Les voix du maître

« Bill Evans, se­lon He­len Keane qui fut long­temps son agent, ai­mait les chan­teurs, mais consi­dé­rait que les ac­com­pa­gner exi­geait un art spé­cial qu’il ne croyait pas maî­tri­ser. Très per­fec­tion­niste, Bill sen­tait qu’il n’était pas à l’aise dans cet exer­cice

Jazz Magazine - - DOSSIER - Par Pas­cal An­que­til

SSa pre­mière ex­pé­rience d’ac­com­pa­gna­teur date d’août 1955, quelques mois après sa pre­mière séance d’en­re­gis­tre­ment avec l’or­chestre du cla­ri­net­tiste Jer­ry Wald. L’élue ? Lu­cy Reed, chan­teuse au­jourd’hui bien in­jus­te­ment mé­con­nue qu’il faut écou­ter et re­dé­cou­vrir ! At­ten­tion par­ti­cu­lière aux pa­roles, sens du ti­ming, sou­plesse du phra­sé, ab­sence de fio­ri­tures, sur les tem­pi lents comme ra­pides, la croo­neuse rousse im­pres­sionne, sou­te­nue par un Bill Evans d’une dis­cré­tion raf­fi­née. On s’étonne que sa ré­pu­ta­tion n’ait pas dé­pas­sé alors les fau­bourgs de Chi­ca­go. Elle ten­te­ra bien un co­me­back dans les an­nées 1990 avec un disque en­re­gis­tré en com­pa­gnie de Herb El­lis, “Ba­sic Ree­ding” (Au­dio­phile, 1994), mais sa mort en 98 y mit un terme. En 1956, sur l’al­bum “The Mello Sound”, Bill dia­logue avec un ami de longue date, le très éclec­tique Don El­liott, “per­cus­sion­niste vo­cal” mais aus­si joueur de mel­lo­phone, trom­pette et vi­bra­phone. En 2001, on édi­te­ra des bandes pri­vées en­re­gis­trées en 1956 et 1957 par les deux com­pères dans le stu­dio d’El­liott dans le Con­nec­ti­cut. Vé­ri­table cu­rio­si­té, cette “In­for­mal Ses­sion” (Fan­ta­sy Jazz) per­met d’en­tendre les deux mu­si­ciens en toute li­ber­té rire, dé­con­ner et im­pro­vi­ser pour le plai­sir.

Une valse pour Mo­ni­ca En 1957, Bill joue­ra quatre titres sur “The Near­ness Of You”, der­nier et bel al­bum pour Mer­cu­ry d’He­len Mer­rill. Les ar­ran­ge­ments sont de George Rus­sell, qui n’est bi­zar­re­ment pas cré­di­té sur la po­chette. Bill Evans et He­len Mer­rill avaient le même âge et étaient très proches. C’est elle qui in­sis­ta pour qu’il ac­cepte l’in­vi­ta­tion que ve­nait de lui faire Miles Da­vis de re­joindre son quin­tette... Pas­sons vite sur la pres­ta­tion anec­do­tique de Bill Evans en jan­vier 1960 sur l’al­bum “The Soft Land Of Make Be­lieve ” si­gné de Frank Mi­nion, « chan­teur à la voix po­ly­morphe » (Ka­tia Tou­ré). Le pia­niste n’y fi­gure que sur trois titres dont Fla­men­co Sketches qui n’est autre qu’All Blues. Plus in­té­res­sant est en re­vanche un disque souvent ou­blié dans ses dis­co­gra­phies : “In Love For The First Time” (Rou­lette), où le pia­niste ac­com­pagne so­bre­ment une vo­ca­liste de vingt ans à la voix chaude, dans le sillage de Chris Con­nor et June Ch­ris­ty. Elle s’ap­pelle Wan­da Staf­ford et dé­barque d’In­dia­na­po­lis. « C’est Bill Rus­so, di­rat-elle, qui avait écrit tous les ar­ran­ge­ments et choi­si comme pia­niste Bill Evans qui m’était alors in­con­nu. » L’al­bum se ré­écoute au­jourd’hui avec plai­sir. Wan­da Staf­ford aban­don­ne­ra vite le mé­tier pour éle­ver sa fille. Quelques jours après les fa­bu­leuses ses­sions du Village Van­guard en juin 1961, Bill Evans ap­prend la mort de son contre­bas­siste Scott LaFa­ro. Il en se­ra anéan­ti, dé­vas­té, au fond du gouffre. Pen­dant quatre mois, il ne joue­ra, même pas chez lui, du pia­no. En oc­tobre, pour l’ar­ra­cher à sa dé­prime, Or­rin Keep­news, son pro­duc­teur chez Ri­ver­side, le per­suade de rem­pla­cer sur deux titres Wyn­ton Kel­ly pour l’en­re­gis­tre­ment du disque d’un male vo­ca­list pro­met­teur de vingt-neuf ans nom­mé Mark Mur­phy. L’al­bum fort plai­sant, sur des ar­ran­ge­ments si­gnés d’Er­nie Wil­kins, s’in­ti­tule “Rah”. Pen­dant l’été 1964, Bill Evans ren­contre lors d’une tour­née en Suède une beau­té blonde au style ty­pi­que­ment scan­di­nave, Mo­ni­ca Zet­ter­lund. Sé­duit par sa voix fraîche sans vi­bra­to et sa mu­si­ca­li­té na­tu­relle, le pia­niste ac­cepte d’en­re­gis­trer un disque avec son trio. Outre la ver­sion

de sa com­po­si­tion Waltz For Deb­by, il est pas­sion­nant de dé­cou­vrir comment Bill Evans adapte avec fi­nesse deux chan­sons ti­rées du ré­per­toire tra­di­tion­nel sué­dois. Sur le cof­fret “The Com­plete Bill Evans On Verve”, on trouve en bo­nus une cu­rio­si­té is­sue des séances sué­doises : Bill Evans jouant et chan­tant d’une voix na­sillarde avec un fort ac­cent du New Jer­sey la chan­son de Noël San­ta Claus is Co­ming To Town.

