Clau­dia So­lal

Elle vient de pu­blier son deuxième CD en duo avec Ben­ja­min Mous­say, “But­ter In My Brain”, et en a confié les se­crets à Jazz Ma­ga­zine. Ren­contre avec une chan­teuse et au­teure qui est s’est dé­jà fait un pré­nom.

Jazz Magazine - - ÉDITO -

LLors­qu’il sonne à la porte du pe­tit ate­lier en rez-de-chaus­sée que Clau­dia So­lal a ré­ha­bi­li­té, tout à la fois re­fuge, lieu de tra­vail, étape pa­ri­sienne zen et douillette entre do­mi­cile (à la cam­pagne), cours et concerts, le jazz cri­tic est en­com­bré par ce titre, “jazz”. Tout comme Clau­dia So­lal est en­com­brée par ce nom, So­lal, qui est aus­si ce­lui d’un cer­tain Mar­tial, son père. Ré­fé­rence écra­sante, si l’on n’y pre­nait garde. Nous tâ­che­rons de n’en point trop par­ler. Mais alors, par où com­men­cer ? « Je rentre d’une tour­née en Chine avec le vio­lon­cel­liste Di­dier Pe­tit et le per­cus­sion­niste Phi­lippe Foch. Un trio de rêve, une écoute qui me per­met d’être moi-même. Nous nous sommes pro­duits de­vant des pu­blics et des lieux d’une grande di­ver­si­té, entre im­menses salles de concert et bars funk aux so­nos ex­plo­sives. Le pu­blic y est at­ten­tif, ou­vert, in­at­ten­du. » On n’y craint pas ce dé­bor­de­ment des éti­quettes, ni ce “jazz” qui n’en est plus mais qui ne trouve pour­tant sa place que dans la presse “jazz” : im­pro­vi­sa­teurs bras­sant l’hé­ri­tage des mu­siques “clas­siques” du XXe siècle, du rock, des “mu­siques du monde”, mais aus­si de la lit­té­ra­ture, de la pein­ture… « Mes seules vé­ri­tables in­fluences mu­si­cales ré­sultent de mes ren­contres et col­la­bo­ra­tions, si­non je suis da­van­tage fa­çon­née par les écri­vains, les peintres, les réa­li­sa­teurs… Ma mère est an­glo­phone et j’ai gran­di en­tou­rée de lit­té­ra­ture an­glaise, une langue qui m’est na­tu­relle. En outre, elle vient d’une fa­mille de peintres et peint elle-même. J’aime les images et les mots au­tant que la mu­sique. »

Des mu­siques et des textes Ré­vé­lée à la fin des an­nées 1990 par un disque au titre si­gni­fi­ca­tif, “My Own Foo­lo­so­phy”, en­tou­rée d’un vé­ri­table trio... de jazz, avec Bap­tiste Tro­ti­gnon au pia­no, elle y pas­sait par les fourches cau­dines d’une re­prise de Cra­zy He Calls Me em­prun­té à Billie Ho­li­day, mais lais­sait en­tendre dé­jà qu’elle ne se­rait pas une chan­teuse de jazz de plus. Même les deux par­ti­tions de Pa­pa So­lal sur les­quelles elle po­sait ses pa­roles l’ins­cri­vait dans une sin­gu­la­ri­té dont le champ al­lait bien­tôt s’élar­gir avec Mé­dé­ric Col­li­gnon et Lê Duy Xuân, trio d’im­pro­vi­sa­tion vo­cale où s’en­ten­dait la mé­moire des ex­ploits vo­caux mon­gols, pyg­mées ou ba­li­nais qui ins­pi­rèrent com­po­si­teurs et im­pro­vi­sa­teurs ap­pa­rus dans les an­nées 1960-1970. Son iden­ti­té se dé­cou­vrit en­core plus sû­re­ment en duo avec Ben­ja­min Mous­say, il y a bien­tôt quinze ans. Sur “Por­ridge Days” (2005), entre le pia­no, les cla­viers élec­triques et la voix, nais­sait ain­si un son en sym­pa­thie avec un art poé­tique où la poè­tesse Emi­ly Di­ckin­son fai­sait ir­rup­tion par une suite de poèmes. « La lec­ture de Di­ckin­son a été un dé­clen­cheur, le point de dé­part d’une fa­mille d’au­teurs où je me suis sen­tie chez moi, d’Ed­gar Al­lan Poe à E.E. Cum­mings, et qui s’est élar­gie ces der­niers temps avec ce que l’on ap­pelle la confes­sio­nal poe­try : Syl­via Plath, Anne Sex­ton. W.D. Snod­grass. » Cette al­chi­mie entre texte et mu­sique connut des ex­ten­sions au sein de Spoon­box (avec Jean-Charles Richard et Joe Quitzke) et prend au­jourd’hui un es­sor dé­ci­sif avec “But­ter in My Brain”.

