Tristes Amours

Et si l’on ra­con­tait les amours de Bill Evans ? Si l’on al­lait dé­cryp­ter les pas­sions et drames dis­si­mu­lés der­rière le cha­toie­ment conso­la­teur des har­mo­nies, le goût pour les bluettes de la co­mé­die mu­si­cale, la dé­li­ca­tesse du tou­cher ? Sto­ry.

Jazz Magazine - - DOSSIER - Par Franck Ber­ge­rot

ÇÇa com­mence mal : « Hel­lo, Bill ?! C’est Jazz­mag ! Ce sont vos fans ! On vou­drait sa­voir… » À peine le temps d’en­tre­voir le re­gard sé­vère du pia­niste à la porte en­tre­bâillée de son in­ti­mi­té qu’elle nous est cla­quée au nez. « Tout ce dont j’ai à me sou­cier, c’est de la mu­sique, de­vrais-je le faire en­fer­mé dans mon pla­card. Mais quel­qu’un trou­ve­rait en­core le moyen d’en ou­vrir la porte pour me dire : “Hé, nous te cher­chions.” » Tels sont les pre­miers pro­pos du pia­niste pro­non­cés en exergue de Time Re­mem­be­red, le beau do­cu­men­taire post­hume de Bruce Spie­gel. « Les gens veulent sa­voir qui il était, com­mente aus­si­tôt le contre­bas­siste Chuck Is­raels. Je n’en sais rien, mais toutes les in­for­ma­tions im­por­tantes à son su­jet sont dans sa mu­sique. » In­vi­ta­tion à nous dé­tour­ner de l’ap­proche bio­gra­phique ? Ou au contraire à nous y plon­ger à tra­vers la mu­sique qui en se­rait l’ex­pres­sion ?

Sous le signe du doute Bill Evans naît le 16 août 1929, entre deux grandes tra­di­tions vo­cales, celle pro­tes­tante du père d’ori­gine gal­loise et celle or­tho­doxe de la mère d’ori­gine russe. Le père al­coo­lique fait du noyau fa­mi­lial un en­fer et de la mu­sique une conso­la­tion. À la ren­trée 1946, pen­sion­naire d’un col­lège de Loui­siane, Bill ap­pro­fon­dit ses études mu­si­cales com­men­cées douze-treize ans plus tôt dans le sillage de son frère aî­né Har­ry. Spor­tif, épa­noui et sûr de lui (il le confir­me­ra lui-même, re­gret­tant cette époque), l’al­bum photo le montre en­tou­ré de jo­lies filles. Mais son vé­ri­table amour, ce sont les grandes pages du pia­no clas­sique qu’il fré­quen­te­ra toute sa vie et le jazz qu’il vient de dé­cou­vrir et qui l’ac­ca­pare jour et nuit. Il en ré­sulte une valse, Ve­ry Ear­ly, pre­mier chef d’oeuvre. Il ne l’en­re­gis­tre­ra qu’en 1962 mais dé­jà tout Bill Evans est là, tel une pe­lote qu’il n’y au­rait qu’à dé­vi­der. 1951, le voi­ci sous les dra­peaux : trois ans de flûte pic­co­lo dans les or­chestres mi­li­taires. Il en res­sort en 1954, la confiance rui­née, dé­fi­ni­ti­ve­ment ha­bi­té du sen­ti­ment d’être dans l’er­reur, ne trou­vant de ré­con­fort qu’au­près d’Har­ry, de­ve­nu brillant pé­da­gogue mu­si­cal, l’épouse de ce der­nier, et leur pe­tite fille âgée de trois ans lors­qu’il lui dé­die Waltz for Deb­by. En 1955, il prend le tau­reau par les cornes : New York où il se donne trois ans pour réussir. Il lui suf­fi­ra d’un an pour gra­ver un pre­mier disque en trio, “New Jazz Concep­tions”, titre am­bi­tieux im­po­sé par Ri­ver­side Re­cords, qu’il n’est pas en­core prêt à as­su­mer. La chan­teuse Lu­cy Reed qu’il ac­com­pagne le pré­sente à George Rus­sell, d’abord plu­tôt ré­ti­cent face à ce jeune homme déses­pé­ré­ment sé­rieux. Mais lorsque ce der­nier se met au cla­vier… whaou ! Le voi­ci le pia­niste qui man­quait à Rus­sell pour concré­ti­ser sa théo­rie Ly­dian Ch­ro­ma­tic Concept of To­nal Or­ga­ni­za­tion, bible du jazz mo­dal à ve­nir ! Bill est aus­si­tôt re­com­man­dé à Miles Da­vis. « Il est blanc ? Il porte des lu­nettes ? J’ai en­ten­du cet en­foi­ré. Amène le moi. » Le pia­niste se sou­vient qu’un soir, au Village Van­guard où il jouait l’in­ter­mède dans un brou­ha­ha in­dif­fé­rent entre deux sets du MJQ, le­vant le re­gard du cla­vier, il croi­sa ce­lui de Miles l’écou­tant ac­cou­dé à l’autre bout du pia­no. Sur un coup de fil du trom­pet­tiste, il re­joint son sex­tette. Bi­no­clard et pâ­li­chon par­mi cinq co­losses du jazz afro-amé­ri­cain, bou­dé par le pu­blic noir, il pa­nique. Un soir,

