Un ami dans la mai­son

Le pia­niste Guillaume de Chas­sy nous ra­conte comment il a dé­cou­vert Bill Evans et pour­quoi sa mu­sique a ac­com­pa­gné son épa­nouis­se­ment ar­tis­tique, au point de de­ve­nir une pré­sence quo­ti­dienne et un point d’ancrage.

Jazz Magazine - - DOSSIER - Par Guillaume de Chas­sy

AA­vec Franz Schu­bert et Georges Bras­sens, Bill Evans m’ac­com­pagne de­puis long­temps, pré­sence fi­dèle et cha­leu­reuse à mes cô­tés. Sa poé­sie contri­bue à ré­en­chan­ter le monde qui m’en­toure. Je le per­çois comme un gé­nie mo­deste, tel­le­ment hu­main et proche de moi, un ami dans la mai­son, qui m’ins­pire gra­ti­tude et af­fec­tion. Ne l’ayant pas connu de son vi­vant, j’ai vé­cu son com­pa­gnon­nage à dis­tance, par la grâce du disque et ma quête sur ses traces, qui se pour­suit en­core, n’a ja­mais obéi à une quel­conque lo­gique. J’ai­me­rais dé­crire cette ex­pé­rience, si per­son­nelle, sur le plan des seules sen­sa­tions, sans sou­ci de ra­tio­na­li­té. J’avais dix-sept ans et pro­me­nais une lé­gère dé­prime, adou­cie par l’écoute de Rach­ma­ni­nov, Scria­bine et Ra­vel (Schu­bert et Bras­sens m’avaient été ino­cu­lés quelques an­nées plus tôt). Du jazz, je connaissais sur­tout Louis Arm­strong que mon père, cla­ri­net­tiste ama­teur, vé­né­rait. Chez un ami de la fa­mille traî­nait l’al­bum d’un autre trom­pet­tiste, un cer­tain Miles Da­vis. Vi­sage de sphinx, il ap­pa­rais­sait en clair-obs­cur sur la photo de cou­ver­ture, sug­gé­rant le calme et la pro­fon­deur de la nuit. Une at­mo­sphère. On était loin de la jo­via­li­té de Louis Arm­strong. “Kind Of Blue” fut une ré­vé­la­tion. Je dé­cou­vrais un monde d’une beau­té mys­té­rieuse, peu­plé de ti­tans : Miles, John Col­trane, Can­non­ball Ad­der­ley... A cette époque, igno­rant tout des règles du jazz, je ne cher­chais pas en­core à com­prendre ce que j’en­ten­dais. Je n’étais que sen­sa­tions et émo­tions brutes, re­ce­vant tout en bloc (j’avoue re­gret­ter par­fois cet état de can­deur qui rend l’émer­veille­ment plus fré­quent). Le pia­niste de “Kind Of Blue” me tou­cha par­ti­cu­liè­re­ment. Eco­nome, élé­gant, il me sem­blait mettre cette mu­sique en es­pace. J’en­ten­dais chez lui un raf­fi­ne­ment et une pro­fon­deur qui par­laient à ma sen­si­bi­li­té de mu­si­cien clas­sique. Sur le titre Blue in Green, j’avais même le sen­ti­ment qu’il s’adres­sait à moi per­son­nel­le­ment, d’âme à âme. Bill Evans était dé­sor­mais sur ma liste de mu­si­ciens à creu­ser. Conseillé par un dis­quaire avi­sé (es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion), j’ac­quis mes deux pre­miers vi­nyles de jazz : “We Get Re­quest” d’Os­car Pe­ter­son et “New Jazz Concep­tions” de Bill Evans. Les pho­tos de cou­ver­ture an­non­çaient la cou­leur : Pe­ter­son, jo­vial en­ter­tai­ner en smo­king, ju­bi­lant sur scène avec ses deux com­parses ; Evans, aus­tère et so­li­taire, sem­blable à un em­ployé de banque éga­ré dans la nuit ur­baine. Os­car éblouis­sait par sa vir­tuo­si­té et son swing ir­ré­sis­tibles, tan­dis que Bill sem­blait peu se sou­cier de plaire à la ga­le­rie. Pas une note n’était de trop dans son jeu tran­chant, ses lignes mé­lo­diques ri­gou­reu­se­ment conduites. Tout ce­la n’avait pas la cha­leur blue­sy de Pe­ter­son, mais swin­guait tout aus­si dur. C’est dans les bal­lades qu’Evans fen­dait l’ar­mure, té­moi­gnant d’un ly­risme à la fois fervent et pu­dique. Je ne connaissais pas en­core l’ex­pres­sion de Miles à son pro­pos : « Un feu pai­sible ». Je me sou­viens avoir ten­té de trans­crire, mal­adroi­te­ment, les par­ties de pia­no de I Got It Bad et de Ea­sy Lea­ving…

