Hugh Colt­man

« Qui est heu­reux ? », de­mande Hugh Colt­man dans son der­nier al­bum en­re­gis­tré à La Nou­velle-Or­léans. À qua­rante-cinq ans, après un par­cours ac­ci­den­té se­mé de doutes et de tâ­ton­ne­ments, le plus fran­co­phile des chan­teurs an­glais donne sa ré­ponse : « I’m fuc

Jazz Magazine - - ÉDITO -

CCon­trai­re­ment à Pré­vert pour qui le bon­heur se re­con­nait « au bruit qu’il a fait en par­tant », le bon­heur se­lon Colt­man se vé­ri­fie à la mu­sique qui l’ac­com­pagne en ar­ri­vant. Sur un rythme cha­lou­pé, comme un brass band néoor­léa­nais avec sa se­cond line et ses cuivres épi­cés. « J’ai qua­rante-cinq ans et j’ar­rive en­fin à vivre de la mu­sique que j’ai vrai­ment en­vie de faire. Quel bon­heur ! Ce­la m’a pris beau­coup de temps pour me per­sua­der que chan­teur était un vrai mé­tier. Pas une es­cro­que­rie, mais une for­mi­dable chance. C’est ce que je me dis au­jourd’hui chaque fois que je pars en tour­née et monte sur scène. » Cette chance, le chan­teur a su l’ap­pri­voi­ser, la pro­vo­quer en pre­nant son temps, fi­dèle à l’adage à l’al­lure d’oxy­more “fes­ti­na lente”. Hâte-toi len­te­ment ! Fin 1999, à l’aube du mil­lé­naire, Hugh Colt­man réa­lise à vingt-sept ans qu’il en a marre de chan­ter le blues. No­thing but the blues. Il vient de pas­ser huit ans avec The Hoax, en­semble de blues-rock dans le plus pur style bri­tish com­po­sé d’une bande de co­pains d’en­fance de son pe­tit village, Great Che­ve­rell, près de Bath. A leur pal­ma­rès, une réelle re­con­nais­sance mé­dia­tique, des tour­nées à suc­cès dont une aux Etats-Unis, un pre­mier disque qui se vend en 1994 à trente mille exem­plaires, la si­gna­ture des sui­vants avec une ma­jor. Bref, tous les voyants au vert ! Et pour­tant le chan­teur, lâ­chant sou­dai­ne­ment la proie pour l’ombre, dé­cide d’aban­don­ner ses amis pour prendre une year off, vieille tra­di­tion an­glaise de l’an­née sab­ba­tique hors des fron­tières in­su­laires pour dé­cou­vrir l’autre monde. Son pro­jet ini­tial était de res­ter un an à Pa­ris, écrire des chan­sons, ren­trer au pays, trou­ver un nou­veau groupe pour en­re­gis­trer un al­bum. « J’avais be­soin de chan­ger d’air, mais sur­tout de me mettre en dan­ger et sor­tir de ma zone de confort. » Ré­sul­tat : « Voi­là dix-sept ans que je vis en France. J’y ai épou­sé une An­glaise avec qui j’élève deux en­fants. Ma vie est ici au­jourd’hui. » Loin d’être une fête ou une si­né­cure, ses pre­mières an­nées à Pa­ris furent pour le moins chao­tiques. « J’ai connu à cette époque bien des mo­ments de dé­cou­ra­ge­ment dans mon pe­tit stu­dio de la Porte de Ba­gno­let avec vue sur le pé­ri­phé­rique en re­gar­dant le flot in­in­ter­rom­pu de voi­tures, et me déses­pé­rant de ne rien faire, à l’ex­cep­tion de quelques pres­ta­tions dans des bars. » Veilleur de nuit dans une au­berge de jeu­nesse dans le 19e ar­ron­dis­se­ment pen­dant deux ans et de­mi, il sur­vit pé­ni­ble­ment en fai­sant plein de pe­tits bou­lots et don­nant des cours d’an­glais. Pas vrai­ment la vie d’ar­tiste rê­vée !

