Jeune vieillis pas!

FRANCHIR LE CAP DU « MI­LIEU DE VIE » PEUT SONNER COMME UNE CONDAM­NA­TION, L’EN­TRÉE DANS UN AUTRE MONDE, CE­LUI « DES AN­CIENS ». EN SOMME, LE DÉ­BUT DE LA FIN. À L’IN­VERSE, FRANCHIR LE SEUIL DU CLUB DES QUINQUAS PEUT POUR CER­TAINS ÊTRE SYNONYME DE HYPE AB­SO­LU

Joggeur - - Entrainement Courir, Un Loisir De Vieux - Par Ma­rion De­lage

Les an­nées run­ning ne se comptent heu­reu­se­ment pas en an­nées chien. Plus on est jeune, plus on court vite, certes, mais plus on ac­cu­mule les prin­temps, plus on est ca­pable de cou­rir long­temps. Par ailleurs, en­trer dans la ca­té­go­rie des vé­té­rans amène son lot de bonnes nou­velles. C’est par exemple en­fin l’op­por­tu­ni­té de vi­ser les po­diums et leurs pa­niers gar­nis. On fran­chit la ligne ova­tion­né par le spea­ker qui loue nos ver­tus ma­cé­do­niennes, à sa­voir la fé­ro­ci­té et la dé­ter­mi­na­tion. Et puis, il ne faut pas ou­blier que nous al­lons vivre vingt ans de plus que les per­sonnes qui avaient 50 ans il y a trente ou qua­rante ans. Ce qui si­gni­fie qu’à 50 ans, nous avons en­core trente ou qua­rante ans pour vivre des choses cap­ti­vantes. Vous me sui­vez ? Alors c’est dé­cré­té, 50 est le nou­veau 20 ! Si grâce à Brid­get Jones, on a prou­vé que l’âge de rai­son était at­teint non pas à 7 ans mais à 40 bien cor­sés, 50 ans est dé­fi­ni­ti­ve­ment l’âge de la sé­ré­ni­té. On re­garde ce qui a été ac­com­pli et ce que l’on peut trans­mettre. Ce n’est plus un âge que l’on su­bit mais que l’on af­firme. Beau­coup de quinquas se fixent de nou­veaux chal­lenges et les réus­sissent ! Parce qu’ils connaissent en­fin leurs do­maines de pré­di­lec­tion et d’ex­cel­lence. On au­rait vou­lu être cham­pion du 100 m pa­pillon mais on a la car­rure d’une grande as­perge trop cuite ? Qu’à ce­la ne tienne, les deux chi­po­la­tas qui nous servent de jambes courent vite. Autre force des quinquas, ils as­sument plus fa­ci­le­ment ce qui leur plaît vrai­ment et se contre­fichent du ju­ge­ment d’au­trui. Bref, à 50 ba­lais, on ose tout, sans ta­bou. D’ailleurs, il n’est pas rare de connaître par­mi notre en­tou­rage des per­sonnes qui se sont lan­cé des dé­fis (à la con ?) du type : « Pour mes 50 ans, je cours un marathon », « Pour nos vingt ans de ma­riage, on se fait un 100 km », « Une fois en re­traite, je me fais le marathon des Sables », j’en passe et des meilleurs (ou pas)…