Sept pe­tites notes Sans tran­si­tion, je pas­sai au “Pa­ris Concert” de 1979. Ici en­core, la photo de po­chette a son im­por­tance dans l’ima­gi­naire qu’elle convoque : un pe­tit per­son­nage so­li­taire pen­ché au bord d’une

pièce d’eau rec­ti­ligne, bor­dée de peu­pliers ; le grand ca­nal du Parc de Sceaux (plus tard, le ha­sard me fe­rait ha­bi­ter juste à cô­té ; de­puis, je me pro­mène souvent dans ce dé­cor d’un disque de lé­gende). Pre­mier ac­cord de Re : Per­son I Knew : mi-si-sol à la main gauche, mi-sol-la-ré à la main droite. Une ré­vé­la­tion. En sept notes, je re­ce­vais le poids de toute une exis­tence. Ve­nait en­suite une in­tro­duc­tion à la beau­té dé­chi­rante, avant que le contre­bas­siste Marc John­son et le bat­teur Joe LaBar­be­ra n’entrent en jeu sur la pointe des pieds. Le mys­tère des grands ar­tistes tient peut-être à cette em­prise ins­tan­ta­née qu’ils ont sur nous. Inex­pli­cable phé­no­mène que j’es­sayais en vain de re­pro­duire sur mon pia­no : mi-si-sol à la main gauche, mi-sol-la-ré à la main droite, ce­la pa­raît fa­cile. A faire son­ner comme Bill, c’est im­pos­sible. Em­por­té par cette mu­sique fol­le­ment ur­gente, so­phis­ti­quée et déses­pé­rée, je ne ten­tais tou­jours pas la moindre ana­lyse. Je per­ce­vais bien, en re­vanche, l’ex­tra­or­di­naire em­pa­thie qui exis­tait entre les trois mu­si­ciens. Dans le li­vret, Marc John­son écri­vait : « Il y a une puis­sance spi­ri­tuelle éma­nant de Bill Evans, qui in­fluence et do­mine ceux qui l’en­tourent, sans qu’eux-mêmes aient conscience de comment ce­la se pro­duit. ». Mon ex­plo­ra­tion désor­don­née se pour­sui­vit avec “Sun­day At The Village Van­guard” de 1961. Scott LaFa­ro me si­dé­ra au point que j’en­vi­sa­geai un temps d’étu­dier la contre­basse ! Quant à Paul Mo­tian, j’en­ten­dais chez lui une sorte de Pi­cas­so de la bat­te­rie, à la fois cu­biste, mi­ni­ma­liste et co­lo­riste. La conver­sa­tion du trio me sem­bla aus­si ma­gique qu’her­mé­tique ; trop de codes me man­quaient. Je me sou­viens pour­tant avoir été bou­le­ver­sé par la ver­sion de I Loves You Por­gy et tout au­tant of­fus­qué par ce rire de femme, qui, à la fin du mor­ceau, s’élève au mi­lieu du tin­te­ment des verres. Avec les al­bums de l’épure, “Since We Met” et sur­tout “You Must Be­lieve In Spring” beau­coup plus tar­difs (1974 et 1977), j’en­trai en­fin de plain-pied chez Bill Evans, ac­cueilli dans une plé­ni­tude so­nore qui me com­blait. Bill rayon­nait, dé­ployant un phra­sé lim­pide, une élo­quence sans em­phase, une sin­cé­ri­té der­rière la­quelle je de­vi­nais des drames in­times. Ses par­te­naires de trio ri­va­li­saient de re­te­nue et de per­ti­nence. Beau­coup plus tard, je lus ces mots du cla­ri­net­tiste Jim­my Giuffre: « Il y a une ré­gion dans la mu­sique où il n’existe plus de ca­té­go­ries. Il ne s’agit plus seule­ment de jazz, ou de mu­sique eu­ro­péenne, ou de quoi que ce soit. C’est sim­ple­ment la mu­sique, la grande mu­sique que l’on ne peut di­vi­ser en ca­té­go­ries. C’est exac­te­ment ce que joue Bill Evans. »

Des hé­ri­tiers pro­di­gieux Ed­die Go­mez sus­ci­ta chez moi une pas­sion plus vive en­core que son ins­pi­ra­teur LaFa­ro. Et par­mi les al­bums de ses an­nées pas­sées au­près de Bill Evans, entre 1966 et 1977, “Ca­li­for­nia Here I Come” (avec en cou­ver­ture ce mé­mo­rable por­trait peint d’Evans en cos­tard bleu, che­mise jaune sur fond vert) et les trois “Live” au Mon­treux Jazz Fes­ti­val furent les ja­lons de cette fas­ci­na­tion qui culmi­na avec les “Live in Pa­ris” et “Live in To­kyo”. En­tre­temps, m’étant en­fin do­cu­men­té sur les règles du jazz, j’avais ga­gné en pers­pi­ca­ci­té. Par­cou­rant la dis­co­gra­phie evan­sienne en tous sens, j’ap­pris par coeur les séances en pia­no so­lo (une vé­ri­table le­çon de phra­sé) et usai les duos avec le gui­ta­riste Jim Hall (“Un­der­cur­rent” et “In­ter­mo­du­la­tion”, autres som­mets), ain­si que les es­sen­tiels “Ex­plo­ra­tions” et “Por­trait in Jazz” du trio LaFa­ro-Mo­tian (que je pré­fé­rai et pré­fère tou­jours au “Sun­day at the Village Van­guard”). En re­vanche, je ne com­pris ni le choix de Chuck Is­raels, ni le ren­dez-vous man­qué avec Ga­ry Pea­cock, et ré­prou­vai les ten­ta­tives avec or­chestre sym­pho­nique ou der­rière un Fen­der Rhodes. Je re­pro­chais aus­si à mon pia­niste-fé­tiche son goût pour les mé­lo­dies trop su­crées. Et le trou­vais par­fois éton­nam­ment fé­brile, sur­tout à la fin de sa vie. Bref, à force de l’écou­ter, je de­ve­nais exi­geant. Puis je dé­cou­vris ses hé­ri­tiers pro­di­gieux : Keith Jar­rett, Her­bie Han­cock et Chick Co­rea. Des ho­ri­zons nou­veaux s’ou­vraient. Peu à peu, je m’éloi­gnais d’Evans. Je pen­sais avoir fait le tour du su­jet. Je me trom­pais…

