50 chan­sons / 50 voix

Avec ce qu’il faut d’ob­jec­ti­vi­té, de sub­jec­ti­vi­té et sur­tout d’amour pour le jazz vo­cal, Lio­nel Es­ke­na­zi en tra­ver­sé toute l’his­toire en cin­quante chan­sons et au­tant d’in­ter­prètes, de 1925 à nos jours. Une sé­lec­tion aux al­lures de play­list “en chan­té” où

Jazz Magazine - - ÉDITO -

ST LOUIS BLUES

L’im­pé­ra­trice du blues dé­jà au som­met deux ans après ses dé­buts pho­no­gra­phiques. Un som­met mu­si­cal et émo­tion­nel où, sur un simple fond d’har­mo­nium, sa voix grave et ample, au pla­ce­ment ryth­mique et à la dic­tion im­pec­cables, dia­logue élé­gam­ment avec le cor­net d’un jeune mu­si­cien nom­mé Louis Arm­strong. En plein hi­ver, au coeur de New York, Bes­sie Smith en­re­gistre une page im­por­tante de l’his­toire du jazz. Un jazz im­pré­gné de blues, triste et déses­pé­ré, mais chan­té avec beau­coup de fer­veur et de swing. Sa voix ins­pi­re­ra toutes les chan­teuses qui sui­vront, de Billie Ho­li­day à Ab­bey Lin­coln. “The Col­lec­tion” (Co­lum­bia)

HEEBIE JEEBIES

A Chi­ca­go, le 26 fé­vrier 1926, Louis Arm­strong, en­tou­ré de ses Hot Five, en­re­gistre sa voix pour la pre­mière fois. Le ré­sul­tat est sai­sis­sant, à l’image du titre qui évoque la danse de Saint Guy. Et pour ses pre­miers pas en tant que chan­teur, Satch­mo se met à scat­ter, genre alors en­core em­bryon­naire ! Au­rai­til ou­blié les pa­roles de la chan­son ou s’est-il tout sim­ple­ment amu­sé à imi­ter un so­lo de trom­pette avec sa voix ? Quoi qu’il en soit, cette chan­son lu­dique et en­jouée, marque une date im­por­tante dans l’his­toire du jazz. “The Vo­ca­list” (Fré­meaux & As­so­ciés)

MIN­NIE THE MOOCHER

La chan­son la plus cé­lèbre de Cab Cal­lo­way, dan­dy du swing, fou chan­tant, danseur acro­bate, amu­seur et exu­bé­rant chef d’or­chestre ! Son re­frain en ono­ma­to­pées re­pris en choeur par les mu­si­ciens et l’au­dience lui va­lut le sur­nom de “The Hi De Ho Man”. L’his­toire de “Min­nie la Vo­leuse”, chan­tée en ar­got, avec des al­lu­sions sexuelles à chaque cou­plet et une bonne dose de non-sens, est de­ve­nue un tube in­ter­gé­né­ra­tion­nel grâce à John Lan­dis, qui a eu l’ex­cel­lente idée d’in­vi­ter Cab Cal­lo­way à re­prendre ce titre qua­rante-sept ans plus tard dans son film The Blues Bro­thers. “Zaz Zuh Zaz” (Sa­ga)

THE JOINT IS JUMPIN’

A la grande époque des soun­dies, le film tour­né sur The Joint Is Jumpin’ est par­ti­cu­liè­re­ment fes­tif et dé­li­rant (vi­sible sur youtube). Il y règne la bonne hu­meur, la fo­lie douce, et un swing ir­ré­sis­tible où tout le monde danse, y com­pris les po­li­ciers ap­pe­lés pour ta­page noc­turne ! Mais, der­rière la bonne bouille de l’amu­seur pu­blic se cachent un grand pia­niste et un re­mar­quable chan­teur, au pla­ce­ment ryth­mique im­pla­cable, sa­chant ma­nier avec ai­sance les tem­pos les plus en­dia­blés, tout en dé­ployant éga­le­ment une bonne dose d’émo­tion et de ten­dresse. “The Cen­ten­nial Col­lec­tion” (Blue­bird)