au Ca­fé Bo­he­mia, Bob Brook­meyer le sur­prend dans un coin re­fu­sant de mon­ter sur scène : « Je ne sais pas jouer. Je n’y ar­ri­ve­rai pas. »

Des­cente aux en­fers et re­bond « Dans ce genre de si­tua­tion, dé­plo­rait Jon Hen­dricks, l’hé­roïne est un re­mède très ef­fi­cace. » Coau­teur of­fi­cieux de “Kind Of Blue”, ca­ra­co­lant dans le pe­lo­ton de tête des ré­fé­ren­dums, fon­da­teur avec Scott LaFa­ro et Paul Mo­tian d’un trio qui contri­bue à faire bas­cu­ler le jazz vers son ave­nir, Bill cha­vire ce­pen­dant. « Le plus long sui­cide de l’His­toire » confie­ra son ami Gene Lees, alors ré­dac­teur en chef de Down Beat. Son amie de l’époque, Pe­ri Cou­sins, une jeune Afro-Amé­ri­caine qui par­tage ses goûts mu­si­caux et lit­té­raires et lui ins­pire la par­ti­tion de Pe­ri-Scope, as­siste im­puis­sante : « Je ne pou­vais lui op­po­ser au­cun ar­gu­ment. Il sa­vait que c’était au­to­des­truc­tif, mais que c’était ce qu’il avait à faire. » Scott LaFa­ro, l’ath­lète, l’op­ti­miste, le ga­gnant, est at­ter­ré. C’est pour­tant lui qui meurt le 5 juillet 1961, d’un stu­pide ac­ci­dent de la route. Bill erre en ville vê­tu des ha­bits du dé­funt. On se dé­tourne pour ne pas avoir à lui re­fu­ser l’au­mône des­ti­née à payer sa dope. Avec El­laine Schulz, sa nou­velle com­pagne qui par­tage sa toxi­co­ma­nie, il est ex­pul­sé de son ap­par­te­ment, meubles et pia­no sur le trot­toir. Pour lui ve­nir en aide, tan­dis que Chuck Is­raels suc­cède à LaFa­ro, Or­rin Keep­news, le pa­tron de Ri­ver­side, mul­ti­plie les séances et Gene Lees le re­com­mande à sa brillante épouse, He­len Keane, qui se­ra la ma­na­geuse du pia­niste, puis sa pro­duc­trice jus­qu’au bout. « Elle était très so­lide. Ça conve­nait bien à Bill. Il se­rait mort bien plus tôt sans elle. » Les an­nées sui­vantes en­té­rinent sa no­to­rié­té, entre le ro­man­tisme des bal­lades et l’op­ti­misme de pièces plus swin­guantes, les chan­sons de Broad­way éli­mi­nant les com­po­si­tions ori­gi­nales, en re­trait des ar­dentes an­nées LaFa­ro. Dé­but 1966, sur la scène du Town Hall de New York, dans un pro­gramme de stan­dards su­bli­més comme au­tant d’aveux – I Should Care, Who Can I Turn To (When No­bo­dy Needs Me) ?, My Foo­lish Heart –, il se lance en so­lo dans un in­tense tête-à-tête de treize

