Nais­sance d’un phé­no­mène

1947 : tan­dis que Diz­zy Gilles­pie et Char­lie Par­ker oc­cupent le haut de l’af­fiche, The­lo­nious Monk en est absent, les mu­si­ciens crai­gnant tant ses frasques que sa mo­der­ni­té mu­si­cale. Sou­dain, l’in­té­rêt du pho­to­graphe William Got­tlieb et de l’épouse du fon

Jazz Magazine - - DOSSIER - Par Franck Ber­ge­rot

EEn 1947, qui se sou­vient que The­lo­nious Monk fut six ans plus tôt l’ani­ma­teur du Min­ton’s Play­house de Har­lem d’où sur­git le be­bop ? Il est sans tra­vail, com­po­si­teur de thèmes fu­tu­ristes dont il s’est lais­sé dé­pouiller par des pilleurs de droits d’au­teurs. Char­lie Par­ker et Diz­zy Gilles­pie, les deux lea­ders du nou­veau jazz, ont bien adop­té Round Mid­night et Na­me­less. Mais tan­dis que les deux tiers des royau­tés de Round Mid­night re­viennent à Coo­tie Williams (qui l’ayant en­re­gis­tré le pre­mier s’est au­to­ri­sé à y ap­po­ser sa co-si­gna­ture) et à un obs­cur pa­ro­lier, Na­me­less a été dé­po­sé par le jour­na­liste-mu­si­cien Leo­nard Fea­ther sous le titre de 52nd Street Theme. Heu­reu­se­ment, un autre jour­na­liste de trente ans rêve de le faire connaître aux lec­teurs de Down Beat, William Got­tlieb, qui lais­se­ra son nom comme pho­to­graphe et qui a dé­jà pho­to­gra­phié Billie Ho­li­day, Char­lie Par­ker, Diz­zy Gilles­pie et Miles Da­vis. Le look de Monk n’a pas man­qué de l’in­tri­guer, et il se pré­sente un beau jour à son ap­par­te­ment de la 63ème Rue pour l’em­me­ner au Min­ton’s Play­house. Là, il le pho­to­gra­phie au pia­no et en com­pa­gnie de trois autres fi­gures his­to­riques de ce lieu qui fut le la­bo­ra­toire du bop, le ma­na­ger Ted­dy Hill et les trom­pet­tistes Roy El­dridge et Ho­ward McG­hee.

La chambre de Van Gogh Pa­ru le 24 sep­tembre, l’ar­ticle offre un pre­mier por­trait de Monk – mys­té­rieux, ex­cen­trique, gé­nial, père du be­bop – et sus­cite l’in­té­rêt de nou­veaux vi­si­teurs ve­nus frap­per à sa porte : Al­fred Lion, fon­da­teur du la­bel Blue Note, et son épouse Lor­raine, ac­com­pa­gnés du saxo­pho­niste Ike Que­bec, char­gé de les gui­der sur la nou­velle scène bop qu’ils mé­con­naissent. C’est dans la pe­tite chambre obs­cure du pia­niste – Lor­raine la com­pa­re­ra à la chambre de Van Gogh – qu’as­sis sur son lit les époux Lion se font don­ner un ré­ci­tal pri­vé. Ma­dame Lion dé­couvre sou­dain le be­bop qu’elle ne goû­tait guère jusque-là : « Ce fut une tran­si­tion parce que j’y en­ten­dais la grande école du pia­no stride, le blues et cette grande main gauche. » Ren­dez-vous est pris au WOR Stu­dios sur Broad­way où Tadd Da­me­ron et Fats Na­var­ro l’ont pré­cé­dé de trois se­maines pour si­gner les pre­mières faces bop du ca­ta­logue Blue Note. Au­tour du contre­bas­siste Gene Ra­mey et du bat­teur Art Bla­key, Monk réunit des mu­si­ciens peu ou pas ha­bi­tués des stu­dios : le trom­pet­tiste Idrees Su­lie­man, l’al­to Dan­ny Que­bec West (frère d’Ike) et le té­nor Billy Smith. Les ré­pé­ti­tions on lieu dans la cham­brette de Monk, sans par­ti­tion mal­gré la dif­fi­cul­té d’un ré­per­toire dont le lea­der ne cesse de mo­di­fier les dé­tails et le 15 oc­tobre, pour la séance, l’or­chestre est à peine prêt, mais les Lion et leur as­so­cié Fran­cis Wolff sont si sé­duits que six autres titres sont en­re­gis­trés en trio le 24 oc­tobre, et en­core quatre en quin­tette le 21 no­vembre. Le pre­mier 78-tours pa­raît en jan­vier 1948 et Lor­raine Lion se charge de la com­mu­ni­ca­tion. À l’is­sue d’une pre­mière ra­dio au cours de la­quelle Monk s’est re­fu­sé au jeu des ques­tions trop sim­plistes à son goût, l’ani­ma­teur Fred Ro­bin de­mande à la char­gée de pro­mo­tion de ne plus ja­mais lui ame­ner un éner­gu­mène pa­reil. Consciente de l’ex­tra­va­gance in­tran­si­geante de son pro­té­gé, Lor­raine dé­cide d’en faire un atout, in­sis­tant plus sur la sin­gu­la­ri­té du per­son­nage que sur la qua­li­té de la

