Sté­phane Ke­re­cki

De Bill Evans à Daft Punk

Jazz Magazine - - LA UNE -

BILL EVANS TRIO “Waltz For Deb­by” (Ri­ver­side, 1961) Sté­phane Ke­re­cki J’ai dé­cou­vert ce disque quand j’ai com­men­cé la contre­basse et je suis plu­tôt bien tom­bé, car Scott LaFa­ro est l’un des plus grands sur l’ins­tru­ment ! J’ai mis du temps à com­prendre comment on pou­vait jouer avec au­tant de li­ber­té tout en as­su­rant le rôle ryth­mique. LaFa­ro a cher­ché à jouer dif­fé­rem­ment en dé­ve­lop­pant un sens in­ouï de la mé­lo­die, il a d’abord été cla­ri­net­tiste et a trans­po­sé son jeu de cla­ri­nette pour la contre­basse. Ce qui me touche par­ti­cu­liè­re­ment dans cet al­bum, c’est l’in­ter­ac­tion entre la contre­basse et le pia­no. C’est une grande le­çon de li­ber­té. Le pia­no a été mon pre­mier ins­tru­ment, et j’y suis très sen­sible. Bill Evans est un grand maître et un har­mo­niste hors-pair, il n’est pas dans la vé­lo­ci­té, mais il a une science du pia­no in­éga­lable, avec un sens du voi­cing hors du com­mun. Quant à Paul Mo­tian, c’est l’un de mes bat­teurs pré­fé­rés, il a une fa­çon toute par­ti­cu­lière de mo­du­ler et de sculp­ter l’es­pace avec une so­no­ri­té re­con­nais­sable entre toutes. MILES DA­VIS “The Com­plete Concert 1964 – My Fun­ny Va­len­tine + Four & More” (Co­lum­bia, 1964) C’est l’un des disques de Miles que j’ai le plus écou­té. George Co­le­man était au saxo­phone. Il n’est pas res­té long­temps dans le groupe car To­ny Williams trou­vait qu’il avait un jeu trop clas­sique. Mais moi j’ap­pré­cie beau­coup son jeu ! C’est un disque prin­ci­pa­le­ment com­po­sé de stan­dards, où l’in­ter­ac­tion pia­no-basse-bat­te­rie est fan­tas­tique. Tous les so­los d’Her­bie Han­cock sont fa­bu­leux, je les ai d’ailleurs re­le­vés pour la plu­part, en par­ti­cu­lier ce­lui d’All Of You. Quant à Ron Car­ter, il est dans mon top 5 des contre­bas­sistes, il af­firme quelque chose dans sa so­no­ri­té qui est im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable, c’est un pi­lier in­des­truc­tible qui as­sure une basse fonc­tion­nelle, mais tel­le­ment belle et par­faite.

KEITH JAR­RETT QUAR­TET “Be­lon­ging” (ECM, 1974) A un mo­ment don­né, j’ai ar­rê­té d’écou­ter Keith Jar­rett pour pas­ser à autre chose, car j’au­rais pu y consa­crer toute ma vie ! Cet al­bum est fan­tas­tique, et lors­qu’on écoute la bal­lade Blos­som, on se rend compte qu’il s’agit du mor­ceau par­fait ! J’aime toutes ses pé­riodes, mais j’ai une af­fec­tion par­ti­cu­lière pour ce quar­tette, car j’adore la so­no­ri­té sin­gu­lière du saxo­phone de Jan Gar­ba­rek, et je consi­dère Palle Da­niels­son comme l’un des plus grands contre­bas­sistes. Il a un son fan­tas­tique et le tan­dem qu’il forme avec le bat­teur Jon Ch­ris­ten­sen était vrai­ment in­no­vant pour l’époque.

Je me suis ren­du compte qu’il y avait beau­coup de si­mi­li­tudes entre la French Touch des an­nées 1990 et la Nou­velle Vague des an­nées 1960.”