mi­nutes avec son père, tout juste dé­cé­dé, qui fut si ai­mable et si dé­tes­table. À la fin des an­nées 1960, on dit qu’il se pique toutes les qua­ran­te­cinq mi­nutes, et il fi­nit pas être ar­rê­té en pos­ses­sion d’hé­roïne à l’aé­ro­port de New York. Dé­but 1970, il se lance avec El­laine dans une dés­in­toxi­ca­tion par la mé­tha­done. Af­fran­chi de l’hé­roïne, il semble re­vivre et le fait sa­voir : vestes voyantes, col ou­vert ou fou­lard en guise de cra­vate, che­veux longs, barbe abon­dante, et un jeu de pia­no plus ex­tra­ver­ti qui ose par­fois le Fen­der Rhodes au­près d’une ryth­mique en­fin stable (Ed­die Go­mez et Mar­ty Mo­rell, de 1968 à 1974) et d’une vir­tuo­si­té ta­pa­geuse. Le drame et la re­chute Il rêve ce­pen­dant de l’en­fant que ne peut lui don­ner El­laine, et il com­pose The Two Lo­ne­ly People, à par­tir d’un texte in­ti­tu­lé The Man And The Wo­man de Ca­rol Hall (dé­jà au­teur de pa­roles sur Ve­ry Ear­ly): « Les deux per­sonnes so­li­taires se sont fi­gées en sta­tues… parce que l’amour au­tre­fois es­sen­tiel a suc­com­bé aux as­sauts de la vieillesse… » Dé­but 1973, sur la côte Ouest, coup de foudre : flam­boyante et gi­ronde ser­veuse des Concerts By The Sea, dé­jà mère d’une pe­tite Maxine, Né­nette res­pire la san­té et l’op­ti­misme de l’Ame­ri­can Way of Life. Il passe à New York an­non­cer à El­laine qu’il la quitte et re­part vers l’Ouest. El­laine, sa com­plice de­puis si long­temps pour le meilleur et pour le pire… Elle se jette sous le mé­tro. Voi­sinent bien­tôt au ré­per­toire du pia­niste Hi Li­li, Hi Lo, la chan­son favorite de la dé­funte, et Are You All The Things ?, im­pro­vi­sa­tion sans ex­po­sé sur All The Things You Are. Ha­sard des jeux de mots dont il est fa­mi­lier ? Cy­nisme ? Ten­ta­tive in­cons­ciente d’éva­cuer la culpa­bi­li­té qui pèse sur son nou­vel amour ? En 1977, B Mi­nor Waltz (For El­laine) et Theme From M*A*S*H (aka

Sui­cide Is Pain­less) ou­vri­ront et conclu­ront “You Must Be­lieve In Spring”. Le prin­temps est là pour Bill qui a épou­sé Né­nette le 5 août 1973 et dont il a un fils, Evan Evans, deux ans plus tard. Images du bon­heur fa­mi­lial, jeu de chaises mu­si­cales au sein du trio et re­nou­veau ar­tis­tique que confirme l’ar­ri­vée de Marc John­son en 1978 re­joint par Joe LaBar­be­ra en 1979. Sta­bi­li­sé, son trio re­trouve un élan in­édit, mais la drogue est de re­tour. Co­caïne, cette fois. Né­nette le met à la porte. C’est Lau­rie Ver­cho­min, 22 ans, qui ac­com­pa­gne­ra les der­niers mois qui lui res­tent à vivre : « Il os­cil­lait entre la vie et la mort. Chaque jour était une rou­lette russe. » Il au­rait pu dire, comme Krapp, le per­son­nage de La Der­nière Bande de Sa­muel Be­ckett : « Peu­têtre que mes meilleures an­nées sont pas­sées. Quand il y avait en­core une chance de bon­heur. Mais je n’en vou­drais plus. Plus main­te­nant que j’ai ce feu en moi. Non, je n’en vou­drais plus. » Un soir d’avril 1979, le pia­niste a quit­té en larmes la scène où il ve­nait d’ap­prendre le sui­cide d’Har­ry, son cher frère, son havre de sé­ré­ni­té, ré­cem­ment in­ter­né pour dé­pres­sion. “We Will Meet Again” lui se­ra dé­dié. En sep­tembre, il com­pose Let­ter For Evan comme un tes­ta­ment à son jeune fils. Si le trio a re­trou­vé la qua­li­té d’in­ter­ac­tion du trio his­to­rique de 1959-1961, l’équi­libre est nou­veau. Au­tre­fois, c’était LaFa­ro qui em­me­nait. Dé­sor­mais, c’est Bill qui “drive”, ti­rant l’har­mo­nie et le tem­po avec une ur­gence qui don­ne­ra du fil à re­tordre au jeune Joe LaBar­be­ra. À Pa­ris, en no­vembre, Bill sur­prend par sa fé­bri­li­té et son au­dace. Après le concert, chez son ami Fran­cis Pau­dras, il conti­nue­ra d’im­pro­vi­ser en pri­vé, hors de lui, jus­qu’à quatre heures du ma­tin. Cette dé­pense créa­trice, cette ur­gence, dont té­moigne son der­nier Village Van­guard en juin 1980, l’épuisent chaque jour un peu plus. « Bill re­jouait avec ses tripes, se sou­vient Paul Mo­tian. Il sem­blait sa­voir qu’il al­lait mou­rir. » Du 31 août au 7 sep­tembre au Keystone Cor­ner de San Fran­cis­co, les cof­frets “Con­se­cra­tion” et “The Last Waltz” (huit CD cha­cun) sont d’une in­ten­si­té pro­di­gieuse. C’est qu’il lui faut tout dire tant qu’il en est en­core temps.

