. Trois se­condes de si­lence écar­quillé. Pour évi­ter le dé­sastre scé­nique qui se pro­file à grands pas, Viale prend les de­vants et re­prend un swing gé­né­rique pour re­mettre l’or­chestre sur les rails. Mais Monk ne se ras­sied pas. Bon, ben… so­lo de bat­te­rie alors. The­lo­nious sou­rit au pu­blic pen­dant ce temps-là, puis, au bout de trente se­condes sur­réa­listes, se re­met au pia­no et fi­nit le mor­ceau en ci­tant des mé­lo­dies folk­lo­riques en­tre­la­cées de trilles im­pla­cables et d’ac­cords en coups de cou­teau. Ça ne fait pas quatre mi­nutes qu’il est sur scène, et c’est dé­jà par­ti dans l’es­pace. Dans la salle, on est lé­gè­re­ment in­ter­lo­qué. On ap­plau­dit en se de­man­dant ce qui va suivre. Monk se lève, va au mi­cro et dit : « Off Mi­nor. » Il se ras­sied au pia­no, n’y fait rien, se re­lève, re­tourne au mi­cro, puis an­nonce sans sour­ciller : « Round Mid­night. » Le pu­blic, bonne pâte, ri­gole – de toute évi­dence, ce concert ne se­ra pas comme les autres. S’en­suit une ver­sion de ce clas­sique de The­lo­nious, son seul tube sans doute à cette époque, qui se dé­roule fort bien, mal­gré le flou oc­ca­sion­nel d’In­grand qui n’a vi­si­ble­ment pas réus­si à ob­te­nir de The­lo­nious tous les ac­cords du pont à la ré­pé­ti­tion. Mais ce n’est pas le genre de dé­tail dont se sou­cie le pia­niste, tant son jeu de pia­no est clair et, en somme, au­to-suf­fi­sant. Ap­plau­dis­se­ments nour­ris. Mi­cro à nou­veau : « Off Mi­nor. » C’est la deuxième

En une se­maine, Monk fait par­tie des meubles et, quand il re­prend l’avion le jeu­di sui­vant, c’est toute une pe­tite troupe de nou­veaux amis et ad­mi­ra­teurs qui l’ac­com­pagne à l’aé­ro­port.”

fois, le pu­blic se gon­dole. Et, de fait, Monk en­tame le mor­ceau an­non­cé. Très beau so­lo. Il se lève. Pe­tit flot­te­ment dans la sec­tion ryth­mique : quoi en­core ? Mais cette fois-ci, il tra­verse la scène vers les cou­lisses pour s’en­fi­ler un long verre de co­gnac. Pour la deuxième fois, Viale en­tame un so­lo de bat­te­rie, la basse s’ar­rête. Eux seuls voient Monk en cou­lisse, la salle se change en point d’in­ter­ro­ga­tion. Voi­là Monk qui re­vient et, le plus fort, c’est qu’il s’est écou­lé exac­te­ment trente-deux me­sures, une forme com­plète. Comme s’il ne s’était rien pas­sé, The­lo­nious re­prend son so­lo où il l’avait lais­sé, bien conscient du fait que le pauvre Jean-Ma­rie In­grand, un peu af­fec­té par ces étranges al­lées et ve­nues, a bouf­fé deux temps dans la grille et joue com­plè­te­ment à cô­té du pia­niste qui, lui, ne change rien au dé­rou­lé du mor­ceau. Après un chas­sé-croi­sé qui semble du­rer une éter­ni­té, Monk ar­rive à ras­sem­bler sa troupe, bien mé­ri­tante il faut le dire, qui at­ter­rit avec un en­semble par­fait sur les der­nières pêches de la mé­lo­die, ah mais sauf que non, The­lo­nious in­siste pour jouer la co­da et là les pauvres In­grand et Viale sont, il faut bien le dire, com­plè­te­ment lar­gués.