La belle ren­contre Bill Evans et To­ny Ben­nett se sont ren­con­trés pour la pre­mière fois à la Mai­son Blanche en 1962 lors d’un concert en l’hon­neur de John Ken­ne­dy. En coulisse, ils s’avouèrent leur ad­mi­ra­tion ré­ci­proque. « I love To­ny’s sin­ging, di­ra le pia­niste. Il fait par­tie des rares vo­ca­listes qui ne cessent de pro­gres­ser et dé­ve­lop­per leur art. » L’idée d’un duo, dé­jà sug­gé­ré par la chan­teuse An­nie Ross, fut évo­quée ce soir-là. Le rêve ne se réa­li­sa qu’en juin 1975. Après un tête-à-tête à Londres à l’ini­tia­tive de He­len Keane pour dé­ci­der du ré­per­toire, choi­sir la to­na­li­té et le tem­po de chaque titre, ils se re­trou­vèrent dans le stu­dio Fan­ta­sy de Ber­ke­ley avec l’in­gé­nieur du son Don Co­dy. « En stu­dio, se sou­vient To­ny, il n’y avait que nous deux. Pour chaque nou­velle chan­son, Bill pas­sait trois quarts d’heure à cher­cher au pia­no ce qui al­ler le mieux conve­nir comme cli­mat har­mo­nique et ryth­mique. » Et Bill de pré­ci­ser : « C’était mon idée de faire un duo uni­que­ment pia­no/voix, sans au­cun autre ins­tru­ment. Cet exer­cice casse-gueule m’ef­frayait quelque peu mais je sa­vais que c’était la meilleure fa­çon de créer entre nous une com­mu­ni­ca­tion vrai­ment in­time. » Mi­racle ! La ren­contre entre le pia­niste et le croo­ner, sans fi­let, est la fu­sion idéale et ra­dieuse de deux ma­gi­ciens qui mé­ta­mor­phosent des stan­dards ar­chi-connus en vé­ri­tables lie­der. Bill Evans met toute sa science har­mo­nique au ser­vice de la voix suave, râ­peuse et blanche,

Les vo­lutes en­fu­mées de cette chaude voix de ba­ry­ton va­ga­bondent en toute li­ber­té sur les har­mo­nies evan­siennes.”

ad­mi­ra­ble­ment tim­brée, du chan­teur ita­lo-amé­ri­cain. Les vo­lutes en­fu­mées de cette chaude voix de ba­ry­ton va­ga­bondent en toute li­ber­té sur les har­mo­nies evan­siennes. Une fois en­core, son im­pec­cable dic­tion, la pré­ci­sion de sa mise en place, son contrôle des dy­na­miques, sa maî­trise des nuances et de l’in­to­na­tion, la pa­resse toute fé­line de son swing font mer­veille tout au long des neuf titres qui com­posent l’al­bum ori­gi­nal dont Bill était très fier : « Ce­la n’au­rait pas pu se pas­ser mieux.» Dans la réé­di­tion CD, on a ajou­té des prises in­édites dont une ver­sion de Young and Foo­lish qui sur­passe de loin en beau­té la ver­sion pu­bliée à l’ori­gine. « Comme Bill, je n’in­ter­prète ja­mais une chan­son deux fois de la même ma­nière. » Seize mois après, en sep­tembre 1976, Bill et To­ny se re­trou­ve­ront en Ca­li­for­nie pour en­re­gis­trer un se­cond al­bum et une autre mer­veille, “To­ge­ther Again” qui se­ra pu­blié sur Im­prov, la­bel du chan­teur. Cer­tains ad­mi­ra­teurs du pia­niste ont fait la moue de­vant un tel duo, met­tant en doute sa per­ti­nence ar­tis­tique. Ain­si, dans son livre Por­trait de l’ar­tiste au pia­no (Bird­land / Rouge pro­fond), En­ri­co Pie­ra­nun­zi, fin connais­seur de l’oeuvre evan­sien, se dé­sole que To­ny Ben­nett « se serve » sans ver­gogne du gé­nie har­mo­nique du pia­niste. Il s’agace aus­si d’« une cer­taine em­phase un peu trop ap­pa­rente » de son style vo­cal, re­gret­tant qu’« un pia­niste aus­si pur » ait cé­dé à la ten­ta­tion de s’ap­pro­cher si « dan­ge­reu­se­ment d’une concep­tion de la mu­sique qui se­rait celle d’un simple di­ver­tis­se­ment ». Que ré­pondre ? Si­non que l’on ai­me­rait que le « di­ver­tis­se­ment » at­tei­gnit plus souvent de tels som­mets d’in­tel­li­gence et de mu­si­ca­li­té ai­lées ! •

To­ny Ben­nett, « L’un des rares vo­ca­listes qui ne cessent de pro­gres­ser et dé­ve­lop­per leur art », dixit Bill Evans.

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