ALL OF ME

En 1941, La­dy Day a dé­jà at­teint des som­mets dans l’art du jazz vo­cal en com­pa­gnie de son aco­lyte, “le pré­sident”, Les­ter Young, cham­pion du phra­sé mé­lo­dique pour saxo­phone de ve­lours. Sur ce swin­guant All Of Me, leur as­so­cia­tion est fu­sion­nelle. Les­ter Young, qui le plus sou­vent au­près d’elle s’en te­nait au contre­chant, dé­ploie ici avec beau­coup d’élé­gance un for­mi­dable cho­rus. Un stan­dard sou­vent re­pris, mais dont per­sonne ne pour­ra éga­ler cette ver­sion his­to­rique, par­ti­cu­liè­re­ment ex­pres­sive et sen­suelle, où Billie fait preuve d’une maî­trise de l’es­pace-temps mu­si­cal digne des plus grands im­pro­vi­sa­teurs. “Com­plete Billie Ho­li­day-Les­ter Young” (Fré­meaux & As­so­ciés)

FIVE GUYS NAMED MOE

Comme Cab et Fats, Louis Jor­dan a joué au­près du pu­blic un rôle d’amu­seur au coeur d’une ef­fi­cace ma­chine à swing, The Tym­pa­ny Five. Un hu­mour gouailleur et dé­li­rant avec cette chan­son au rythme en­dia­blé, chan­tée en uti­li­sant des jeux de mots et en jouant sur la so­no­ri­té même des mots comme gim­mick ryth­mique. Dif­fi­cile d’être à la fois saxo­pho­niste, chan­teur, et chef d’or­chestre, mais vi­si­ble­ment rien ne fait peur à Louis Jor­dan, tou­jours prêt en­gran­ger les tubes les uns der­rière les autres. En 1942, Louis Jor­dan avait dé­jà in­ven­té le rock’n’ roll ! “Fa­ther Of Rhythm’n’Blues & Rock’n’Roll” (Sa­ga)

ROUTE 66

Com­po­sée par Bob­by Troup, cette chan­son qui re­late un tra­jet en voi­ture entre Chi­ca­go et Los An­geles à tra­vers la my­thique Route 66 est de­ve­nue un énorme tube du trio de Nat King Cole. Du swing (sans bat­te­rie !), de l’élé­gance, de la bonne hu­meur, tous les in­gré­dients sont là, en y ajou­tant bien sûr le jeu de pia­no, sub­til et vi­vace, de Nat King Cole qui ac­com­pagne sa voix suave et pro­fonde dans une par­faite har­mo­nie. Un tube qui se­ra abon­dam­ment re­pris dans le rhythm & blues et le rock’n’ roll, avec des ver­sions cé­lèbres, de Chuck Ber­ry aux Cramps (!), en pas­sant par les Rol­ling Stones. “The Best Of The Nat King Cole Trio : The Vo­cal Clas­sic (19421946)” (Ca­pi­tol)

HOW HIGH THE MOON ?

Cette chan­son se­ra le mor­ceau de bra­voure sur scène de la reine du scat. Elle y dé­ploie tout son ta­lent d’im­pro­vi­sa­trice et de vir­tuose des cordes vo­cales. La ver­sion live à Ber­lin en 1960 reste dans toutes les oreilles, mais il est in­té­res­sant de re­ve­nir à la ver­sion ori­gi­nale en stu­dio, d’une in­croyable mo­der­ni­té ! El­la nous dé­mon­trait qu’elle n’était pas qu’une simple chan­teuse, mais aus­si une ins­tru­men­tiste de haut vol. Il émane de sa voix une lu­mière jaillis­sante, la pu­re­té du timbre, une jus­tesse in­faillible et un swing ir­ré­sis­tible. “All My Life” (Le Chant du Monde)