Un pont trop tôt Ça com­mence à dé­ra­per sé­rieu­se­ment. Monk en­chaîne sur Ha­cken­sack de fa­çon très abrupte et énig­ma­tique, en dé­pla­çant soi­gneu­se­ment les phrases qui pour­raient ser­vir de ba­lise à la sec­tion ryth­mique, la­quelle com­mence à at­teindre des états al­té­rés de la conscience. Le tem­po pris par le pia­niste est beau­coup plus lent que ce­lui re­te­nu trois se­maines plus tôt pour la séance Pres­tige avec son vieux com­plice Art Bla­key, et le thème est de­ve­nu très abs­trait. Pour ne rien ar­ran­ger, The­lo­nious, fait ab­so­lu­ment ex­cep­tion­nel dans son abon­dante dis­co­gra­phie, se plante dans la forme et at­taque le pont trop tôt. Ça com­mence à sen­tir le rous­si. D’une main sûre, il em­braye fer­me­ment au même tem­po sur la mé­lo­die d’Epi­stro­phy qui lui sert tra­di­tion­nel­le­ment de mor­ceau fi­nal, et si­gni­fie la clô­ture de sa pres­ta­tion par un ac­cord ar­chi­dis­so­nant. Ap­plau­dis­se­ments, c’est fi­ni. Une de­mi-heure de Monk pur jus, et pas des plus fa­ciles, il faut l’ad­mettre. The­lo­nious passe en cou­lisse, on le fé­li­cite chau­de­ment, mais, dans la pe­tite so­cié­té backs­tage des cri­tiques et ini­tiés, il croise quelques re­gards gê­nés

et des chu­cho­te­ments en­ten­dus tra­his­sant plus de peur que d’ad­mi­ra­tion, bref l’am­biance n’est pas fran­che­ment ter­rible. Viale le bat­teur es­saie de ti­rer des ex­pli­ca­tions du pia­niste, « Qu’est-ce qui s’est pas­sé, tu vou­lais qu’on fasse quoi ? », mais il n’ob­tient que des ré­ponses in­co­hé­rentes. Heu­reu­se­ment, Ger­ry Mul­li­gan est là, prêt à re­mon­ter sur scène, il a tout en­ten­du et, lui, il a tout com­pris : fan ab­so­lu, quand il voit The­lo­nious un peu mou du ge­nou face à l’at­mo­sphère gé­né­rale, il lui dit que, lui, tous les soirs, se­ra là dans les cou­lisses à kif­fer sa mu­sique – et il tien­dra pa­role, et bien au-de­là, puisque les deux hommes en­re­gis­tre­ront peu après un disque mé­mo­rable.

Une ba­ronne an­glaise Tout le monde traîne à la jam ses­sion qui a lieu après et, là en­core, Monk étonne par l’in­con­grui­té de son jeu, cer­tains cri­tiques al­lant jus­qu’à qua­li­fier son in­ter­ven­tion de chaos to­tal. En tout cas, il s’amuse bien et, quand Mul­li­gan se fait ti­rer la manche par sa femme qui a en­vie de ren­trer, il conti­nue à faire la fête ailleurs, chez la femme de Mezz Mezz­row, Mae, où il y a du beau linge et

un pia­no. Il est à fond : en route pour l’ave­nue de Ver­sailles. Une quin­zaine de per­sonnes s’y trouvent, dont le jeune pia­niste Re­né Ur­tre­ger qui se rap­pelle avoir vu Monk dé­bou­ler dans son beau cos­tume de scène bleu élec­trique et se je­ter sur le pia­no pour jouer. Par­mi les convives, deux autres per­sonnes d’im­por­tance. Tout d’abord Ma­ry Lou Williams, de pas­sage en Eu­rope et pro­gram­mée pour les concerts de sa­me­di et di­manche. The­lo­nious connaît bien Ma­ry Lou et il est en­chan­té de la re­trou­ver de ce cô­té de l’At­lan­tique. Il faut dire qu’une vieille em­brouille entre elle et Nel­lie, la femme de Monk, pour une sombre his­toire de tra­vaux de cou­ture que cette der­nière au­rait faits pour la pia­niste et qui ne lui au­raient pas plu, in­ter­di­sait plus ou moins à The­lo­nious de la voir à New York : elle était et res­te­ra sur la liste rouge de Nel­lie jus­qu’à sa mort. Peu concer­né par cette omer­ta dont il n’avait pas ici à su­bir les consé­quences, le pia­niste pa­pote donc gé­né­reu­se­ment avec sa vieille co­pine qui lui pré­sente l’amie l’ac­com­pa­gnant, une ba­ronne an­glaise du nom de Pan­no­ni­ca de Koe­nig­swar­ter. Avec son fume-ci­ga­rette, ses pau­pières tom­bantes à la Mar­lène Die­trich et ses com­men­taires à l’em­porte-pièce lan­cés dans un an­glais dé­li­cieu­se­ment aris­to­cra­tique, cette fon­due de jazz mo­derne a une classe folle. Elle a en­ten­du The­lo­nious sur disque, elle l’adore, le lui dit, et c’est le dé­but d’une des ami­tiés les plus longues de la vie du pia­niste. La Ba­ronne dé­sor­mais l’ac­com­pa­gne­ra dans toutes les étapes de sa car­rière, pour le meilleur comme pour le pire, of­frant sans comp­ter for­tune, avo­cats et tours en Bent­ley au pia­niste, jus­qu’au der­nier gîte à la sombre fin de sa vie. Et c’est ici, à Pa­ris, que tout a dé­bu­té.