PINK FLOYD “Wish You Were Here” (Har­vest, 1975) C’est cer­tai­ne­ment le disque de Pink Floyd que j’ai le plus écou­té à l’époque où j’avais 16 ans et où j’étais gui­ta­riste. Da­vid Gil­mour, c’était pour moi le gui­tar he­ro ab­so­lu, je l’ado­rais. Ce qui me fas­ci­nait, c’était sa so­no­ri­té, car son jeu était somme toute as­sez mi­ni­ma­liste, mais l’émo­tion pas­sait par le son et sa so­no­ri­té était unique et sin­gu­lière. Quand je le ré­écoute au­jourd’hui, ça me fait tou­jours le même ef­fet. C’est pour moi, l’un des plus beaux sons de gui­tare avec ce­lui de Bill Fri­sell. J’étais très sen­sible aus­si au saxo­pho­niste Dick Per­ry. Cette pé­riode de Pink Floyd est pas­sion­nante et je me rends compte qu’elle fait le lien avec mon pro­jet “French Touch”, car cette mu­sique a ter­ri­ble­ment in­fluen­cé les groupes à ten­dance pop comme Air ou M 83.

OLD & NEW DREAMS “Old & New Dreams” (ECM, 1979) Il fal­lait ab­so­lu­ment un disque avec Char­lie Ha­den. Ce que j’aime dans le tra­vail de Man­fred Ei­cher [le pro­duc­teur d’ECM, NDR], c’est qu’il y a une réelle conscience du son, et dans cet al­bum la pa­lette so­nore est in­croyable. Ce qui m’im­porte en mu­sique, c’est le col­lec­tif et l’in­ter­ac­tion, et dans cet al­bum, l’in­ter­ac­tion est à 100 %. Je suis qua­si­ment cer­tain qu’ils sont en­trés en stu­dio sans se dire un mot au préa­lable : c’est en jouant qu’ils se parlent, est c’est par­fai­te­ment lim­pide. Quant à Char­lie Ha­den, il ex­prime quelque chose de très puis­sant et pro­fond quand il joue, un art in­té­rieur es­sen­tiel qui le met en vi­bra­tion et nous touche di­rec­te­ment.

Lorsque “Ho­me­work” est sor­ti, ç’a été une vé­ri­table ré­vo­lu­tion. C’était frais et no­va­teur. Les deux membres de Daft Punk sont des au­dio­philes et des sculp­teurs de son.”

KEN­NY WHEELER “Double, Double You” (Ecm, 1984) Le genre d’al­bum qui m’a tout de suite don­né en­vie de faire de la mu­sique... C’était la pre­mière fois que j’en­ten­dais John Tay­lor au pia­no, et je suis im­mé­dia­te­ment tom­bé amou­reux de sa fa­çon de jouer. Sans cet al­bum, je n’au­rais cer­tai­ne­ment ja­mais son­gé jouer avec lui. Quant à Ken­ny Wheeler, c’est un très grand mu­si­cien dou­blé d’un gé­nial com­po­si­teur. Il a une science in­croyable des com­po­si­tions et de l’ar­chi­tec­ture des mor­ceaux (la com­po­si­tion W.W). Inu­tile de pré­ci­ser que la paire ryth­mique Dave Hol­land/Jack DeJoh­nette fonc­tionne à mer­veille, et qu’elle se si­tue dans la li­gnée de celle for­mée par Ron Car­ter et To­ny Williams chez Miles. Au saxo­phone té­nor, Mi­chael Bre­cker est comme un pois­son dans l’eau dans ce ré­per­toire, où il a beau­coup d’es­pace pour s’ex­pri­mer. PAUL BLEY & GA­RY PEA­COCK “Part­ners” (Owl, 1991) Je te­nais à men­tion­ner ces deux monstres sa­crés que sont Paul Bley et Ga­ry Pea­cock, deux fous du son à la so­no­ri­té ma­gni­fique. Ga­ry Pea­cock a un jeu libre et ou­vert, une iden­ti­té pro­fonde, il ex­prime quelque chose d’im­por­tant quand il prend un so­lo : il parle de lui ! Paul Bley a une fa­çon par­ti­cu­lière de faire son­ner son pia­no, il a une grande cul­ture mu­si­cale et un sens de l’im­pro­vi­sa­tion in­ouï. Son ap­proche mo­derne du pia­no a in­fluen­cé la plu­part des pia­nistes, à com­men­cer par Keith Jar­rett, et John Tay­lor ! Avec l’exer­cice du duo pia­no-contre­basse, on dé­ve­loppe une al­chi­mie par­ti­cu­lière dans une es­thé­tique contem­po­raine et eu­ro­péenne. Tout est dans la qualité d’écoute et dans l’in­ter­ac­tion. Ce duo m’a ins­pi­ré lorsque j’ai moi-même joué en duo avec John Tay­lor.