LO­VER MAN

Pre­mière chan­teuse de jazz à se frot­ter au be­bop, Sas­sy, la di­vine chan­ta ce Lo­ver Man en com­pa­gnie de Bird et Diz­zy. En 1954, elle est la chan­teuse in­con­tour­nable du mo­ment, et elle en­re­gistre Lo­ver Man dans une ver­sion pour trio mé­mo­rable, et qu’elle ne man­que­ra pas de chan­ter à cha­cun de ses concerts. Une voix d’une tes­si­ture ex­cep­tion­nelle qui lui per­met de grands écarts de re­gistre, un vi­bra­to par­fai­te­ment maî­tri­sé, une oreille émi­nem­ment har­mo­nique, ain­si qu’une re­mar­quable fa­cul­té d’im­pro­vi­ser en scat, font d’elle une des chan­teuses les plus com­plètes du jazz mo­derne. “Swin­gin’ Ea­sy” (Emar­cy)

MY FUN­NY VA­LEN­TINE

Chet Ba­ker n’a sans doute ja­mais été aus­si émou­vant que lors­qu’il chan­ta cette fa­meuse chan­son de Richard Rod­gers. Après l’avoir abon­dam­ment jouée à la trom­pette avec Ger­ry Mul­li­gan, il op­ta pour une émo­tion plus di­recte et plus sen­sible en­core en chan­tant les pa­roles ori­gi­nales de Lo­renz Hart. Sa voix an­dro­gyne est li­mi­tée, très douce, et pas tou­jours par­fai­te­ment juste, mais qu’im­porte ! Son ex­pres­si­vi­té, sa fra­gi­li­té, et sa puis­sance émo­tion­nelle sont à leur comble et il nous touche à ja­mais, à tel point qu’il nous se­ra très dif­fi­cile d’en­tendre une autre ver­sion vo­cale de cet ir­ré­sis­tible stan­dard... “Chet Ba­ker Sings” (Pa­ci­fic Jazz Re­cords)

YOU’D BE SO NICE TO COME HOME TO

Pour son pre­mier disque, elle est en­tou­rée des meilleurs : un or­chestre di­ri­gé par Quin­cy Jones avec le trom­pet­tiste Clif­ford Brown en so­liste ve­dette et des ar­ran­ge­ments aux pe­tits oi­gnons. La New-Yor­kaise aux ori­gines croates n’a plus qu’à se lais­ser por­ter par cet or­chestre avec des moyens vo­caux qui semblent li­mi­tés par rap­port à El­la ou Sas­sy, mais qui sont por­tés par une grande sin­cé­ri­té ir­ré­si­tible. Le ta­lent d’He­len Mer­rill est proche de ce­lui d’une co­mé­dienne qui joue sur la ten­sion et l’ur­gence in­té­rieure à tra­vers un puis­sant res­sort dra­ma­tique. “He­len Mer­rill With Quin­cy Jones & His Or­ches­tra” (Emar­cy)

Sas­sy la di­vine fut la pre­mière chan­teuse de jazz à se frot­ter au be­bop.

CRY ME A RIVER

Des­ti­née à El­la Fitz­ge­rald pour le film Pete Kel­ly’s Blues où elle ne fut pas re­te­nue, cette chan­son fut fi­na­le­ment créée sur disque par la chan­teuse et co­mé­dienne Ju­lie Lon­don sur son pre­mier al­bum où elle est so­bre­ment ac­com­pa­gnée par la contre­basse de Ray Lea­ther­wood et la gui­tare fluide du grand Bar­ney Kes­sel. Elle de­vint aus­si­tôt un grand tube re­pris abon­dam­ment par vo­ca­listes et mu­si­ciens – la ver­sion de Dex­ter Gor­don est par­ti­cu­liè­re­ment mé­mo­rable. Mais elle reste as­so­ciée dans nos mé­moires au chant lent et sen­suel de Ju­lie Lon­don qui la re­prend dans une sé­quence par­ti­cu­liè­re­ment kitsch du film La Blonde Et Moi de Frank Ta­sh­lin. “Ju­lie Is Her Name” (Li­ber­ty)