Pour quelques dol­lars de plus A par­tir de là, les choses com­mencent à rou­ler pour The­lo­nious. Le concert du jeu­di se passe très bien. Re­mis de ses pre­mières sur­prises, le pu­blic est conquis. Ur­tre­ger lui pro­pose des tours en scoo­ter et lui fait dé­cou­vrir le Pa­ris de la nuit et un pro­duc­teur du nom de Mar­cel Ro­ma­no avec qui il s’est lié d’ami­tié lui pro­pose de longues marches tou­ris­tiques. Il traîne avec Ni­ca et Ma­ry Lou, achète des bé­rets et des robes de chambre en sa­tin et se fait plein de co­pains. Ce­rise sur le gâ­teau : An­dré Fran­cis, qui l’avait in­tro­duit au mi­cro lors de son pre­mier concert lui pro­pose de l’en­re­gis­trer dans les stu­dios de la ra­dio en so­lo. Sauf qu’il est em­bê­té : il n’a que deux cents dol­lars à pro­po­ser au pia­niste, c’est in­digne… In­digne ? Pas pour The­lo­nious, qui est en­chan­té de se mettre l’équi­valent de 1800 dol­lars ac­tuels en plus dans la poche. Pas de sou­ci, il se­ra là ven­dre­di ma­tin. Les tech­ni­ciens de la ra­dio sont en grève, mais Fran­cis se dé­brouille­ra pour faire tour­ner les ma­gné­tos. Et hop, comme ça, il grave à Pa­ris son pre­mier al­bum en so­lo. La ses­sion est com­po­sée de ce qu’il joue à New York à cette époque, mais en trio ou en quar­tette. En so­lo, le ré­per­toire connaît une nu­di­té, je de­vrais dire une cru­di­té to­ta­le­ment ren­ver­sante. Pour un pre­mier disque en so­lo, c’est une sa­crée en­trée en ma­tière. Beau­coup d’encre a cou­lé sur cet al­bum, aus­si je me conten­te­rai de dire que c’est une drôle de bombe à re­tar­de­ment, qui va oc­cu­per les afi­cio­na­dos pen­dant un mo­ment. Cet en­re­gis­tre­ment au­ra d’ailleurs une his­toire bi­zarre : sor­ti sur Vogue peu de temps après, il ne se­ra édi­té aux Etats-Unis qu’au dé­but des an­nées 1970, bien après l’ex­plo­sion de sa car­rière, comme si le pia­niste avait lais­sé der­rière lui un en­fant illé­gi­time dont il fal­lait ca­cher l’exis­tence.

Des fleurs su­perbes Quoi qu’il en soit, sa se­maine pa­ri­sienne se pour­suit fort joyeu­se­ment, le sa­me­di soir la toute nou­velle Aca­dé­mie du Jazz, pré­si­dée par Jean Coc­teau et An­dré Ho­deir, at­tri­bue son pre­mier prix Djan­go Rein­hardt au saxo­pho­niste Guy La­fitte (plus tard co­fon­da­teur de Jazz in Mar­ciac) et son Os­car du meilleur disque de l’an­née à Milt Jack­son. Ça tombe bien, Monk est sur quelques titres. Dé­ci­dé­ment, les Fran­çais ont du goût. Di­manche, il ou­blie qu’il joue l’après-mi­di et ar­rive de jus­tesse, lun­di c’est le concert de clô­ture, avec à nou­veau Ger­ry Mul­li­gan, qui au­ra fait forte im­pres­sion, Ma­ry Lou Williams, Don Byas, La­lo Schi­frin, Jo­nah Jones et

