Les 25 ans d’ACT Mu­sic

Avec son pre­mier al­bum so­lo, “Needle Paw”, la chan­teuse du groupe aus­tra­lien Hia­tus Kaiyo­té af­firme ses ta­lents de com­po­si­trice et d’au­teure dans le plus simple ap­pa­reil : une voix, une gui­tare, et beau­coup d’émo­tion. Ren­contre avec l’une des ar­tistes maj

Jazz Magazine - - ÉDITO -

NNai Palm n’a dé­ci­dé­ment rien d’aca­dé­mique. On le sa­vait de­puis la pa­ru­tion de “Tawk To­ma­hawk”, le pre­mier al­bum de Hia­tus Kaiyote, groupe bor­der­line an­cré dans les hé­ri­tages sa­vam­ment conju­gués de la soul mu­sic, du jazz et du hip-hop. Quant à “Choose Your Wea­pon”, en 2015, il avait trans­for­mé notre pas­sion nais­sante en pas­sion tout court. En deux disques aus­si ad­dic­tifs l’un que l’autre, Hia­tus Kaiyo­té avait non seule­ment im­po­sé une vi­sion ar­tis­tique à la croi­sée des che­mins mais fait en­trer dans notre uni­vers men­tal la voix sin­gu­lière, ha­bi­tée, han­tée même de Nai Palm. Mais l’on n’avait sans doute pas pris la juste me­sure de son im­por­tance au sein de Hia­tus Kaiyote... Car Nai Palm, ce n’est pas seule­ment une voix ma­gné­tique, douce et sau­vage, forte et vul­né­rable, un vi­sage aux mille vi­sages, un look ex­cen­trique. Nai Palm, née Nao­mi Saal­field en 1989 en Aus­tra­lie, c’est aus­si l’in­dis­pen­sable che­ville ou­vrière de Hia­tus Kaiyote, au même titre que les autres membres du groupe. C’est bien grâce à ses chan­sons que la ma­gie opère, même si elles sont ou­vra­gées avec une maes­tria dé­viante par ses com­pères, Si­mon Ma­vin, Paul Ben­der et Per­rin Moss, ca­pables en un tour de main de vous faire cha­vi­rer dans les ri­vages bouillon­nants d’une fu­sion ré­tro­fu­tu­riste (en té­moigne leur side pro­ject ins­tru­men­tal Swoo­ping Duck).

Les sons du cos­mos Et voi­là donc que dans “Needle Paw”, cette jeune femme à la culture mu­si­cale arc-en-ciel se met à nu. Sa voix est sa­vam­ment dé­mul­ti­pliée via toutes les res­sources de l’élec­tro­nique – « je suis ob­sé­dée par les har­mo­nies vo­cales » –, et son jeu de gui­tare fait corps, ins­pi­ré par « le ko­to et la ko­ra ». (Ce qui ne l’em­pêche pas, sur scène, de jouer d’une belle gui­tare aux al­lures de Flying V, na­guère adop­tée par Ran­dy Rhoads, vir­tuose me­tal tra­gi­que­ment dis­pa­ru dans les an­nées 1980.) Des in­fluences ? « Hmm, je ne sais... Ali Far­ka Tou­ré je sup­pose... Ro­kia Trao­ré... D’An­ge­lo... Jeff Bu­ck­ley, Nick Drake... Sur mon disque, j’ai pu uti­li­ser bien plus de sons de gui­tare dif­fé­rents, les em­pi­ler, me fau­fi­ler dans plein de pe­tits trous de sou­ris. Au­jourd’hui, j’ai beau­coup plus confiance en moi en tant que gui­ta­riste. » “Needle Paw” est bien plus in­ti­miste que les deux Hia­tus Kaiyote. L’émo­tion est tou­jours au coeur de la mu­sique, mais sans doute plus fa­cile à ap­pré­hen­der. « Par­fois, vous n’avez pas be­soin de tous les sons du cos­mos au­tour de vous, dit-elle, mais sim­ple­ment de quelque chose de doux, et de plus de tran­quilli­té. » On lui passe au dé­bot­té quelques ex­traits d’une play­list sur me­sure (pense-t-on). You Go To My Head de Billie Ho­li­day par exemple... Et avant même que la voix de Billie ne change la cou­leur de la pièce : « Oh, c’est Billie Ho­li­day. C’est drôle, vous avez choi­si l’une des deux chan­sons que je suis ca­pable de chan­ter si je me re­trouve dans une jam jazz. You Go To My Head, j’adore, et Night And Day aus­si. » Et Nai Palm de nous mon­trer fiè­re­ment le gar­dé­nia qu’elle s’est fait ta­touer sur le cô­té gauche de sa tête, « en hom­mage à Billie Ho­li­day » bien sûr. L’après-mi­di, elle ve­nait de faire un tour chez nos amis de TSF Jazz. On lui fait donc re­mar­quer que les « gens du jazz » ap­pré­cient tout par­ti­cu­liè­re­ment sa mu­sique : « Bon, mais c’est quoi le jazz, hein ? Juste de la mu­sique in­tel­li­gente. Un peu trop élis­tiste pour moi par­fois... Et dans ce cas-là, elle ne ré­sonne plus en moi. Les plus belles mu­siques viennent du chaos et de la lutte, comme celle de Billie – ça s’en­tend dans sa voix... J’ai dé­cou­vert le jazz plus tard, après la soul, après Are­tha Frank­lin, Otis Red­ding et Ste­vie Won­der. »

