MAR­CO DE GAS­PE­RI LA VI­TA AL­LA MONTANA

Dans l’uni­vers de la course de mon­tagne, Mar­co De Gas­pe­ri est une lé­gende. Six fois cham­pion du monde, il ne se consi­dère pour­tant pas comme un mythe, mais un simple spor­tif pas­sion­né. Et épi­cu­rien.

Jogging International - - Planète Trail Portrait - MA­RIE PA­TU­REL, PHO­TOS DR ET LIO­NEL MONTICO

R en­con­trer Mar­co De Gas­pe­ri est un privilège qui se mé­rite. Vé­ri­table cou­rant d’air, le cham­pion est par­tout à la fois. Il vous sou­rit, vous adresse un mot gen­til et, l’ins­tant d’après, l’oi­seau s’est dé­jà en­vo­lé. Mar­co, c’est un pe­tit ga­ba­rit bour­ré d’éner­gie, au sou­rire fa­cile et à l’ac­cent dé­li­cieu­se­ment chan­tant. S’il est aus­si dif­fi­cile à at­tra­per qu’un co­li­bri, il sait pour­tant se po­ser, le temps d’une rencontre – au­tour d’un verre, for­cé­ment ! Bien que spor­tif de haut ni­veau, Mar­co n’en est pas moins un épi­cu­rien, adepte de bons vins et de bonne chère. Rien d’éton­nant pour cet enfant du Val­te­line, une char­mante val­lée au­tant mé­con­nue des Fran­çais que ré­pu­tée en Ita­lie pour ses crus de qua­li­té. « Il y a quelques an­nées, je suis al­lé en Cham­pagne. Le len­de­main d’une su­per soi­rée à pro­fi­ter d’un re­pas et de vins lo­caux, nous sommes al­lés cou­rir dans les vignes. C’est à ce mo­ment-là que je me suis dit que je pou­vais faire quelque chose dans le Val­te­line, à la fois pour dé­ve­lop­per le tourisme et pour faire connaître la vie de ses ha­bi­tants qui doivent tra­vailler dur pour culti­ver le rai­sin » , confie Mar­co, dans un an­glais tein­té de so­no­ri­tés la­tines.

La pas­sion du par­tage

Parce qu’un tel cham­pion, qui a écu­mé le cir­cuit in­ter­na­tio­nal, sait for­cé­ment ce qu’at­tendent les cou­reurs, mais aus­si parce que Mar­co dé­sire of­frir des évé­ne­ments in­ou­bliables aux par­ti­ci­pants, le succès est au ren­dez-vous. La qua­trième édi­tion du Val­tel­li­na Wine Trail réunis­sait à l’au­tomne der­nier 2 000 concur­rents ! « J’aime la per­for­mance, mais je veux aus­si don­ner à tous les cou­reurs l’im­pres­sion que ce ter­ri­toire a quelque chose à leur of­frir. Nous ai­mons les

cou­reurs et ils le res­sentent. » Pour fuir l’am­biance tré­pi­dante de l’aire d’ar­ri­vée du Val­tel­li­na Wine Trail, Mar­co m’en­traîne dans un ca­fé. Tout en si­ro­tant son cock­tail, il me ra­conte avec sim­pli­ci­té son par­cours éton­nant. Né à Bor­mio, le pe­tit Mar­co fait du sport dès son plus jeune âge, mais sans bril