MOON­LIGHT IN VER­MONT

Bet­ty Car­ter est la chan­teuse bop par ex­cel­lence. Comme Sas­sy, elle a chan­té très jeune aux cô­tés de Bird et Diz­zy. Sa mu­si­ca­li­té, ses au­daces ryth­miques, et son sens in­né de l’im­pro­vi­sa­tion, font d’elle une chan­teuse de jazz hors-norme. Il faut ab­so­lu­ment l’en­tendre dans son tout pre­mier en­re­gis­tre­ment en duo avec le pia­niste Ray Bryant, sur cette bal­lade, ré­ha­bi­li­tée par Stan Getz et le quar­tette Ger­ry Mul­li­gan trois ans plus tôt. Bet­ty Car­ter se la ré­ap­pro­prie to­ta­le­ment avec une bonne dose d’ex­pres­si­vi­té et de mu­si­ca­li­té. “Meet Bet­ty Car­ter & Ray Bryant” (Epic)

SOMETIMES I’M HAP­PY

Aus­si à l’aise sur les tem­pos ra­pides que sur les bal­lades, la voix grave, blue­sy, sen­suelle, et lé­gè­re­ment voi­lée de Car­men McRae pro­voque un trouble du­rable. Elle ma­gni­fie tout ce qu’elle chante avec un sens ai­gu de la dra­ma­tur­gie, n’hé­si­tant pas à prendre beau­coup de li­ber­té avec les par­ti­tions ori­gi­nales. Une contre­basse et un cla­que­ment de doigts lui suf­fisent pour swin­guer pen­dant l’in­tro de Sometimes I’m Hap­py, puis la bat­te­rie de son ex-ma­ri Ken­ny Clarke s’en mêle, pour aug­men­ter le tem­po. Elle fi­nit seule, en scat, en conti­nuant de cla­quer des doigts. Du grand art ! “By Spe­cial Re­quest” (Dec­ca)

YOU’RE CRYING

For­te­ment in­fluen­cée par Bes­sie Smith, la “Reine du Blues” a pu abor­der au cours de sa car­rière tous les genres vo­caux, du gos­pel au rhythm & blues, en conser­vant ce grain blue­sy et ce vi­bra­to sen­suel qui l’iden­ti­fie­ront à ja­mais. Ac­com­pa­gnée par l’or­chestre de Quin­cy Jones (qui a écrit une par­tie des ar­ran­ge­ments), sa voix puis­sante et flexible brille dans un écrin de ve­lours et de swing. Une émo­tion par­ti­cu­lière se dé­gage de ce You’re Crying, un blues dé­chi­rant s’il en est. “The Swin­gin’ Miss D” (Emar­cy)

SWEET GEOR­GIA BROWN

C’est le maître du drive, le bat­teur Al­vin Stol­ler, qui est au centre de ce mor­ceau, avec un dé­mar­rage en duo voix-bat­te­rie sui­vi de nom­breux breaks et chan­ge­ments de rythmes por­tés par l’or­chestre de Bud­dy Breg­man. Ani­ta est aux anges, avec son sens in­né du rythme, son phra­sé ex­cep­tion­nel, sa gouaille et son grand sens de l’hu­mour. Pas de prouesse ou de vir­tuo­si­té chez elle, mais un cer­tain res­pect du texte et un fee­ling sai­sis­sant. On peut la voir chan­ter ce stan­dard dans le film Jazz On A Sum­mer’s Day, au cours d’une sé­quence par­ti­cu­liè­re­ment ir­ré­sis­tible. “Pick Your­self Up” (Verve)

Car­men McRae pro­voque un trouble du­rable. Elle ma­gni­fie tout ce qu’elle chante avec un sens ai­gu de la dra­ma­tur­gie