Dans l’ombre de Nat King Cole En 2007, pre­mière éclair­cie dans le brouillard. An­ti­ci­pant son po­ten­tiel, Paul Mes­guich lui pro­pose d’être son ma­na­ger. « En ces an­nées de ga­lère, je dou­tais de ma ca­pa­ci­té à me pro­fes­sion­na­li­ser. Sa confiance m’a obli­gé à ne pas le dé­ce­voir et en­cou­ra­gé à croire en mon ave­nir de chan­teur comme de com­po­si­teur.» Grâce à son aide, il si­gne­ra deux al­bums de pop folk pour Mer­cu­ry. En 2012, deuxième dé­clic dé­ci­sif : sa ren­contre avec Eric Le­gni­ni qui lui pro­pose de rem­pla­cer au pied le­vé Kristle War­ren pour pour­suivre la tour­née “The Vox”. S’en­suivent dix-huit mois de concerts et de bon­heur par­ta­gé. « Le fait qu’un pia­niste de jazz d’une telle en­ver­gure fasse ap­pel à moi m’a dé­com­plexé et per­mis de dé­cou­vrir un nou­veau monde. Pour moi qui ne suis pas chan­teur de jazz, comme c’était bon de m’ex­pri­mer avec de si for­mi­dables mu­si­ciens. Leur dé­sin­vol­ture sa­vante m’a fas­ci­né. Tou­jours sur le fil, ils s’in­ter­disent de se ré­pé­ter et de re­jouer le même so­lo, ce qui change du monde de la pop. J’ai ai­mé chan­ter en ayant de la place pour l’im­pro­vi­sa­tion, avec une grille sur la­quelle on sait à peu près où on va, mais avec un jeu qui peut tout le temps bou­ger. Je trouve que le jazz est souvent plus rock n’roll que le rock lui­même. » En 2013 le chan­teur par­ti­cipe avec le même plai­sir à l’en­re­gis­tre­ment du nou­vel al­bum du pia­niste belge, “Sing Twice !”, sui­vi une fois en­core d’une joyeuse tour­née en com­pa­gnie de la Ma­lienne Ma­ma­mi Kei­ta. Les an­nées Le­gni­ni furent dé­ci­dé­ment une pé­riode clé pour chas­ser ses doutes, af­fir­mer sa confiance et éla­bo­rer ses pro­jets per­son­nels. Quand il eut l’idée d’un al­bum en hom­mage à Nat King Cole, le chan­teur pré­fé­ré de sa mère, dis­pa­rue alors qu’il n’avait que sept ans, Hugh de­man­da na­tu­rel­le­ment

à Eric d’être son di­rec­teur ar­tis­tique. Dans ce disque très réus­si et ori­gi­nal, il a su ré­vé­ler avec fi­nesse les ombres et les lu­mières des choix ar­tis­tiques du “Me­lan­cho­ly Mo­narch”. Se­lon lui, le croo­ner à la voix sua­ve­ment ni­co­ti­née a réus­si, in­si­dieu­se­ment, tou­jours avec le même sou­rire énig­ma­tique, à faire en­trer tel un che­val de Troie la mu­sique noire dans le foyer des fa­milles blanches « et ain­si faire avan­cer la cause des Afro-Amé­ri­cains ». En re­tour cri­tique à son disque, Hugh craint le pire. Du monde du jazz, il s’at­tend à un pro­cès en illé­gi­ti­mi­té. « J’avais le sen­ti­ment d’être un peu un usur­pa­teur, m’ima­gi­nant dé­jà la­pi­dé par la presse dans le genre “mais pour qui se prend-il ce mec de faire un disque de jazz ?” » Il a heu­reu­se­ment tout faux ! “Sha­dows” rem­porte un suc­cès écla­tant qui s’ac­com­pagne d’une tour­née de cent vingt concerts par­tout en France. Ce­rise sur le gâ­teau, en dé­cembre 2017 une Vic­toire du Jazz le consacre “Voix de l’an­née” !

L’Amé­rique de Trump Que faire après un tel triomphe ? Hugh re­pousse l’idée d’un autre al­bum de re­prises, d’au­tant plus qu’il vient de re­trou­ver The Hoax pour en­re­gis­trer Re­ces­sion Blues - Tri­bute to BB King :« Je n’avais au­cune en­vie de me spé­cia­li­ser dans les hom­mages. Après avoir vu à la té­lé­vi­sion la sé­rie Treme, s’est vite im­po­sé à moi le dé­sir d’al­ler pui­ser mon ins­pi­ra­tion de song­wri­ter dans les sources gron­dantes du blues et du rhythm and blues de La Nou­velle-Or­léans. Ce­la m’a don­né l’idée d’un son de base qui m’a gui­dé dans l’écri­ture de mes chan­sons. C’était la pre­mière fois que ce­la m’ar­ri­vait : en­tendre dans ma tête ce que je veux com­po­ser avant de com­men­cer tout tra­vail d’écri­ture. C’est tou­jours la mu­sique qui chez moi pré­cède les pa­roles et me dicte où je dois al­ler. » Pour réa­li­ser son pro­jet, il a en­vie de tra­vailler avec Fred­dy Koel­la. Gui­ta­riste sur­doué, an­cien membre du groupe Coo­kie Din­gler dans les an­nées 1980, ce mu­si­cien de stu­dio a vite quit­té son Al­sace na­tale pour vivre à La Nou­velle-Or­léans une di­zaine d’an­nées, et col­la­bo­rer par la suite avec Willy DeVille (pen­dant douze ans), Bob Dy­lan (quatre ans) et beau­coup d’autres, avant de re­ve­nir ré­cem­ment en France. « C’est mon fi­dèle bat­teur Ra­phaël Chas­sin qui me l’a fait dé­cou­vrir en m’of­frant “Un­done”, son se­cond al­bum sous son nom. J’ai tout de suite fla­shé et su que c’était avec lui que je sou­hai­tais co­réa­li­ser mon al­bum. » Les deux mu­si­ciens se voient, sym­pa­thisent et se mettent vite d’ac­cord sur la marche à suivre. Koel­la y met une seule condi­tion : « Ne fais sur­tout pas de ma­quettes, m’a-t-il dit, contente-toi d’en­re­gis­trer le cou­plet et le re­frain, de me don­ner la grille, le sque­lette de chaque chan­son. Laisse-moi en­suite libre de jouer les par­ties de gui­tare à ma guise. » L’ur­gence étant tou­jours un bon car­bu­rant, Hugh Colt­man s’en­ferme chez lui avec sa gui­tare. En deux se­maines, dans sa cui­sine de Mon­treuil,