Cou­rir, c’est res­ter jeune

Au tra­vers de deux té­moi­gnages, je sou­haite mettre en lu­mière ces quinquas hy­per-ac­tifs, hy­per-spor­tifs, qui courent tou­jours au­tant qu’à leurs 20 ans, ou qui s’y sont mis plus tard, jus­te­ment. Et al­lez sa­voir, peut-être qu’ils savent en­fin après quoi ils courent, eux. Pas­sons donc leurs ha­bi­tudes de spor­tifs au peigne fin, en es­pé­rant y trou­ver des pistes pour du­rer (presque) sans fin ! Les pro­fils de nos sus­pects ? Bru­no a 57 ans. Il est car­dio­logue, ma­rié et père de quatre en­fants. Il ha­bite en Es­sonne et est li­cen­cié au Lisses AC. Chan­tal a, elle, 51 ans. Elle est ma­riée et mère de deux en­fants. Em­ployée de banque sur Pa­ris, elle ha­bite en Seine-Saint-De­nis et est li­cen­ciée à l’USM Ga­gny. Bru­no par­ti­cipe à des com­pé­ti­tions de course à pied de­puis plus de qua­rante-cinq ans. « Dans les an­nées 70, mon père cou­rait une fois par an le Cross du Fi­ga­ro, qui avait in­no­vé en créant une com­pé­ti­tion pour les non-li­cen­ciés. J’y ai par­ti­ci­pé pour la pre­mière fois à 10 ans, sans dos­sard, et j’ai en­suite cou­ru une tren­taine d’édi­tions, en non li­cen­cié, avec au dé­but le rêve de ter­mi­ner sur le po­dium. Mais après un dé­part ra­pide, j’étais tou­jours obli­gé de lais­ser fi­ler la tête de course après 500 m, me fai­sant ain­si dou­bler pen­dant tout le cross, sauf dans les 300 der­niers mètres où je re­pre­nais quelques places ». Dans mon ex­trême bon­té, je ne le dé­non­ce­rai pas à ASO pour avoir cou­ru sans dos­sard. En re­vanche, je sou­haite sou­li­gner que dé­pas­se­ment de soi, bon es­prit de com­pé­ti­tion et joie de partager un mo­ment en fa­mille l’ha­bitent de­puis ses plus jeunes an­nées et ne ces­se­ront de le por­ter. Chan­tal dé­bute la course plus tar­di­ve­ment. Même si de­puis plu­sieurs an­nées, elle par­ti­cipe à chaque édi­tion de La Pa­ri­sienne et à Odys­sea, c’est en 2012 qu’elle s’y met sé­rieu­se­ment en s’ins­cri­vant à la sec­tion course à pied de son en­tre­prise. « Quelque 10 km puis ar­rive as­sez ra­pi­de­ment mon pre­mier

se­mi- marathon, en oc­tobre 2012 (ce­lui de Meaux). En 2014, je m’ins­cris sur le marathon de Pa­ris un peu par ha­sard. En ef­fet, je m’y prends trop tard pour les ins­crip­tions sur le se­mi de Pa­ris et dé­cide de me ra­battre sur le marathon ! L’an­née sui­vante, j’en fais deux, ce­lui du Mont-Saint-Mi­chel en mai et Bu­da­pest en oc­tobre. En 2016, j’ai cou­ru le marathon de Bar­ce­lone et, cette an­née, ce­lui de Rome. » Bru­no est un cou­reur plu­ri­dis­ci­pli­naire. Des 400 m aux ul­tra-trails en pas­sant par plu­sieurs Pa­ris-Ver­sailles, les sai­sons de cross et les 24 heures, il se frotte à tout, se­lon ses en­vies. À 29 ans, il s’aligne sur son pre­mier 100 km, ce­lui de Millau, et le boucle en 8 h 25. Pa­ra­doxa­le­ment, il at­tend ses 35 ans pour se li­cen­cier à la FFA. « Je m’en­traî­nais seul et par­ti­ci­pais aux com­pé­ti­tions en tant que non­li­cen­cié, la ques­tion ne se po­sait donc pas. Puis mes en­fants ont pris leur li­cence au club des Lisses et j’ai fi­ni par sym­pa­thi­ser avec les cou­reurs et les en­traî­neurs. » Ac­tuel­le­ment, Bru­no court 4 à 8 fois par se­maine, sou­vent le ma­tin (ré­veil quel­que­fois à 5 h 45), seul, avant d’al­ler tra­vailler. Il passe deux à trois séances avec son club et s’aligne sur une ving­taine de com­pé­ti­tions par an. Ain­si, il court presque tous les jours, nage une de­mi-heure par se­maine et pro­fite des va­cances pour pra­ti­quer d’autres sports, ski, vé­lo, triath­lon, kayak, planche à voile. « J’aime va­rier les dis­tances et les types de courses mais mes meilleures ap­ti­tudes sont main­te­nant sur l’ul­tra, et en par­ti­cu­lier les courses de 24 heures ». Ma­ni­fes­te­ment, notre sus­pect #1 a le pro­fil d’un hy­per­ac­tif, croi­sé avec un pas­sion­né… Chan­tal a quant à elle pra­ti­qué sur­tout la route jus­qu’à pré­sent. Elle s’oriente peu à peu vers le trail et les longues dis­tances. Pour ses 50 ans, elle s’offre son dos­sard pour la Sain­té­lyon ! Cette an­née, elle a par­ti­ci­pé à la Maxi Race d’An­ne­cy. Elle court gé­né­ra­le­ment trois séances par se­maine. En pré­pa­ra­tion d’une course, elle passe à quatre, voire cinq séances al­liant foo­ting, piste et sor­ties longues. Notre sus­pect #2 est le por­trait de la cou­reuse ré­vé­lée sur le tard, ap­pli­quée et as­si­due dans sa pra­tique.