CHEEK TO CHEEK

La plus grande in­fluence de cet ir­ré­sis­tible croo­ner ne fut pas Frank Si­na­tra, mais Fred As­taire ! Avec cet al­bum ar­ran­gé et conduit par le pia­niste Mar­ty Paich, Mel Tor­mé rend un vi­brant hom­mage au chan­teur, ac­teur, et danseur amé­ri­cain le plus cé­lèbre du monde. Ir­ving Ber­lin com­po­sa Cheek To Cheek spé­cia­le­ment pour Fred As­taire dans le cé­lèbre film Top Hat, et Mel Tor­mé en donne une ver­sion par­ti­cu­liè­re­ment ra­pide et swin­guante. Sa voix d’or d’une jus­tesse in­faillible, son art de la nuance et son fee­ling ir­ré­sis­tible font mer­veille au sein d’un or­chestre aux cuivres ru­gis­sants. “Mel Tor­mé Sings Fred As­taire” (Beth­le­hem Re­cords)

I WON’T DANCE

Pour ses dé­buts en lea­der, Blos­som Dea­rie s’ac­com­pagne au pia­no et s’en­toure d’un casting de rêve : Herb El­lis, Ray Brown, Jo Jones. Sa voix in­gé­nue, dé­li­cate, fra­gile et gra­cieuse fait son­ger à celle d’une en­fant. Mais une en­fant ma­ture et sûre d’elle, qui a le sens du dé­tail et de la so­phis­ti­ca­tion. Elle n’est pas adepte de l’im­pro­vi­sa­tion, mais elle uti­lise au mieux sa faible tes­si­ture pour en­chan­ter ces pa­roles à sa fa­çon – dans un mé­lange mi-an­glais, mi-fran­çais –, avec une fan­tai­sie oni­rique qui est sa marque de fa­brique. “Blos­som Dea­rie” (Verve)

COME SUN­DAY

Qui d’autre que la grande Ma­ha­lia Jack­son pou­vait por­ter avec au­tant d’in­ten­si­té émo­tion­nelle le ma­gni­fique gos­pel Come Sun­day que Duke El­ling­ton écri­vit pour sa suite or­ches­trale “Black, Brown & Beige” ? La grande star du chant évan­gé­lique porte avec fer­veur et pas­sion l’amour de Dieu à tra­vers cette su­blime mélodie. L’or­chestre de Duke se fait par­ti­cu­liè­re­ment dis­cret, mais tou­jours dé­li­cat et élé­gant, au ser­vice de cette voix hors du com­mun qui tu­toie les anges. Les croyants se pâment et les in­fi­dèles ont en­vie d’y croire, l’ins­tant d’une chan­son. “Duke El­ling­ton & His Or­ches­tra fea­tu­ring Ma­ha­lia Jack­son : Black, Brown & Beige” (Co­lum­bia)

JUMPIN’ AT THE WOODSIDE

Sur ce swin­guant Jumpin’ At The Woodside, seuls Jon Hen­dricks et An­nie Ross s’ex­priment au chant. Ils laissent pro­vi­soi­re­ment de cô­té Dave Lam­bert et Joe Williams, qui par­ti­cipent aus­si à cette séance d’en­re­gis­tre­ment avec l’or­chestre de Count Ba­sie pour le­quel Ed­die Du­rham avait com­po­sé cet ins­tru­men­tal en 1938. Dans la tra­di­tion du vo­ca­lese, Jon Hen­dricks y a adap­té des pa­roles collant à la ligne mé­lo­dique des riffs et so­los de la ver­sion ori­gi­nale. Tour à tour, les deux chan­teurs dé­ploient avec bon­heur leur grand art vo­cal que dé­ve­lop­pèrent nos Double Six na­tio­naux. “Joe Williams, Lam­bert, Hen­dricks & Ross Plus The Ba­sie Band : Sing Along With Ba­sie” (Rou­lette)

FE­VER

La ver­sion ori­gi­nale de Lit­tle Willie John, qui s’adres­sait aux femmes, fut dé­jà un tube en 1956 – plus d’un mil­lion d’exem­plaires ven­dus –, mais deux ans plus tard, la re­prise de Peg­gy Lee dé­clen­cha une tor­nade chez le pu­blic mas­cu­lin. Les pa­roles ex­pli­ci­te­ment sexuelles, la sen­sua­li­té de la voix de Peg­gy Lee et l’ar­ran­ge­ment mi­ni­ma­liste (juste la contre­basse de Joe Mon­dra­gon et la bat­te­rie de Shel­ly Manne) se­ront les in­gré­dients idéaux pour en faire la ver­sion de ré­fé­rence, in­dé­mo­dable. Une fièvre de longue du­rée que l’on n’a sur­tout pas en­vie de faire tom­ber ! “Be­wit­ching Lee !” (Ca­pi­tol Re­cords)

