Franck Tor­tiller

En 2006, Franck Tor­tiller fai­sait battre son coeur d’’ado en cé­lé­brant Led Zep­pe­lin. Six ans plus tard, il étrei­gnait le sou­ve­nir de Ja­nis Jo­plin. Il vient d’écrire un pro­gramme au­tour de Frank Zap­pa.

Jazz Magazine - - ÉDITO -

LLe vi­bra­pho­niste et com­po­si­teur Franck Tor­tiller n’est pas un jazz­man de pure souche. Il a gran­di dans les tou­pies du bal mu­sette et a connu des émois de ro­ckeur. À l’oc­ca­sion de sa pre­mière com­mu­nion, on lui of­frit un cen­drier et un disque de Lio­nel Hamp­ton ac­com­pa­gné de Clif­ford Brown. Peu de temps après, son frère lui glis­sait à l’oreille Smoke On The Wa­ter de Deep Purple, « hit mon­dial dont les pre­miers mots font la part belle à Frank Zap­pa et ses Mo­thers ». À 16 ans, il dé­couvre “Sheik Yer­bou­ti” de Zap­pa. L’ama­teur de pi­ments rock en res­sort trans­for­mé. Son es­prit ve­nait de s’ou­vrir à une plu­ra­li­té de sa­veurs. Di­rec­teur de l’Or­chestre Na­tio­nal de Jazz entre 2005 et 2008, il est du bois dont on fait les meilleurs as­sem­blages. De­ve­nu zap­païen, il est convain­cu que le créa­teur de Be-Bop Tan­go n’ap­par­tient pas au jazz : « Même s’il a eu des connexions avec des mu­si­ciens comme George Duke, sa mu­sique c’est tout autre chose ». C’est d’abord celle « d’un ar­tiste dont le point de vue est constam­ment en phase avec la so­cié­té ». Zap­pa est sou­vent per­çu comme une puis­sance de des­truc­tion. Tor­tiller ne le com­prend pas ain­si. Il en­tend plu­tôt son désen­chan­te­ment, les mots d’un homme « qui re­fuse de s’as­so­cier au rêve hip­pie et à tant d’illu­sions ». D’où un pro­gramme nul­le­ment orien­té vers des ins­tru­men­taux mais pui­sé au contraire dans la ma­tière chan­tée.

Car­nets de Ruth L’aven­ture prend sa source du cô­té de La­gny où les or­ga­ni­sa­teurs du Fes­ti­val de Jazz en Marne et Gon­doire lui passent com­mande d’un tra­vail au­tour de Zap­pa. « Il y eut un blanc de qua­rante-cinq se­condes sui­vi d’un oui qua­si­ment ir­ré­flé­chi. » Avant toute chose, il lui fal­lait réunir le groupe ca­pable de dé­ve­lop­per ce pro­jet dans une autre di­rec­tion, co­lo­rée des pig­ments d’au­jourd’hui. Il se rap­pe­la la phrase de Miles Da­vis : « Le pre­mier acte de com­po­si­tion, c’est de sa­voir avec qui on joue. » Pour d’ex­cel­lentes rai­sons ce se­raient les membres de Col­lec­tiv avec le­quel il ve­nait d’en­re­gis­trer un pre­mier disque et qui comp­taient des mu­si­ciens nour­ris de pop et de hip-hop, his­sant au som­met de leurs goûts le rap­peur Q-Tip, le pia­niste Ro­bert Glas­per et les har­diesses de Prince. L’un des chan­teurs, Yo­van Gi­rard, se­rait le plus qua­li­fié pour in­ter­pré­ter Mon­ta­na en fai­sant cou­ler son flow sur les al­li­té­ra­tions d’un texte évo­quant la cul­ture du fil den­taire. Ins­pi­ré par le vi­bra­phone de Roy Ayers, la new soul de Sla­kah the Beat­child et de D’An­ge­lo, Tor­tiller veut créer la sur­prise en re­pre­nant des titres tels que l’éner­gique An­dy, l’hymne freak Mo­ther People ou en­core Brown Shoes Don’t Make It, une pièce à l’in­ter­sec­tion de tous les styles. Dé­jà coif­fé d’un in­ti­tu­lé (Shut Up and Sing Yer Zap­pa), le ré­per­toire est qua­si­ment ca­lé qui don­ne­ra lieu à un en­re­gis­tre­ment pu­blic en ré­fé­rence aux al­bums live de Zap­pa, « pour la ten­sion du risque et les as­pé­ri­tés ». Tor­tiller est ca­té­go­rique : « Le ni­veau des live de Zap­pa est in­croyable. C’est une mu­sique au cor­deau, ja­mais froide, em­preinte d’une cer­taine mé­lan­co­lie no­tam­ment dans la fa­çon dont il or­chestre “Joe’s Ga­rage” avec des pa­roles qui sont plu­tôt désa­bu­sées ». Au coeur de ce pro­jet, une autre ré­fé­rence s’im­pose, celle de Ruth Un­der­wood, dont l’ex­pres­si­vi­té unique in­vite à la contem­pla­tion dans “Roxy The Mo­vie”. « Elle n’im­pro­vi­sait pas, pré­cise Tor­tiller, elle in­ter­pré­tait tou­jours des so­los écrits, mais ce qui est frap­pant, c’est que chaque fois qu’on l’en­tend jouer une note de vi­bra­phone, de xy­lo­phone ou de ma­rim­ba, on a le ré­flexe de dire que c’est le son de Zap­pa ». Sa ryth­mique suf­fi­sait, comme un trait de pein­ture, à dis­tin­guer un style, ce­lui qu’avait peint tout au long de son oeuvre le fon­da­teur des Mo­thers Of In­ven­tion.