La course et l’en­tou­rage

Bru­no court peut-être seul le ma­tin (mais que fait sa femme à 5 h 45, fran­che­ment ?) mais c’est en fa­mille qu’il par­tage la ma­jo­ri­té des mo­ments spor­tifs. « Mes en­fants font aus­si de la course à pied, plus ou moins as­si­dû­ment. Ils ont bien sûr dû être in­fluen­cés mais je n’ai rien im­po­sé. Nous avons pas­sé de bons mo­ments en fa­mille sur des cross ou des courses sur route avec épreuves par ca­té­go­ries où je cou­rais avec mon père, mes quatre en­fants, mes ne­veux et leurs pa­rents ». Trois gé­né­ra­tions, rien que ça ! Qui a par­lé de réunions de fa­mille so­po­ri­fiques où grand-mère pique du nez dans la crème brû­lée ? Chez Bru­no, on se dépense et on par­tage. Pour Chan­tal, la course à pied se pra­tique avec ses amis de la sec­tion de son en­tre­prise. Les autres membres de sa fa­mille ne courent pas mais ce­la ne l’em­pêche pas d’en pro­fi­ter : « Dès qu’on part en va­cances, je pré­vois une course dans la ré­gion. Quand j’en­vi­sage une course à l’étran­ger ou hors Ile-de-France, je de­mande l’avis de ma fa­mille et la ré­ponse est tou­jours : “Fais-toi plai­sir” ». Ce qui plaît à Chan­tal, c’est la convi­via­li­té qu’elle re­trouve à pra­ti­quer son sport en­tou­rée de ses amis. « L’ob­jec­tif est de cou­rir en­semble, se mo­ti­ver mu­tuel­le­ment et franchir la ligne d’ar­ri­vée. » Bien sûr, la pra­tique évo­lue avec le temps parce que cha­cun se doit d’écou­ter son corps pour le pré­ser­ver des bles­sures. Mais pour Bru­no, les sen­sa­tions sont les mêmes qu’à 20 ans. La vi­tesse com­mence à di­mi­nuer, certes, sur­tout sur les dis­tances courtes. En re­vanche, sur l’ul­tra, il a net­te­ment pro­gres­sé, no­tam­ment sur la ges­tion de l’alimentation juste avant et pen­dant l’épreuve. Se­lon Bru­no, c’est l’une des clés de la per­for­mance, per­met­tant d’évi­ter les troubles di­ges­tifs et de dis­po­ser d’une éner­gie suf­fi­sante. En ce qui concerne les bles­sures, il n’en comp­ta­bi­lise que très peu. « J’ai eu quelques pro­blèmes sur des 24 h : une rhab­do­myo­lyse (des­truc­tion de cel­lules mus­cu­laires pro­vo­quant une al­té­ra­tion de la fonc­tion ré­nale) après avoir conti­nué à cou­rir pen­dant plu­sieurs heures mal­gré des dou­leurs mus­cu­laires im­por­tantes. J’ai aus­si connu un épi­sode de cé­ci­té (ayant dis­pa­ru après deux heures d’ar­rêt), pro­ba­ble­ment lié à une souf­france de la cor­née ir­ri­tée par la sueur. Et une pé­ri­os­tite m’a obli­gé à aban­don­ner après 150 km. Je consulte par ailleurs un os­téo­pathe en cas de petite dou­leur. » Chan­tal, elle, ne dé­plore qu’une seule grosse bles­sure, juste avant son pre­mier marathon en 2014, le syn­drome de l’es­suie-glace. Six mois sans cou­rir, ac­com­pa­gnés de nom­breuses séances de ki­né­si­thé­ra­pie et de po­do­lo­gie. De­puis, elle consulte un po­do­logue avant chaque grosse course. « Après ma bles­sure, le mé­de­cin m’a pres­crit des se­melles et de­puis j’ai pris l’ha­bi­tude du po­do­logue. »

Dans leur as­siette, fête ou diète ?