WHAT’D I SAY

Cinq ans après l’émoi sus­ci­té par I Got A Wo­man, Ray Charles pour­suit avec une grande fer­veur et un swing ir­ré­sis­tible la verve soul-jazz mâ­ti­née de r’n’b (proche du rock’n’roll) qu’il a in­ven­tée. Il sait mieux que per­sonne que Dieu créa la Femme et il se sert de la forme du gos­pel, non plus pour in­vo­quer Dieu, mais le dé­sir sexuel ! Avec sa du­rée in­ha­bi­tuelle (6’30), sa longue in­tro ins­tru­men­tale, ses breaks mar­qués au Wur­lit­zer et son re­frain ir­ré­sis­tible que l’on a tous en­vie de re­prendre en choeur, What’d I Say se­ra un de ses tubes les plus mar­quants et un des plus dan­sants. “What’d I Say” (At­lan­tic)

SUM­MER­TIME

Le duo for­mé par la chan­teuse Jeanne Lee et le pia­niste Ran Blake mar­qua les es­prits par son ap­proche no­va­trice du jazz vo­cal, à tra­vers une nar­ra­tion sin­gu­lière et une re­la­tion nou­velle entre le chant et ce qui ne peut plus être consi­dé­ré comme un simple ac­com­pa­gne­ment. Len­teur as­su­mée dès l’in­tro, grâce au sens de l’es­pace, swing sug­gé­ré, so­lo de pia­no qua­si free, scat ve­nu d’outre-tombe et re­tour à la len­teur du dé­but. Un nou­veau Sum­mer­time est né, où la souf­france du peuple noir est sous-ja­cente et la mu­sique de Ger­sh­win ré­in­ven­tée dans l’épure afin d’ex­pri­mer une vé­ri­té in­té­rieure es­sen­tielle. “Jeanne Lee With Ran Blake : The Ne­west Sound Around” (RCA)

LEFT ALONE

A par­tir de 1960, l’épouse de Max Roach dé­laisse les conven­tions du jazz vo­cal pour en­ta­mer une nou­velle car­rière où le chant est un cri de ré­volte et d’es­poir, à l’époque de la lutte pour les droits ci­viques des Afroa­mé­ri­cains. La mu­sique est belle et sau­vage et la voix d’Ab­bey Lin­coln ex­pres­sive, re­ven­di­ca­tive, em­preinte d’une grande gra­vi­té. Sur cette belle mélodie si­gnée Mal Wal­dron pour les pa­roles de Billie Ho­li­day, les ac­cents dé­so­lés de l’or­chestre et le so­lo de saxo­phone ly­rique et mor­dant de Co­le­man Haw­kins sou­lignent la di­men­sion uni­ver­selle et po­li­tique du drame de la femme dé­lais­sée. “Straight Ahead” (Can­did)

SAVE YOUR LOVE FOR ME

Ra­re­ment ci­tée dans les dic­tion­naires du jazz, Nan­cy Wil­son est pour­tant une chan­teuse de pre­mier plan, avec un grain de voix très iden­ti­fiable, une par­faite dic­tion, un pla­ce­ment ryth­mique im­pec­cable et une belle ex­pres­si­vi­té. Elle ex­celle dans les bal­lades et les chan­sons d’amour comme ce très lan­gou­reux Save Your Love For Me du pia­niste et chef d’or­chestre Bud­dy John­son. En­tou­rée du quin­tette des frères Ad­der­ley, elle est en ex­cel­lente com­pa­gnie : les beaux contre­chants du cor­net de Nat ou de l’al­to de Can­non­ball et les dé­li­cates notes de pia­no égrai­nées par Joe Za­wi­nul ser­tissent ad­mi­ra­ble­ment ce pe­tit bi­jou de 2’38. “Nan­cy Wil­son & Can­non­ball Ad­der­ley” (Ca­pi­tol)