DAFT PUNK “Ho­me­work” (Vir­gin, 1997) Au mi­lieu des an­nées 1990, j’étais bran­ché sur la house mu­sic et l’élec­tro et lorsque “Ho­me­work” est sor­ti, ç’a été une vé­ri­table ré­vo­lu­tion. C’était frais et no­va­teur. Les deux membres de Daft Punk sont des DJ ta­len­tueux et hy­per-créa­tifs, ils ont com­pris l’es­sence de la house mu­sic. Ce sont des au­dio­philes et des sculp­teurs de son, ils mé­langent toutes les mu­siques avec bon­heur et pos­sèdent une grande maî­trise des samples. Je me suis ren­du compte qu’il y avait beau­coup de si­mi­li­tudes entre la French Touch des an­nées 1990 et la Nou­velle Vague des an­nées 1960. C’était donc très co­hé­rent pour moi, après mon pro­jet “Nou­velle Vague”, d’en­chaî­ner avec “French Touch”.

BUGGE WESSELTOFT “New Concep­tion Of Jazz : Mo­ving” (Jazz­land, 2001) C’est très dif­fi­cile de conci­lier la mu­sique élec­tro et le jazz, et le pia­niste nor­vé­gien Bugge Wesseltoft a été le pre­mier à réus­sir cet ex­ploit. Sans son ap­port, Nils Pet­ter Mol­vaer n’au­rait ja­mais pu réa­li­ser “Kh­mer”. Bugge Wesseltoft est un très bon pia­niste de jazz, mais il a aus­si une ex­cel­lente cul­ture des mu­siques élec­tro­niques qui fait de lui un DJ de pre­mier ordre. J’ai le sou­ve­nir de l’avoir vu en concert en 2004 à La Ci­té de la Mu­sique en com­pa­gnie de John Sco­field, c’était vrai­ment si­dé­rant ! Cet al­bum me semble le plus réus­si et le plus co­hé­rent. PHOE­NIX “Wolf­gang Ama­deus Phoe­nix” (V2, 2009) Après Daft Punk, Phoe­nix est pour moi, l’un de meilleurs groupes de la French Touch, avec Air bien sûr. Si Air est un groupe de pro­duc­teurs ta­len­tueux qui joue des chan­sons pop et af­fec­tionne l’uni­vers de Pink Floyd, Phoe­nix est un vé­ri­table groupe de rock. Ils n’ont peur de rien et ont beau­coup d’hu­mour, jus­qu’à ci­ter Mo­zart et Liszt dans les titres de leurs chan­sons. Ils com­posent de vé­ri­tables chan­sons et pos­sèdent une vé­ri­table science du stu­dio, au point que l’on peut dire que le stu­dio est leur ins­tru­ment prin­ci­pal. Leur chan­son Lisz­to­ma­nia nous a four­ni une belle ligne mé­lo­dique et nous a par­ti­cu­liè­re­ment ins­pi­ré, comme en té­moigne le cho­rus d’Emile Pa­ri­sien au saxo­phone... • CD “French Touch” (Unik Ac­cess / Ou­there, [CHOC] Jazz Ma­ga­zine, lire p. 56). CONCERTS Le 6 oc­tobre à Pa­ris (Duc des Lom­bards).

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