Richard Mu­hal Abrams

Maître à pen­ser de toutes les nuances de la Great Black Mu­sic, ce pia­niste et com­po­si­teur na­tif de Chi­ca­go est mort le 29 oc­tobre.

Jazz Magazine - - ÉDITO - Du blues élé­men­taire aux re­cherches les plus aven­tu­reuses, Mu­hal Richard Abrams fut no­tam­ment le pre­mier pré­sident de l’A.A.C.M., l’As­so­cia­tion for the Ad­van­ce­ment of Crea­tive Mu­si­cians. Phi­lippe Carles se sou­vient.

V« Vous avez sû­re­ment dé­jà en­ten­du John­ny Grif­fin, mais at­ten­dez d’avoir écou­té Von Free­man ! » : ain­si notre “guide” chi­ca­goan in­for­mait-il en 1972 les Eu­ro­péens de notre groupe de “tou­ristes” jaz­zo­philes. Pia­niste et com­po­si­teur, cla­ri­net­tiste ou vio­lon­cel­liste à l’oc­ca­sion, Mu­hal Richard Le­wis Abrams – « Mu­hal, pré­ci­sait-il, si­gni­fie “nu­mé­ro un” » –, dont la fille Ri­char­da a an­non­cé la mort ce di­manche 29 oc­tobre, était sur­tout connu comme fon­da­teur et pre­mier pré­sident de l’A.A.C.M., mais à Chi­ca­go il était sur­tout consi­dé­ré

comme un pro­fes­sion­nel re­mar­quable, prêt à “as­su­rer” au gré des en­ga­ge­ments les plus di­vers. Quelques mois après cette pre­mière ren­contre et l’in­ter­view as­so­ciée, je de­vais re­ve­nir aux Etats-Unis. M’ayant pas­sé com­mande par cour­rier de la par­ti­tion des Oi­seaux exo­tiques d’Oli­vier Mes­siaen, Mu­hal Richard Abrams s’en était em­pa­ré dès mon ar­ri­vée à New York, où il ve­nait de s’ins­tal­ler, avec l’avi­di­té d’un toxi­co­mane en manque.

Loin de toute ur­gence brouillonne, cet in­ven­teur de l’in­con­tour­nable As­so­cia­tion pour l’Avan­ce­ment des Mu­si­ciens Créa­tifs née dans la Ci­té des Vents s’était im­po­sé dès son pre­mier disque so­lo, “Afri­song”, comme un ex­pé­ri­men­ta­teur ri­gou­reux im­pré­gné de mé­moire : entre lentes ma­rées rhap­so­di­santes et vagues le­ga­to s’épa­nouis­sant en éclats bal­la­deurs – de Scott Jo­plin aux di­vers temps du blues vé­cus en terres chi­ca­goanes – rien de ce qui tou­chait au pia­no ne lui était étran­ger, au gré d’une par­faite conjonc­tion de mo­der­ni­té et d’his­toire.

Ain­si, en 1992, au Alice Tul­ly Hall, avait-il par­ti­ci­pé à une soi­rée “Re­flec­tions on The­lo­nious”, avec un Cre­pus­cule With Nel­lie qui, à l’ins­tar de l’en­semble de sa pro­duc­tion, ré­sis­tait à tout en­fer­me­ment dans une ca­té­go­rie sty­lis­tique. Mé­dia­teur exem­plaire, il im­po­sait une pré­sence ma­gis­trale au­tant par ses in­ter­ven­tions en pro­fon­deur (sou­vent à fond de touche) et ses ef­fets de ré­so­nance, que par ses sus­pens et si­lences, comme une puis­sance ca­pable de s’af­fir­mer sans exu­bé­rance pro­gram­mée mais avec bien­veillance et in­tel­li­gence de l’Autre. Ce qu’illus­trent les nom­breux duos qui ja­lonnent sa dis­co­gra­phie, mais aus­si et sur­tout ses ou­vrages or­ches­traux, jus­qu’à de mo­nu­men­tales pièces avec syn­thé­ti­seur, où, tel un Duke El­ling­ton, il ca­ta­ly­sait et ex­haus­sait les ver­tus de ses par­te­naires et in­ter­lo­cu­teurs. Au­tant dire qu’il eût été vain de vou­loir prendre la dé­me­sure d’un tel fo­men­teur de sons. Éga­le­ment pas­sion­né d’art, et ad­mi­ra­teur du tra­vail de notre ami pho­to­graphe Giu­seppe Pi­no, c’est lui qui avait in­sis­té pour si­gner les por­traits de Von et $IJDP 'SFFNBO Ë MB 6OF EF OPUSF O¡ EF OPWFNCSF t

“Tel un Duke El­ling­ton, il ca­ta­ly­sait et ex­haus­sait les ver­tus de ses par­te­naires et in­ter­lo­cu­teurs.”

Jazz Ma­ga­zine n° 280, no­vembre 1979 : Von Free­man et son fils Chi­co, pho­to­gra­phiés par Mu­hal Richard Abrams.

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