Bonne nou­velle, ni Bru­no ni Chan­tal ne suivent de ré­gime par­ti­cu­lier (dans ta face le « no-glu/no lac­tose » ). Cou­rant beau­coup (doux

eu­phé­misme), Bru­no s’au­to­rise à « man­ger beau­coup », en es­sayant tout de même de li­mi­ter son ap­pé­tence pour le sucre. Il es­saie, on a dit. Il boit très peu d’al­cool et mange de moins en moins de viande. At­ten­tion, ce qui va suivre va en dé­goû­ter plus d’un(e), son poids est le même qu’à l’âge de 20 ans. « Pen­dant la course, je ne prends rien sur les ef­forts de moins de 1 h 30. Sur les en­traî­ne­ments de plus de 1 h 30, je me pré­pare une bois­son eau + sucre + une pin­cée de sel + jus de ci­tron. Sur les ul­tras, j’uti­lise presque uni­que­ment des bois­sons de l’ef­fort avec, de temps en temps, une barre pro­téi­née. Avant les ul­tras, je me contente main­te­nant d’un ré­gime hy­per­glu­ci­dique les trois ou quatre jours pré­cé­dant l’épreuve, mais sans ex­cès, et pauvre en fibres les der­nières 48 heures. À une époque, j’es­sayais de prendre énor­mé­ment de glu­cides pour faire des ré­serves mais j’abor­dais l’épreuve avec un sys­tème di­ges­tif per­tur­bé. En­fin, je fais ré­gu­liè­re­ment des cures mul­ti­vi­ta­mi­nées avec un peu de fer et de spi­ru­line. » Chan­tal est sui­vie par une dié­té­ti­cienne, parce qu’elle en res­sent le be­soin et que ce­la la ras­sure et la contraint à une bonne hy­giène ali­men­taire, sans suivre de ré­gime par­ti­cu­lier. Mais alors, après quoi courent-ils ? Ma­ni­fes­te­ment, Bru­no dé­tient le se­cret pour prendre au­tant de plai­sir à cou­rir main­te­nant qu’à ses 10 ans. « Le simple fait de cou­rir me pro­cure du plai­sir, sur­tout après 30/45 mi­nutes (pro­ba­ble­ment les en­dor­phines). J’ai la chance de pou­voir cou­rir en na­ture, ce qui ren­force la sen­sa­tion de joie, le must étant de cou­rir dans la mon­tagne, en bord de mer ou autres sites na­tu­rels re­mar­quables. » La course à pied, sur­tout en foo­ting, est aus­si une jouis­sance cé­ré­brale. « Je cours quel­que­fois “en pleine conscience”, sans au­cune pen­sée, en par­faite com­mu­nion avec la na­ture. À d’autres mo­ments, ce­la me per­met au contraire une ré­flexion in­tense. J’or­ga­nise ma jour­née, je ré­flé­chis sur ma vie, sur la po­li­tique, éla­bore des pro­jets. Lorsque j’étais étu­diant, il m’est sou­vent ar­ri­vé de trou­ver la so­lu­tion d’un pro­blème de maths qui me ré­sis­tait en cou­rant ! » Bru­no a aus­si tou­jours ai­mé l’as­pect com­pé­ti­tion, pas for­cé­ment en­vers les autres d’ailleurs. Les ul­tras, 24 h en par­ti­cu­lier, sont sur­tout une com­pé­ti­tion contre soi-même. Plai­sir de se lan­cer un dé­fi et d’es­sayer de le réa­li­ser. « Je prends ce­la comme un jeu. Je cours pour m’amu­ser. À l’ar­ri­vée

À PAR­TIR D’UN CER­TAIN ÂGE, IL Y A UNE BAISSE DES PER­FOR­MANCES QU’IL FAUT POU­VOIR AC­CEP­TER. LE PLAI­SIR EST AILLEURS…

Il n’y a pas d’âge pour en­ta­mer des courses de longue ha­leine. C’est sou­vent pas­sée la qua­ran­taine, voire la cin­quan­taine, que l’on s’oriente vers des épreuves « longue dis­tance » comme le Treg.

On ne le di­ra ja­mais as­sez mais le jog­ging est le meilleur moyen de gar­der le sou­rire, même quand ça tire un peu… Et avec l’âge, le sou­rire, c’est im­por­tant, pas vrai ?

La mé­daille sym­bo­lise une belle réus­site. On trouve des se­niors com­pé­ti­tifs mais plus sou­vent des run­ners dé­si­reux de partager un beau mo­ment de convi­via­li­té.

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