mu­sique. La lé­gende de l’ex­cen­tri­ci­té du “Grand Prêtre du be­bop” (l’ex­pres­sion est de Lor­raine) se pré­cise, lé­gende pas to­ta­le­ment fausse mais lar­ge­ment re­prise par la presse dans les termes de la cam­pagne mar­ke­ting de Blue Note qui re­cycle no­tam­ment les ar­gu­ments de Got­tlieb pré­sen­tant Monk comme l’in­ven­teur du bop.

Juste de la mu­sique mo­derne Pres­sé de s’ex­pri­mer sur l’ori­gine du bop, le pia­niste mul­ti­plie les pe­tites phrases : « Ça m’est ve­nu comme ça. Je n’aime pas le mot be­bop. Je joue juste de la mu­sique mo­derne. J’en­tends beau­coup mon in­fluence dans la nou­velle mu­sique, mais le pu­blic ap­pren­dra à faire la dif­fé­rence. » Se­lon lui, ses sui­veurs manquent de sens mé­lo­dique et de swing ; il peine à en trou­ver qui soient ca­pables de jouer sa mu­sique ; Diz­zy Gilles­pie et Char­lie Par­ker ne jouent pas vrai­ment l’idée ori­gi­nale du be­bop. Ted­dy Hill jette de l’huile sur le feu en dé­cla­rant que Monk est l’in­ven­teur d’une mu­sique que Diz­zy n’a fait que com­mer­cia­li­ser à son pro­fit. Mais le jour­nal noir Ca­li­for­nia Eagle an­nonce en fé­vrier 1948 la pu­bli­ca­tion d’un livre sur le be­bop écrit par Diz­zy Gilles­pie, « le créa­teur de ce nou­vel idiome du jazz ». En juillet, un ar­ticle du New Yor­ker prend par­ti pour Diz­zy Gilles­pie (« The Abra­ham Lin­coln of jazz ») contre Monk (« George Wa­shing­ton »), dis­cu­tant la ques­tion de sa­voir qui fut le pre­mier à por­ter bé­ret, lu­nettes à grosse mon­ture et ba­biche. Pour cor­ro­bo­rer une thèse as­sez fu­meuse, l’au­teur Ri­chard Boyer fait sa­voir que le sa­laire an­nuel de Diz­zy ex­cède les 25 000 dol­lars… Monk, quant à lui, n’a pas un rond. Il est ar­ri­vé dix ans trop tôt. Ses vrais in­ter­lo­cu­teurs se­ront Son­ny Rol­lins, John Col­trane, John­ny Grif­fin, Char­lie Rouse... En at­ten­dant, ses pre­miers disques sont si mal ac­cueillis par la cri­tique qu’après cinq séances ré­par­ties entre 1947 et 1952, Al­fred Lion jette l’éponge. Pour ne rien ar­ran­ger, le 28 juin 1948, Monk s’est fait prendre en pos­ses­sion de marijuana à la sor­tie du Royal Roost d’où il a été im­mé­dia­te­ment ex­clu. Fin août, il est condam­né à trente jours de pri­son et pri­vé de l’au­to­ri­sa­tion de jouer dans les night clubs new-yor­kais pour un an. Fin 1949, il est vi­ré du Bird­land pour avoir re­fu­sé de re­ti­rer son verre et sa ci­ga­rette du pia­no, puis ex­clu du syn­di­cat des mu­si­ciens new-yor­kais faute d’avoir payé sa co­ti­sa­tion. Le 9 août 1951, lors du contrôle po­li­cier d’une voi­ture en sta­tion­ne­ment de­vant chez lui, où il dis­cute avec Bud Po­well, ce der­nier se dé­bar­rasse d’un sa­chet d’hé­roïne au pied de Monk qui écope de 60 jours de pri­son et d’une nou­velle pri­va­tion de sa carte de ca­ba­ret. Il ne la ré­cu­pé­re­ra qu’en 1957, l’an­née d’une nou­velle re­nais­sance au Five Spot, avec John Col­trane à son cô­té. Il s’y est pré­pa­ré avec le sou­tien de Bob Wein­stock de Pres­tige Re­cords puis d’Or­rin Keep­news de Ri­ver­side, d’Hen­ri Re­naud et Charles De­lau­nay qui le firent connaître du pu­blic eu­ro­péen en 1954 à l’oc­ca­sion du 3ème Sa­lon du jazz de Pa­ris, de la ba­ronne Pan­no­ni­ca et de son agent Har­ry Co­lom­by qui ba­taille pour la res­ti­tu­tion de sa carte de ca­ba­ret.