Prince et les atomes Au pas­sage, et his­toire de res­ter un peu plus long­temps dans la jaz­zo­sphère en sa com­pa­gnie, on la fé­li­cite pour sa contri­bu­tion à “Eve­ry­thing’s Beautiful”, le disque de Ro­bert Glas­per qui re­vi­site l’hé­ri­tage se­ven­ties de

Miles Da­vis. « C’est moi qui ai choi­si de chan­ter Lit­tle Church d’Her­me­to Pas­coal. Ce n’était même pas sur la liste du pro­jet ! Miles, c’est le dieu de la trom­pette, o.k., mais moi, en choi­sis­sant Lit­tle Church, je vou­lais faire com­prendre que son pou­voir ré­si­dait avant tout dans ses col­la­bo­ra­tions, et sa ca­pa­ci­té à tra­duire ses vi­sions ar­tis­tiques. Je res­sens la même chose avec Ji­mi Hen­drix [Nai Palm re­prend Have You Ever Been (To Elec­tric La­dy­land) dans “Needle Paw”, NDR.] Pour les gar­çons qui mettent son pos­ter au mur, c’est le mâle ab­so­lu, LE gui­tar he­ro. Pour moi, c’est avant tout un in­croyable au­teur, com­po­si­teur et chan­teur. J’aime son cô­té soul. Il a joué de la gui­tare avec les Is­ley Bro­thers tout de même ! Il y a tant d’hu­ma­ni­té dans sa ma­nière d’écrire, et je vou­lais cé­lé­brer ça, al­ler au de­là des plans, de la vir­tuo­si­té. Je vou­lais bri­ser les sté­réo­types, cher­cher le cô­té fé­mi­nin... J’adore poin­ter ce qui est moins cé­lé­bré... » On lui rend son sou­rire com­plice, tout en rap­puyant sur le bou­ton play. One Of My Tears de Prince, qu’elle re­con­naît aus­si au bout d’une de­mi-se­conde, alors qu’elle n’avait ja­mais en­ten­du cette chan­son. « Il était ve­nu nous voir jouer à Min­nea­po­lis... Il n’a pas bou­gé pen­dant tout le concert ! Il nous a in­vi­tés trois fois à pas­ser à Pais­ley Park, mais on n’a ja­mais pu y al­ler. D’Aus­tra­lie, c’est com­pli­qué... Sa chan­son fa­vo­rite de Hia­tus est aus­si ma pré­fé­rée : Bor­der­line With My Atoms. C’est une de ses amies proches qui m’a ap­pe­lée après sa mort pour me dire que Prince écou­tait cette chan­son en boucle, en par­lait tout le temps. Il ado­rait les femmes mu­si­ciennes... Il était en­tou­ré de femmes à forte per­son­na­li­té. » Trop tard, hé­las, pour son­ger à ap­pro­cher ce­lui qui avait été tou­ché par sa mu­sique. Mais qu’im­porte, Nai Palm fait dé­sor­mais par­tie de la caste des ar­tistes ca­pables de chan­ger le cours des choses. Avec “Needle Paw” et les deux al­bums de Hia­tus Kaiyote dans sa mu­sette, elle peut voya­ger USBORVJMMF - BWFOUVSF OF GBJU RVF DPNNFODFS t

Dans “Needle Paw”, cette jeune femme à la culture mu­si­cale arc-en-ciel se met à nu.”

À ÉCOU­TER “Needle Paw” (Mas­ter­works / So­ny Mu­sic). Avec Hia­tus Kaiyote, “Tawk To­ma­hawk” et “Choose Your Wea­pon” (Flying Bud­dha / So­ny Mu­sic, 2013 et 2015). Avec Ro­bert Glas­per : “Eve­ry­thing’s Beautiful” (Co­lum­bia / So­ny Mu­sic).

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