C’est tou­jours la mu­sique qui chez moi pré­cède les pa­roles.”

il en­re­gistre sur son té­lé­phone la base du ré­per­toire et l’en­voie au gui­ta­riste. Se­lon l’im­pa­rable prin­cipe du less is more, Koel­la dé­grais­se­ra, désos­se­ra, af­fi­ne­ra chaque chan­son pour en ti­rer la sub­stan­ti­fique moelle. Pour ré­gler les pré­pa­ra­tifs de l’al­bum, le chan­teur part en Loui­siane deux mois avant l’en­re­gis­tre­ment, pour dé­ni­cher un stu­dio. Ce se­ra ce­lui de l’Es­pla­nade, si­tué dans une église pres­by­té­rienne dé­truite par Ka­ta­ri­na, mais re­cons­truite à l’iden­tique sans en dé­na­tu­rer l’âme. « C’est une salle ma­gni­fique au son ma­gique. » Riche des contacts que lui a don­nés Sé­bas­tien Vi­dal, il ren­contre vite des mu­si­ciens néo-or­léa­nais, tous par­tants pour par­ta­ger l’aven­ture avec ce drôle de chan­teur bri­tish si sym­pa­thique. Hugh garde tou­jours en tête le conseil de Fred­dy : « Je peux com­prendre ta pas­sion pour la mu­sique de La Nou­velle-Or­léans. Mais évite sur­tout d’en faire une ca­ri­ca­ture et de tom­ber dans le piège de la carte pos­tale. Laisse-toi seule­ment ins­pi­rer par les gens et im­pré­gner par les lieux. » Mes­sage re­çu. Il re­vien­dra de New Or­leans avec une nou­velle chan­son, Su­gar Coa­ted Pill. Tra­duc­tion : en­ro­bage pour faire pas­ser la pi­lule. Elle lui a été ins­pi­rée par cet homme dans une file d’at­tente à l’aé­ro­port de Hous­ton qui pé­ta les plombs en criant son déses­poir face à son im­pos­si­bi­li­té de payer les in­té­rêts de son prêt im­mo­bi­lier : « J’ai tout de suite com­pris l’ex­trême vio­lence qui ré­gnait au­jourd’hui dans l’Amé­rique de Trump. » La même lon­gueur à La Nou­velle-Or­léans Juillet der­nier, en pleine touf­feur hu­mide, flan­qué de Fred­dy Koel­la et Ra­phaël Chas­sin, le chan­teur re­trouve La Nou­velle-Or­léans pour six jours de stu­dio avec sa bro­chette de poin­tures lo­cales. Au me­nu, dix chan­sons ori­gi­nales et une re­prise It’s Your Voo­doo Wor­king, tube écrit par le chan­teur de Ba­ton Rouge Charles Shef­fied, mort en 2010 dans la plus grande in­dif­fé­rence. Très vite, les mu­si­ciens com­prennent son mes­sage et son pro­fond res­pect pour l’hé­ri­tage mu­si­cal de la Ci­té du Crois­sant. « On s’est vite re­trou­vé sur la même lon­gueur d’onde. Fred­dy n’a pas eu à jouer, comme il croyait de­voir le faire au dé­but, son rôle de “go-bet­ween” entre les mu­si­ciens et moi. Un seul pro­blème : à cause de la clim’ et des dif­fé­rences de tem­pé­ra­ture, j’ai at­tra­pé la crève au bout de quatre jours Du coup, sur deux titres, The Sin­ner et Voo­doo Wor­king, ma voix s’est éraillée pour de­ve­nir très ro­cailleuse. Je n’ai rien vou­lu chan­ger à mon re­tour, ce qui donne à ma voix un cô­té roots qui ne me dé­plait pas. Plus de doute pour moi au­jourd’hui, “Who’s Hap­py” est un al­bum dont je suis très fier. C’est le re­flet le plus exact, la ré­so­nance la plus in­time de mon ima­gi­naire mu­si­cal d’au­jourd’hui. » •

J’ai tout de suite com­pris l’ex­trême vio­lence qui ré­gnait au­jourd’hui dans l’Amé­rique de Trump.”

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