Epi­logue amou­reux Et qu’est de­ve­nue Lor­raine ? À la pre­mière condam­na­tion, elle fait en­ga­ger le quin­tette de Monk au Vil­lage Van­guard qui, alors dé­vo­lu à la poé­sie et au folk, échap­pait à la sur­veillance po­li­cière. Lor­raine a ren­con­tré le pa­tron du lieu Max Gor­don par ha­sard, et a sau­té sur l’oc­ca­sion pour lui pro­po­ser son pro­té­gé. Gor­don tombe sous le charme… de Lor­raine. Pas de Monk, dont il ins­crit ce­pen­dant le quin­tette à l’af­fiche le 14 oc­tobre 1948, sans convic­tion, y ajou­tant, par pré­cau­tion, le trio de Billy Tay­lor. Le pu­blic du jazz at­ten­du ne vient pas, pas même la cri­tique, et les rares ha­bi­tués du lieu qui tentent de dan­ser sur la mu­sique de Monk re­noncent après quelques pas. D’abord déses­pé­ré, Gor­don de­vien­dra l’un des plus fi­dèles sou­tiens de Monk, et Lor­raine de­vien­dra bien­tôt Ma­dame Gor­don. Car c’est elle la fa­meuse Lor­raine Gor­don qui, à la mort de son ma­ri, di­ri­ge­ra le Vil­lage Van­guard d’une main de fer, et en est en­core au­jourd’hui la pa­tronne.

Monk, quant à lui, n’a pas un rond. Il est ar­ri­vé dix ans trop tôt.”

À LIRE The­lo­nious Monk, The Life And Times Of An Ame­ri­can Ori­gi­nal, Ro­bin D.G. Kel­ley, Free Press

The­lo­nious Monk, les trom­pet­tistes Ho­ward McG­hee et Roy El­dridge, et Ted­dy Hill, chef d’or­chestre et pa­tron his­to­rique du non moins his­to­rique Min­ton’s Play­house.

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