Dis-moi comment tu manges, je te di­rai qui tu es…

Joggeur - - Alimentation/regimes Sante - Par Ma­rion De­lage - Pho­tos Fo­to­lia, Laurent Reviron et D.R.

VÉGÉ, VEGAN, BIO, PA­LÉO, SANS GLU­TEN, SANS SUCRE, SANS LACTOSE… IM­POS­SIBLE DE NE PAS CONNAÎTRE UN PROCHE SUI­VANT UN RÉ­GIME ALI­MEN­TAIRE PAR­TI­CU­LIER, NI DE VOIR ÉCLORE PRÈS DE CHEZ SOI DES RES­TAU­RANTS PRO­PO­SANT UNE CARTE AU CONCEPT SIN­GU­LIER. ET SI ON DÉCRYPTAIT TOUT ÇA ?

La no­tion de ré­gime ali­men­taire est sou­vent à rap­pro­cher de celle du contrôle et de la pri­va­tion. Res­tric­tion, ri­gueur, sa­cri­fice, pu­ni­tion, li­mi­ta­tion lui sont sou­vent as­so­ciés. Ac­tuel­le­ment, on a le sen­ti­ment que pour être dans le vent, il faut être « sans » : sans sucre, sans viande, sans glu­ten, sans lactose… Ne ris­quons-nous pas alors de man­ger sans plai­sir voire de perdre la san­té si nous pra­ti­quons ces ré­gimes sans sui­vi mé­di­cal ou à l’ex­trême ? Une grande ma­jo­ri­té des per­sonnes res­pec­tant ac­tuel­le­ment un ré­gime le fait de son plein gré, non pas suite à une in­to­lé­rance avé­rée mais plu­tôt par prin­cipe, par convic­tion. C’est le cas des mou­vances sup­pri­mant le glu­ten et le lactose, ou le ré­gime vé­gé­ta­lien par exemple. Pour­quoi ? Pour trai­ter ce vaste et com­plexe su­jet, nous avons re­cueilli les avis de trois ex­perts : Ma­rie-Ca­ro­line Sa­ve­lieff (dié­té­ti­cienne nu­tri­tion­niste, spé­cia­li­sée en nu­tri­tion du spor­tif), Marc For­tier-Beau­lieu (mé­de­cin, por­tant un pro­fond in­té­rêt aux ques­tions éthiques) et Sa­muel Ur­ta­do (os­téo­pathe D.O. et fon­da­teur du centre de Mieux-Être Os­teo Yo­ga). Tous les trois pra­tiquent par ailleurs la course à pied à très bon ni­veau. Comme l’ex­plique Marc For­tierBeau­lieu, « un ré­gime est d’abord cultu­rel. Il est sou­vent in­cons­ciem­ment im­po­sé par la sphère fa­mi­liale et ses tra­di­tions (ori­gine so­ciale, spé­ci­fi­ci­té ré­gio­nale, contraintes géo­gra­phiques et cli­ma­tiques). En somme, le conte­nu de notre as­siette se trans­met de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, comme toute autre tra­di­tion. Par ailleurs, le ca­rac­tère cultu­rel d’un ré­gime est en­core plus frap­pant lorsque ce­lui-ci rame à contre-cou­rant des ha­bi­tudes de la culture ma­jo­ri­taire, ne re­flé­tant alors que les prin­cipes d’un groupe, voire d’une « élite ». La part de l’in­cons­cient dans un ré­gime est en réa­li­té es­sen­tielle. » Or, pa­ra­doxa­le­ment, suivre un ré­gime pour un ma­lade ou un spor­tif, re­pré­sente un ef­fort, une vo­lon­té pour contrô­ler ses ap­ports ali­men­taires. En ef­fet, nous man­geons le plus sou­vent sans ré­flé­chir, gui­dés par l’ha­bi­tude et la cou­tume d’une part, et par les sen­sa­tions ins­tinc­tives de faim et de sa­tié­té d’autre part. Ain­si, c’est dans ce conflit et cette am­bi­va­lence que ré­sident les dan­gers éven­tuels de cer­tains ré­gimes pou­vant, à force de res­tric­tions et d’in­ter­dits, en­traî­ner de graves troubles du com­por­te­ment ali­men­taire.

Le mythe d’un ré­gime na­tu­rel

Pour Marc For­tier-Beau­lieu, « le ré­gime de nos an­cêtres pay­sans était na­tu­rel dans le sens où il se ba­sait sur ce que la na­ture of­frait spon­ta­né­ment là où nos an­cêtres vi­vaient. De plus, ces ali­ments étaient ef­fec­ti­ve­ment simples et peu trans­for­més. En réa­li­té, ce « ré­gime », ou « mo­dèle », était tout au­tant pé­tri de pra­tiques cultu­relles et re­li­gieuses, donc pas spon­ta­né du tout ! Il pou­vait d’ailleurs très bien être mau­vais pour la san­té... Lorsque nous fai­sons ré­fé­rence à la na­ture, nous nous re­pré­sen­tons en réa­li­té un cadre de vie plus ou moins im­po­sé, que notre sens cri­tique trans­forme en mo­dèle. Ce mo­dèle est en fait l’in­ter­pré­ta­tion que notre groupe cultu­rel fait de notre monde. On re­trouve ici l’as­pect col­lec­tif des ju­ge­ments qui s’oc­troient la tou­te­puis­sance pour éva­luer le ca­rac­tère na­tu­rel de notre fa­çon de nous nour­rir. » Les consom’ac­teurs pensent s’op­po­ser à la dic­ta­ture de la culture