La ma­gie de l’ins­tant Mais, pour ce nou­vel al­bum, c’est sa seule plume qu’elle a mise au ser­vice de cet es­prit “confes­sion­nel” : « J’avais écrit une cin­quan­taine de textes dans un mo­ment de tran­si­tion, de re­cons­truc­tion per­son­nelle, com­men­çant par no­ter tout ce qui me ve­nait, sans syn­taxe ni au­cun filtre. Des mots, du sens, des sen­sa­tions, des odeurs, des cou­leurs, des si­tua­tions vé­cues, mais qui se dé­for­maient comme en rêve, par as­so­cia­tions d’idées et col­li­sions de sens. À n’en plus sa­voir si c’était bien moi qui les avais vé­cues. Je suis al­lée voir Ben­ja­min avec mes textes et, sim­ple­ment en les li­sant, il me di­sait ce qu’il en­ten­dait. Ça n’est que lors de ma deuxième vi­site que nous avons com­men­cé à écrire la par­tie mé­lo­dique, moi en chan­tant, lui au cla­vier. » Il en ré­sulte un ob­jet so­nore et poé­tique ir­ré­duc­tible, se­lon une syn­taxe re­le­vant du mi­ni­ma­lisme, avec un vo­ca­bu­laire très large, des mu­siques du XXe siècle à Ce­cil Tay­lor, en pas­sant par la pop et le rock (de Ro­bert Wyatt à Lau­rie An­der­son), la voix tan­tôt di­seuse, tan­tôt chan­teuse, sur un re­gistre plus étroit et plus sobre sur disque que sur scène, où l’im­pro­vi­sa­tion re­prend ses droits, en ré­ponse à la pré­sence du pu­blic, l’éner­gie du lieu, la ma­gie de l’ins­tant. L’es­prit est dif­fé­rent avec Les Voya­geurs de l’es­pace de Di­dier Pe­tit et Phi­lippe Foch. « Il s’agit de vraies chan­sons com­po­sées col­lec­ti­ve­ment sur des textes com­man­dés à des écri­vains par le Centre na­tio­nal d’études spa­tiales et ar­ti­cu­lées entre elles par des im­pro­vi­sa­tions. La conti­nui­té entre l’écrit et l’im­pro­vi­sé, le chant et la voix-ins­tru­ment, le son et le sens, est au coeur des dif­fé­rentes for­mules que je pra­tique avec Be­noît Del­becq ou Syl­vain Kas­sap. Lorsque j’im­pro­vise sur le son, le mot n’est ja­mais très loin. Lorsque je chante un texte, je ne cherche pas à faire dire au mot plus que ce qu’il dit dé­jà par lui-même. Toute mon at­ten­tion se porte sur le son : comment faire son­ner le mot pour qu’il ait toute sa force, toute sa sa­veur. »

Entre l’in­time et le far­fe­lu Sou­dain, un va­carme in­ter­rompt notre en­tre­tien : au-des­sus de nos têtes et de notre thé, sur le cou­vercle opaque d’un puits de lu­mière se joue la sa­ra­bande de quatre pattes fé­lines. Clau­dia So­lal jaillit de son siège, claque dans ses mains en criant comme elle en­tre­rait en scène : fuite en ca­val­cade. Je la vois sou­dain ré­jouie, ar­ra­chée au sé­rieux de cet en­tre­tien qu’elle pour­rait fuir par les toits, cat­wo­man à la pour­suite de l’in­so­lence im­promp­tue de ce ma­tou ta­quin. Elle se sou­vient que Lee Ko­nitz la sur­nom­mait “Mexi­can Jum­ping Bean” (pois sau­teur), « parce que j’étais une pe­tite fille très ex­ci­tée. » Il en reste une es­piè­gle­rie qui tra­verse ses pro­grammes, même les plus dou­lou­reux. « L’hu­mour, le se­cond de­gré, sont es­sen­tiels. On ne sau­rait vivre sans. L’in­time et le far­fe­lu se cô­toient dans mes textes les plus in­times vis-à-vis des­quels je tiens à gar­der une dis­tance, un re­gard ex­té­rieur, vo­lon­tiers mo­queur. » Cette dis­tance, cet hu­mour, cette au­to­dé­ri­sion, et l’évo­ca­tion de Lee Ko­nitz nous font sou­dain son­ger à So­lal père. Elle se sou­vient avoir sui­vis Lee et Mar­tial avec sa mère le temps d’une tour­née sur la côte Ouest lors­qu’elle avait huit ans. Je trans­gresse l’in­ter­dit : – Mais dites-moi, Ko­nitz… Mar­tial… Vous ne pou­vez pas ne pas avoir été mar­quée, d’une ma­nière ou d’une autre ? – Evi­dem­ment, ils ont for­gé ma mu­sique in­time. – Mais comment ? Un exemple d’exi­gence ? – Vous n’y êtes pas du tout… Lee, c’est le son de mon en­fance. Et mon père, c’est pa­reil, un son, un tou­cher qui sont pro­fon­dé­ment an­crés en moi. »

L’hu­mour, le se­cond de­gré, sont es­sen­tiels. On ne sau­rait vivre sans. L’in­time et le far­fe­lu se cô­toient dans mes textes.”

CD “But­ter In My Brain”, Aba­lone / L’Autre Dis­tri­bu­tion CONCERT Avec Ben­ja­min Mous­say le 13 jan­vier à Pa­ris (Mai­son de la Ra­dio, Jazz sur le Vif). Duo avec Syl­vain Kas­sap le 1er dé­cembre à Pa­ris (Le Bal).

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