Po­ker men­tors Les men­tors avoués de Tor­tiller sont Milt Jack­son et Mike Mai­nie­ri, le­quel avait re­joint Zap­pa sur la scène du Gar­rick Theatre en 1967. Un rap­pro­che­ment qui donne

Zap­pa live, c’est une mu­sique au cor­deau, ja­mais froide, em­preinte d’une cer­taine mé­lan­co­lie.”

plus de poids au tri­bute en pré­pa­ra­tion. Le vi­bra­pho­niste sait que les maîtres ne sont pas tou­jours is­sus du gi­ron. Il fut sur­pris d’ap­prendre de la bouche de Steve Swal­low que son mo­dèle ne ve­nait pas du jazz : « Ce­lui qui avait joué au cô­té de Stan Getz af­fir­mait avoir été in­fluen­cé par James Ja­mer­son, le bas­siste des Funk Bro­thers. Ce­la m’a beau­coup éclai­ré sur la di­men­sion ico­no­claste qu’on peut avoir dans un par­cours de mu­si­cien. Par­fois l’ou­ver­ture se cache sans que l’on s’y at­tende. Je pen­sais qu’il al­lait me ci­ter Paul Cham­bers ». Toutes les sources aux­quelles s’abreuvent Tor­tiller au mo­ment de faire tour­ner son hom­mage laissent de­vi­ner la pro­messe d’une ex­pé­ri­men­ta­tion sen­sible, un plat qu’au­rait pu mi­ton­ner Zap­pa dans une pour­suite de presque jazz s’il n’avait re­fer­mé son pa­ra­pluie en 1993. •

CONCERTS Le 14 oc­tobre à Ren­tilly, Shut Up and Sing Yer Zap­pa (Fes­ti­val Au­tomne Jazz), le 18 oc­tobre à Reims, Col­lec­tiv (Jaz­zus), le 19 oc­tobre à Sceaux, Col­lec­tiv (L’Oran­ge­rie), le 16 no­vembre à Ne­vers, Col­lec­tiv (D’Jazz Ne­vers Fes­ti­val).

Entre col­li­sion et fu­sion

Col­lec­tiv, le big band de Franck Tor­tiller, réunit de jeunes mu­si­ciens nés dans les an­nées 1990 et dont le rap­port au jazz passe par Prince et les ryth­miques hip-hop. Le big band de Franck Tor­tiller a été créé en 2016 au mo­ment où ce­lui-ci ve­nait d’écrire un pro­gramme au­tour de la mu­sique de Duke El­ling­ton. Les au­di­tions eurent lieu dans toute la France. Lorsque le groupe fut dé­fi­ni, il lui fit écou­ter de vieux disques de Roy Ayers, ses propres en­re­gis­tre­ments avec le Vien­na Art Or­ches­tra, puis s’in­té­res­sa à son tour aux al­bums que ses nou­veaux si­de­men fé­ti­chi­saient. Un croi­se­ment de che­mins et de goûts qui abou­ti­rait en avril 2018 à la réa­li­sa­tion de “Col­lec­tiv” (MCO / So­ca­disc). L’al­bum par­court plu­sieurs pé­riodes du jazz à par­tir de Charles Min­gus jus­qu’aux so­no­ri­tés les plus ac­tuelles, sui­vant une es­thé­tique que le vi­bra­pho­niste qua­li­fie de « col­li­sion / fu­sion ». Cette for­ma­tion, forte de treize ins­tru­men­tistes, ac­com­pa­gne­ra le pro­jet Shut Up and Play Yer Zap­pa en tour­née dès le mois d’oc­tobre. • GD

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