j’en passe… Bref, en une se­maine, il fait par­tie des meubles et, quand il re­prend l’avion le jeu­di sui­vant, c’est toute une pe­tite troupe de nou­veaux amis et ad­mi­ra­teurs qui l’ac­com­pagne à l’aé­ro­port. Dans l’avion qui le ra­mène à New York, Monk a toutes les rai­sons d’être sa­tis­fait. Il a presque dou­blé sa paye avec cet en­re­gis­tre­ment im­pré­vu, il a ren­con­tré en Ni­ca une amie pré­cieuse qui ne lui fe­ra plus ja­mais dé­faut, il a traî­né avec Ma­ry Lou Williams sans ris­quer le rou­leau à pâ­tis­se­rie, il a bu plein de co­gnac (de son propre aveu, il se­ra même ma­lade une fois), il s’est fait un ami de Ger­ry Mul­li­gan avec qui il en­re­gis­tre­ra peu après un disque ma­gni­fique, il a ren­con­tré Mar­cel Ro­ma­no qui lui confie­ra quelques an­nées plus tard la mu­sique du film de Ro­ger Va­dim Les Liai­sons dan­ge­reuses (sor­tie seule­ment cette an­née, une vraie splen­deur, lire p. 32) et il a plan­té les graines de sa mu­sique qui, lors­qu’il re­vien­dra sept ans après, se­ront de­ve­nues des fleurs su­perbes et adu­lées, lui as­su­rant un suc­cès phé­no­mé­nal. Fran­che­ment, c’est une réus­site à tous points de vue. Seule ombre au ta­bleau : il au­rait bien ai­mé faire ça avec une sec­tion ryth­mique new-yor­kaise, mais on ne peut pas tout avoir du pre­mier coup.

De la belle mu­sique J’en pro­fite pour dire que les bio­graphes de Monk, et moi le pre­mier, ont long­temps consi­dé­ré cette escapade pa­ri­sienne comme une sorte de contact pré­ma­tu­ré avec une au­dience pa­ri­sienne ré­tive et dé­ce­vante, et que l’ex­pé­rience dans son en­semble était une sorte de coup dans l’eau. Pour ar­ri­ver à cette conclu­sion, nous nous sommes sur­tout fon­dés sur les écrits des cri­tiques, dont cer­taines peu amènes, qui ont été écrites au soir de son pre­mier concert, sans te­nir compte du suc­cès in­con­tes­table de ses per­for­mances sui­vantes. Les té­moi­gnages per­son­nels sont rares (ça se pas­sait quand même il y a soixante-trois ans) et par­fois contra­dic­toires (Jean-Ma­rie In­grand ag­glo­mè­re­ra dans ses sou­ve­nirs plu­sieurs soi­rées en une seule, brouillant un peu plus les pistes), et il est dif­fi­cile de se faire une idée exacte de ce qui s’est réel­le­ment pas­sé. Mais c’est grâce aux tra­vaux d’his­to­rien ex­trê­me­ment mi­nu­tieux de Da­niel Ri­chard* (et de Ro­bin Kel­ley, par­fois an­ta­go­nistes), ac­com­pa­gnés de la sor­tie de l’en­re­gis­tre­ment de son pre­mier concert chez Sony Mu­sic au mo­ment où vous li­sez ces lignes, que ces dix jours de Monk à Pa­ris ont ac­quis l’épais­seur suf­fi­sante à la ré­dac­tion de ce ré­cit. Mo­ra­li­té : il ne faut pas for­cé­ment croire tout ce qu’on lit dans les livres et les jour­naux. Et ce qu’il ap­pa­raît au­jourd’hui, c’est qu’en ces dix jours de juin 54, Monk a fait de la belle mu­sique, il s’est bien mar­ré et a lais­sé der­rière lui une trace in­ef­fa­çable dont nous goû­tons en­core au­jourd’hui les dé­li­cieux WFTUJHFT #SFG RVF EV CPO t CD The­lo­nious Monk “Pa­ris 1954, The Cen­ten­nial Edi­tion” (Sony Mu­sic)

* Site in­ter­net su­per­vi­sé par Da­niel Ri­chard consa­cré au sé­jour de The­lo­nious Monk à Pa­ris en 1954 sur jaz­zin­france.com/the­lo­nious­monk.

En ces dix jours de juin 54, Monk a fait de la belle mu­sique, il s’est bien mar­ré et a lais­sé der­rière lui une trace in­ef­fa­çable.”

« The­lo­nious passe en cou­lisse, on le fé­li­cite chau­de­ment, mais, dans la pe­tite so­cié­té backs­tage des cri­tiques et ini­tiés, il croise quelques re­gards gê­nés et des chu­cho­te­ments en­ten­dus tra­his­sant plus de peur que d’ad­mi­ra­tion, bref l’am­biance n’est pas fran­che­ment ter­rible. » Quoi qu’il en soit, Re­né Ur­tre­ger (le jeune homme qui sou­rit) n’avait pas l’air de faire par­tie des scep­tiques...

Conver­sa­tions avec Monk : un ami de pas­sage et Charles De­lau­nay, di­rec­teur de Jazz Hot !

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