Quel est ce feu qui le brûle ? Le pur idéal de la beau­té qu’il pour­suit ca­de­nas­sé dans le pla­card de son la­bo­ra­toire har­mo­nique et ryth­mique ?

La fin Du fond de sa dérive so­li­taire, il dé­cla­rait alors : « Je viens d’une tra­di­tion simple, de la mu­sique de danse et du mé­tier, et il n’y a pas de li­mite à l’ex­pres­sion que je tire de cet idiome, si la né­ces­si­té in­té­rieure est là de dire quelque chose. » Quel est ce “quelque chose” ? Et quel est ce feu qui le brûle ? Le pur idéal de la beau­té qu’il pour­suit ca­de­nas­sé dans le pla­card de son la­bo­ra­toire har­mo­nique et ryth­mique, la mu­sique ne si­gni­fiant rien au-delà d’elle-même comme l’en­sei­gnait Stra­vins­ky* ? La sa­cra­li­té de l’art des sons comme clé d’ac­cès à l’in­at­tei­gnable, où prime « l’es­prit spé­cu­la­tif »* sur l’ins­pi­ra­tion et sur « le trouble émo­tif »* ? L’exor­ci­sa­tion du mal dans la transe ar­tis­tique ? Ou faut-il prendre à la lettre le jour­nal de l’âme énon­cé par les titres d’un ré­per­toire qui pour­rait por­ter ce­lui gé­né­rique de My Ro­mance ? Au risque d’« étouf­fer sous les fleurs de la lit­té­ra­ture »* ce­lui que l’on trai­ta de pia­niste de bar, mais qui fut l’in­ter­prète de So­lar avec LaFa­ro et Mo­tian, pur chef d’oeuvre d’in­ter­ac­tion or­ches­trale, le com­po­si­teur des abs­trac­tions ryth­miques de Five et Dis­pla­ce­ment, et l’au­teur du ma­ni­feste har­mo­nique de Time Re­mem­be­red ?

Mais le temps presse et l’heure n’est plus à la phi­lo­so­phie. Bill est de re­tour à New York à l’af­fiche du Fat Tues­day’s où, le troi­sième jour, il est ve­nu lui-même s’ex­cu­ser de ne pou­voir te­nir son en­ga­ge­ment. Le 14 sep­tembre, il se met à sai­gner de la bouche sur la ban­quette ar­rière de la voi­ture le condui­sant à l’hô­pi­tal où Joe LaBar­be­ra et Lau­rie l’ont convain­cu de se rendre pour un nou­veau pro­gramme de dés­in­toxi­ca­tion. Ad­mis aux urgences, il meurt le 15 à 3h30 du ma­tin. C’est Lau­rie qui conclut le do­cu­men­taire de Bruce Spie­gel, dans un mé­lange de larmes, de sou­la­ge­ment et d’émer­veille­ment pour l’homme qu’elle avait connu et sou­te­nu : « J’étais heu­reuse et sou­la­gée parce que… oh, la lutte était en­fin ter­mi­née. » •

Deux images du bon­heur : Bill et son frère Har­ry ; avec une amie du­rant ses an­nées d’études en Loui­siane.

À VOIR Bill Evans, Time Re­mem­be­red, par Bruce Spie­gel, DVD au­to­pro­duit À LIRE Bill Evans, How My Heart Sings, par Pe­ter Pet­tin­ger (Yale Uni­ver­si­ty Press, en an­glais) ; Bill Evans, Por­trait de l’ar­tiste au pia­no, par En­ri­co Pie­ra­nun­zi (Rouge pro­fond)...

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