“Une telle puis­sance et une telle hu­ma­ni­té...”

Jazz Magazine - - HOMMAGE - Par Jean-Phi­lippe Al­lard

Au dé­but des an­nées 1990, Ran­dy Wes­ton sort d’une longue pé­riode d’ou­bli grâce aux deux al­bums de­ve­nus cultes, “Por­traits” et “Spi­rit Of Our An­ces­tors”. Der­rière ces deux pro­jets am­bi­tieux, un pro­duc­teur fran­çais, Jean-Phi­lippe Al­lard. R

Ran­dy Wes­ton tient une place par­ti­cu­lière dans votre vie de pro­duc­teur puisque vous lui avez per­mis d’en­re­gis­trer “Por­traits” en 1989, qui a contri­bué en grande par­tie à re­lan­cer sa car­rière... Ef­fec­ti­ve­ment cette tri­lo­gie fi­gure par­mi mes toutes pre­mières pro­duc­tions à la tête de Po­lyG­ram Jazz. Ran­dy, de fait, a tou­jours été un ar­tiste confi­den­tiel, mais il est vrai que cette pé­riode était dif­fi­cile pour lui, il ne tour­nait presque plus, se pro­dui­sait prin­ci­pa­le­ment en so­lo. Ces disques, sans ren­con­trer un grand suc­cès com­mer­cial, l’ont re­mis au centre des dé­bats et amor­cé une forme d’em­bel­lie qui jus­qu’à sa mort ne s’est plus dé­men­tie. Il jouis­sait en­core d’une cer­taine re­con­nais­sance en Eu­rope et par­ti­cu­liè­re­ment en France, où il vi­vait en par­tie de­puis les an­nées 1970. Mais aux États-Unis il était to­ta­le­ment ou­blié, et je di­rais même mé­pri­sé. Ces trois “Por­traits” ont d’ailleurs été re­fu­sés par le pa­tron de Verve aux Etats-Unis, qui m’a tout sim­ple­ment dit que pour lui ce n’était « pas bon »... Je dé­bu­tais dans le mé­tier, je n’étais pas très sûr de moi et cette re­marque m’a cho­qué et for­te­ment ébran­lé. Je me suis mis à dou­ter de la qualité de la mu­sique que je ve­nais d’en­re­gis­trer, et ce­lui qui m’a re­mis d’aplomb, c’est John Sco­field, que je ne connais­sais pas à ce mo­ment-là, et qui lorsque je me suis pré­sen­té à lui la pre­mière fois au Sweet Ba­sil à New York m’a aus­si­tôt par­lé des disques de Ran­dy en me re­mer­ciant cha­leu­reu­se­ment de les avoir pro­duits. J’étais to­ta­le­ment in­con­nu à l’époque, et la ré­ac­tion de Sco­field m’a ré­con­for­té. Mais les disques de Ran­dy, et ceux que je vais pro­duire par la suite comme “Spi­rits Of Our An­ces­tors”, suc­cès pu­blic et cri­tique qui de­vien­dra une sorte de “clas­sique”, ne sont ja­mais sor­tis sur Verve aux Etats-Unis, mais sur An­tilles, di­ri­gé par Brian Bac­chus... Ran­dy, même au mo­ment de ses plus grands disques comme “Uhu­ru Afri­ca”, qui pour moi est un chef-d’oeuvre et une date dans l’his­toire de la mu­sique afro-amé­ri­caine, n’au­ra ja­mais été re­con­nu à sa juste va­leur.

Mais pour­quoi était-il si im­por­tant à vos yeux au point que vous pre­niez le risque d’une pro­duc­tion aus­si am­bi­tieuse alors même que vous dé­bu­tiez dans le mé­tier ? Parce que j’ai tou­jours ado­ré ce pia­niste ! Le disque “Afri­can Nite” qu’avait sor­ti Jean-Jacques Pussiau en 1975 pour inau­gu­rer son la­bel OWL Re­cords m’avait beau­coup im­pres­sion­né. Je crois que c’est par ce biais, d’ailleurs, que j’ai dé­cou­vert Ran­dy, et ma fas­ci­na­tion pour ce mu­si­cien n’a dès lors ja­mais ces­sé, al­lant même tou­jours s’ac­cen­tuant au fur et à me­sure que j’ai dé­cou­vert l’éten­due de sa dis­co­gra­phie et la pro­fon­deur de sa mu­sique au gré des ré­édi­tions. Le