LES SCIEN­TI­FIQUES PA­LÉON­TO­LOGUES SONT PLUS PRU­DENTS DANS LEUR IN­TER­PRÉ­TA­TION QUE LES ME­NEURS D’OPI­NION.

en bous­cu­lant de vieilles ha­bi­tudes. Plus de cé­réales (le glu­ten), plus de lait, que des pro­téines et pas de sucre, de l’huile et pas de beurre, pas de viande mais du to­fu, etc. Comment émergent ces cou­rants de pen­sée ? Dans quels mi­lieux so­ciaux sont-ils par­ti­cu­liè­re­ment sui­vis ? Sur quelles in­for­ma­tions s’ap­puient-ils ? Les études ré­vèlent que les per­sonnes adhé­rant à ces pra­tiques jouissent d’un ni­veau so­cial plu­tôt éle­vé, d’une culture gé­né­rale vaste et qu’elles cherchent à la fois à amé­lio­rer leur san­té, à me­ner une vie plus éthique et à trans­for­mer le monde. En bref, elles nour­rissent l’am­bi­tion de créer une nou­velle culture ali­men­taire. Dans quelle me­sure ne sont-elles pas plu­tôt les cibles de mou­ve­ments de na­ture pro­fon­dé­ment cultu­relle ? La plu­part de ces ten­dances sont en ef­fet is­sues de sources d’in­for­ma­tion de très large dif­fu­sion, sou­vent peu cri­ti­quées, voire com­plè­te­ment er­ro­nées. Il s’agit donc de la construction d’une théo­rie par un groupe, par une communauté. En­core une fois, on conclut à un phé­no­mène cultu­rel. Sa­muel Ur­ta­do et An­gé­li­ca Al­can­ta­ra (mé­de­cin na­tu­ro­pathe in­ter­ve­nant au centre Os­téo Yo­ga) par­tagent cet avis. « Chaque in­di­vi­du pos­sède un sys­tème di­ges­tif et une hy­giène ali­men­taire qui lui sont propres et, à ce titre, la nu­tri­tion in­di­vi­duelle doit être pri­vi­lé­giée. Les ré­gimes col­lec­tifs ne peuvent être adap­tés à chaque cas par­ti­cu­lier. » « La cou­tume lie, l’ha­bi­tude dé­lie », ain­si s’ex­pri­mait le phi­lo­sophe Alain. Dans les deux cas, les mé­ca­nismes sont in­cons­cients : la cou­tume est col­lec­tive, donc cultu­relle, alors que l’ha­bi­tude est in­di­vi­duelle. La cou­tume pré­sente un ca­rac­tère contrai­gnant : re­je­ter les cou­tumes conduit sou­vent à l’ex­clu­sion du groupe dans le­quel la nais­sance nous a pla­cés. L’ha­bi­tude, quant à elle, li­bère l’in­di­vi­du en évi­tant de ré­flé­chir avant chaque geste. Il y a de bonnes et de mau­vaises ha­bi­tudes, on ap­pelle les pre­mières ver­tus, les autres des vices.

Cas du mo­dèle pa­léo : « c’était mieux avant » ?

Pour Marc For­tier-Beau­lieu, « ce ré­gime vise à re­trou­ver les ha­bi­tudes ali­men­taires de l’époque pa­léo­li­thique, où l’agri­cul­ture n’était pas en­core ap­pa­rue et où les ha­bi­tants étaient chas­seurs-cueilleurs. On sup­pose que ces hommes pré­his­to­riques man­geaient beau­coup de viande, du pois­son, des ra­cines, des noix et des baies. Les adeptes de ce mo­dèle af­firment que quelques di­zaines de mil­liers d’an­nées plus tard, nos or­ga­nismes ne se sont pas en­core adap­tés aux nou­veaux ali­ments de la ré­vo­lu­tion néo­li­thique ayant conduit à l’in­ven­tion de l’agri­cul­ture. Sont alors prin­ci­pa­le­ment poin­tés du doigt les cé­réales et les lai­tages. Des études ré­centes sur l’adap­ta­tion du cer­veau à un ré­gime sans sucre prouvent néan­moins très lar­ge­ment le contraire : nos cel­lules s’ha­bi­tuent très vite à des chan­ge­ments dras­tiques. L’idéo­lo­gie qui sous-tend ce ré­gime est de na­ture ar­chaïque. Tout au long de l’his­toire de la pen­sée, on a vu re­ve­nir des sys­tèmes fon­dés sur le « c’était mieux avant », sur l’idée my­thique d’une ori­gine pure pol­luée par les com­por­te­ments mo­dernes. Ce phé­no­mène, om­ni­pré­sent dans le do­maine re­li­gieux ac­tuel­le­ment, peut être in­ter­pré­té comme le signe de pé­riodes trou­blées au cours des­quelles les gens sont en perte de re­pères. Or, ce que nous sa­vons du pas­sé est sou­vent

Le man­tra « Mens­sa­na in­cor­po­re­sa­no » n’a ja­mais été au­tant sui­vi et ap­pli­qué...

Mo­dèle pa­léo : était-ce vrai­ment mieux avant ? Une as­siette co­lo­rée, gage d’une ali­men­ta­tion san­té ! Beau­coup de sucres en rai­son des fruits secs : cette as­siette est par­faite juste après l’en­traî­ne­ment par exemple.

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