Les cym­bales du Village Van­guard Quelques an­nées plus tard, ayant choi­si de de­ve­nir mu­si­cien moi-même, je dé­cou­vris l’al­bum “Bill Evans” de Paul Mo­tian. Par la ma­gie d’un autre Bill (Fri­sell), Evans me re­fai­sait signe de­puis son nuage. En sep­tembre 2009, j’en­re­gis­trai à New York avec ce même Mo­tian. Comme il trou­vait mon pré­nom ar­du à pro­non­cer, il me dit avec un fin sou­rire : « But I guess I should not call You Bill » (le di­mi­nu­tif de Guillaume se dit Bill en amé­ri­cain). Je lui en se­rai tou­jours re­con­nais­sant. Paul joua ce jour-là sur les mêmes cym­bales qu’au Village Van­guard, avec LaFa­ro et Evans, qua­rante-huit ans plus tôt. En­core un signe… En­fin, il y eut Con­cer­to For Billy The Kid de George Rus­sell (“The Jazz Work­shop”, 1956), en­ten­du par ha­sard. Le pia­niste de l’or­chestre me stu­pé­fia par son time d’acier, la clar­té et l’in­ven­ti­vi­té de son phra­sé, la beau­té de son tou­cher. Ren­sei­gne­ment pris, il s’agis­sait du jeune Bill Evans. Tou­jours lui… Je connaissais dé­sor­mais ses sources : Bud Po­well, Son­ny Clark, Ho­race Sil­ver, Nat King Cole. Tout pre­nait une si­gni­fi­ca­tion nou­velle. Dans la fou­lée, j’ac­quis le ma­gis­tral “Eve­ry­bo­dy Digs Bill Evans”. J’avais mû­ri, j’étais en­fin prêt à re­ce­voir son mes­sage. Dès lors, je l’écou­tai d’une autre oreille, ad­mi­rant tou­jours plus la concen­tra­tion et la sin­gu­la­ri­té de son jeu, l’in­tel­li­gence et la hau­teur de sa vi­sion, son in­té­gri­té, qui me sert tou­jours de bous­sole dans les mo­ments de doute. Et, par­des­sus tout, sa ca­pa­ci­té à par­ler à notre âme ; ce pou­voir qui s’in­carne, mys­té­rieu­se­ment, dans un son qui n’est qu’à lui. Nom­mons ce­la fee­ling ou duende ; le fran­çais n’a pas en­core in­ven­té le mot ; cette force poé­tique rare qui nous console de n’être que ce que nous sommes et me rend Bill Evans in­dis­pen­sable. •

Bill rayon­nait, dé­ployant un phra­sé lim­pide, une élo­quence sans em­phase, une sin­cé­ri­té der­rière la­quelle je de­vi­nais des drames in­times.

Pia­niste et com­po­si­teur de for­ma­tion clas­sique, im­pro­vi­sa­teur au­to­di­dacte, Guillaume de Chas­sy a dé­lais­sé une car­rière d’in­gé­nieur pour se consa­crer à la mu­sique. Com­pa­gnon sous son nom ou en si­de­man au­près de Da­niel Yvi­nec, Paul Mo­tian, Mark Mur­phy, Pao­lo Fre­su, Stéphane Ke­re­cki, il a aus­si par­ti­ci­pé à des ren­contres avec des ar­tistes clas­siques comme la pia­niste Bri­gitte En­ge­rer ou les vo­ca­listes Na­tha­lie Des­saye et Laurent Naou­ri. En trio avec An­dy Shep­pard et Ch­ris­tophe Mar­guet, après une évo­ca­tion de l’oeuvre de Sha­kes­peare (“Sha­kes­peare Songs”), il vient d’en­re­gis­trer “Let­ters To Mar­lene”.

Guillaume de Chas­sy se­ra en concert le 20 mars à Pa­ris (ci­né­ma Le Bal­zac, “Nou­velle Vague” de Stéphane Ke­re­cki), le 21 avril à Ger­mi­gny-L’Exempt (“A Quiet Land” avec Tho­mas Sa­vy et Ar­nault Cui­si­nier), le 9 mai à Jazz Sous Les Pom­miers (“Let­ters To Mar­lene”).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.