voir sur scène aus­si a été un mo­ment clé. Il dé­ga­geait une telle puis­sance et une telle hu­ma­ni­té : c’était tout ce que j’ai­mais. Du coup, quand j’ai en­ten­du par­ler de ce pro­jet alors que je ve­nais à peine d’en­trer dans mes fonc­tions à la tête de Po­lyG­ram Jazz, j’ai tout de suite sai­si l’oc­ca­sion. Dès nos pre­mières ren­contres le cou­rant a pas­sé entre nous. Je par­lais très peu an­glais à l’époque, mais lui as­sez bien fran­çais, on a com­mu­ni­qué comme ça dans une sorte de sa­bir et on s’est spon­ta­né­ment “en­ten­dus“. Il était très im­pres­sion­nant phy­si­que­ment et vrai­ment très cha­leu­reux, même si quand on com­men­çait à le connaître un peu, on le sur­pre­nait ré­gu­liè­re­ment à plon­ger dans des phases d’in­tros­pec­tion un peu énig­ma­tiques tein­tées de mé­lan­co­lie. J’ai beau­coup ap­pris à son con­tact, c’était quel­qu’un de très cha­leu­reux et po­si­tif qui ai­mait beau­coup com­mu­ni­quer, trans­mettre. Les mu­si­ciens avec qui il jouait le res­pec­taient énor­mé­ment, il avait un cô­té royal qui en im­po­sait. J’ai pro­duit une di­zaine d’al­bums avec lui, mais il y en a où j’ai été plus im­pli­qué. Hor­mis “Por­traits”, “The Spi­rits Of Our An­ces­tors”, avec Mel­ba Lis­ton, Pha­roah San­ders, De­wey Red­man et Diz­zy Gilles­pie, a vrai­ment été un disque im­por­tant dans notre col­la­bo­ra­tion. C’étaient ses re­trou­vailles avec Mel­ba Lis­ton, et Ran­dy te­nait vrai­ment à rendre hom­mage et re­don­ner à cette trom­bo­niste et ar­ran­geuse la place qu’elle mé­ri­tait se­lon lui dans l’his­toire du jazz. C’était aus­si une de ses qua­li­tés, cette hu­mi­li­té, cette fa­çon de mettre la mu­sique en avant, de ne pas se fixer sur son ego. Pour lui, Mel­ba était hon­teu­se­ment sous-es­ti­mée et il te­nait à cor­ri­ger cette in­jus­tice. On a mon­té ce pro­jet dans cette op­tique avec Ran­dy, en se concer­tant étroi­te­ment sur le choix des mu­si­ciens : en plus de Billy Har­per, c’est moi qui ai pro­po­sé d’in­tro­duire dans son uni­vers Pha­roah San­ders et De­wey Red­man, deux saxo­pho­nistes té­nors ma­jeurs avec qui il n’avait ja­mais joué jusque-là. Il a ac­cep­té, même s’il lais­sait beau­coup le lead à Mel­ba, et qu’elle n’ap­pré­ciait pas trop ce genre de mu­si­ciens, pas as­sez pré­cis et bons lec­teurs à son goût... Mais c’est ce mé­lange de ri­gueur et de li­ber­té qui fait l’ori­gi­na­li­té de ce pro­jet. Par la suite je me suis en­core beau­coup im­pli­qué dans “Vol­ca­no Blues” – en­core avec Mel­ba –, “Sa­ga” avec Billy Hig­gins ain­si que sur les pro­jets au Ma­roc avec les Gna­was. J’ai tou­jours ado­ré que sa mu­sique en­tre­tienne un rap­port in­time à la transe. Même en pia­no so­lo, son sens du groove était très im­pres­sion­nant. Mais c’est évi­dem­ment dans ses pro­jets avec les Gna­was que la di­men­sion spi­ri­tuelle et qua­si cha­ma­nique de sa mu­sique s’est le mieux ex­pri­mée. Il se di­sait ha­bi­té par les es­prits, il en­trait très fa­ci­le­ment dans ces zones où la mu­sique et la ma­gie se confondent.

Quelle trace lais­se­ra t-il se­lon vous ? Dans l’his­toire du jazz, il y a des mu­si­ciens ma­jeurs qui ont eu beau­coup d’in­fluence sur les orien­ta­tions de cette mu­sique – par­fois trop d’ailleurs ; et puis il y a ces mu­si­ciens plus se­crets, qui toute leur vie au­ront pro­duit une mu­sique qui n’ap­par­tient qu’à eux, et qui est d’au­tant plus pré­cieuse. Ran­dy fait par­tie de ces ori­gi­naux qui n’ont pas fait école mais qui sont es­sen­tiels. Je pense qu’il res­te­ra dans le jazz comme un grand com­po­si­teur, mais son ap­proche du pia­no aus­si était unique et son tra­vail in­ces­sant pour mettre en évi­dence les liens du jazz avec la mu­sique afri­caine fe­ra de lui une ré­fé­rence dans l’ave­nir. D’un point de vue per­son­nel, il est tout en haut dans mon pan­théon per­son­nel. Je peux dire au­jourd’hui que j’ai eu la chance de tra­vailler avec un de mes hé­ros et de m’en faire un ami. Ça n’ar­rive pas si sou­vent dans une vie. •

« J’ai eu la chance de tra­vailler avec un de mes hé­ros et de m’en faire un ami » : Jean-Phi­lippe Al­lard et Ran­dy Wes­ton en no­vembre 1990.

“Por­traits” de Ran­dy Wes­ton, en­re­gis­tré fin 1989 à Pa­ris.

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