NAI­MA

Lea­der des Double Six, groupe com­pre­nant six vo­ca­listes, Mi­mi Per­rin écrit les pa­roles sur les or­ches­tra­tions pour big band et leurs so­los, en cou­lant ses textes au plus près des phra­sés ins­tru­men­taux d’ori­gine. Sur Nai­ma de John Col­trane, elle dé­cide ex­cep­tion­nel­le­ment d’aban­don­ner ses cinq ca­ma­rades pour chan­ter seule. Le ré­sul­tat ? Splen­dide et émou­vant. Mi­mi Per­rin re­prend note à note l’ex­po­sé du saxo­phone et les va­ria­tions de pia­no de Wyn­ton Kel­ly, trans­for­mant la dé­cla­ra­tion d’amour que Trane écri­vit pour sa pre­mière femme en une poi­gnante chan­son sur une rup­ture amou­reuse. “Les Double Six” (RCA Vic­tor)

FLY ME TO THE MOON

Ecrite en 1954, cette chan­son de Bart Ho­ward a été in­ter­pré­tée par des cen­taines de vo­ca­listes, sans comp­ter les ver­sions ins­tru­men­tales (Os­car Pe­ter­son en tête), mais celle chan­tée par Si­na­tra en 1964 de­meure à ja­mais la ver­sion de ré­fé­rence. Il est en­tou­ré ici de l’or­chestre de Count Ba­sie, sur des ar­ran­ge­ments de Quin­cy Jones et la voix de ve­lours du croo­ner n]1 est lit­té­ra­le­ment por­tée par cet or­chestre aux cuivres ru­ti­lants jus­qu’à s’en­vo­ler très haut dans le ciel. A dé­faut d’at­teindre la Lune, il touche notre coeur, hommes et femmes confon­dus. “Frank Si­na­tra With Count Ba­sie & His Or­ches­tra : It Might As Well Be Swing” (Re­prise Re­cords)

FOUR WOMEN

Ni­na Si­mone fut ter­ri­ble­ment hu­mi­liée qu’on lui ait refusé une car­rière de pia­niste en mu­sique clas­sique à cause de la cou­leur de sa peau. Elle de­vint chan­teuse et s’im­pli­qua dans les mou­ve­ments des droits ci­viques et du droit des femmes. En 1966, elle est au som­met de son art et com­pose cette su­blime chan­son qui com­bine ces deux com­bats. Quatre por­traits de femmes afro-amé­ri­caines : l’es­clave, la femme vio­lée, la pros­ti­tuée, et la ré­vol­tée. Sur une mu­sique mi­ni­ma­liste, lan­ci­nante et poi­gnante, Ni­na chante avec une grande gra­vi­té ce chef-d’oeuvre de la chan­son noire amé­ri­caine. “Wild Is The Wind” (Phi­lips)

THE CREA­TOR HAS A MAS­TER PLAN Après la ver­sion de 33 mi­nutes sur l’al­bum “Kar­ma” de Pha­roah San­ders, ce mor­ceau se­ra re­pris par son pa­ro­lier et chan­teur Leon Tho­mas dans un for­mat “chan­son”. Dif­fi­cile de re­con­naître ce­lui qui fut le chan­teur de l’or­chestre de Count Ba­sie. Ni swing ni brillance cui­vrée dans cette chan­son mys­tique, mais une grande poé­sie ins­pi­rée par le monde spi­ri­tuel de Col­trane. La voix de ba­ry­ton de Leon Tho­mas in­ter­pelle par sa sa­gesse in­té­rieure et le grain de ve­lours de sa voix de croo­ner, sans ou­blier ses cé­lèbres in­can­ta­tions mi-ty­ro­liennes, mi-amé­rin­diennes. “Spi­rits Known & Unk­nown” (Flying Dutch­man)

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