ler. « J’ai­mais bien le sport, comme tous les jeunes. J’ai d’abord pra­ti­qué le ski nor­dique, puis j’ai com­men­cé à cou­rir à 12 ans. Mon père était lui- même cou­reur dans les an­nées 1970 et connais­sait ce­lui qui fut long­temps mon en­traî­neur : Adria­no Gre­co, un guide de mon­tagne qui était aus­si l’un des meilleurs cou­reurs en mon­tagne du monde. J’hal­lu­ci­nais quand je le voyais cou­rir en al­ti­tude et même dans la neige ! Moi, je n’étais pas bon, j’étais plu­tôt en mi­lieu de pe­lo­ton, voire plus loin en­core… » Bien qu’il soit fé­ru de mon­tagne, le jeune Mar­co n’est pas très im­pli­qué dans son en­traî­ne­ment. Mais, il se découvre pe­tit à pe­tit une vé­ri­table vo­ca­tion pour le moun­tain run­ning et s’in­ves­tit de plus en plus, toujours coa­ché par Adria­no Gre­co. En 1996, l’Ita­lien dé­croche le titre de cham­pion du monde ju­nior de course en mon­tagne, en Au­triche. Le dé­clic est là. « J’ai pris conscience que je pou­vais réa­li­ser mon rêve et construire une car­rière de cou­reur pro­fes­sion­nel. Alors, j’ai re­joint la Fo­res­tale, un club mi­li­taire, à l’âge de 23 ans. Grâce à mon sta­tut de cou­reur de haut ni­veau, j’ai pu m’en­traî­ner sans avoir be­soin de tra­vailler. Mais il est temps dé­sor­mais de tour­ner la page » , ajoute Mar­co.

Prio­ri­té fa­mille

Au­jourd’hui, à 39 ans, le cham­pion n’a plus rien à prou­ver. Dé­ten­teur de l’un des plus beaux pal­ma­rès de la dis­ci­pline, avec no­tam­ment six titres de cham­pion du monde et des vic­toires sur des épreuves pres­ti­gieuses (entre autres, Sierre-Zi­nal en 2008, 2011 et 2012, et le Ma­ra­thon de la Jung­frau, en 2010), il as­pire dé­sor­mais à une autre vie. « Je ne peux plus être aus­si com­pé­ti­tif

qu’au­tre­fois et je suis moins mo­ti­vé pour m’en­traî­ner de ma­nière in­ten­sive. Et puis, j’ai une fa­mille et je me dois d’être pré­sent au­près d’elle. » Pa­pa d’une pe­tite Li­dia de 6 ans, Mar­co n’est autre que le com­pa­gnon d’Eli­sa Des­co, cham­pionne du monde de sky­run

ning, en 2014. « Eli­sa est plus jeune que moi et doit en­core voya­ger, car elle a le po­ten­tiel pour ga­gner de nom­breuses courses. Elle a su re­ve­nir au pre­mier plan après les an­nées dif­fi­ciles que nous avons vé­cues. »

Pas de ta­bous

Sans gêne au­cune, Mar­co évoque cette pé­riode éprou­vante. Il y a sept ans, il en­trait en conflit avec les au­to­ri­tés fé­dé­rales ita­liennes de course en mon­tagne. Quelques mois plus tard, un test an­ti­do­page dé­cla­rait Eli­sa po­si­tive à l’EPO, la dis­qua­li­fiait des cham­pion­nats du monde et la sus­pen­dait pour trois ans. « Eli­sa n’a ja­mais rien pris. Nous sommes propres tous les deux et n’avons rien à ca­cher. Je suis per­sua­dé que c’était moi qu’ils vou­laient pu­nir » , af­firme- t- il. Plu­sieurs an­nées de souf­france com­men­cèrent alors, entre lutte ju­ri­dique pour ten­ter de prou­ver leur in­no­cence, larmes de déses­poir et sen­ti­ment d’in­jus­tice. « Nous pleu­rons en­core au­jourd’hui. Nous n’avons ja­mais ces­sé d’être contrô­lés de­puis 2007, à la mai­son, sur les courses, en Ita­lie, dans le monde en­tier… Cette af­faire m’a per­mis de com­prendre qu’il faut être très pru­dent lors­qu’il y a des en­jeux

po­li­tiques. Quand je parle à l’un des en­fants que j’en­traîne, à Bor­mio, je lui dis : tu dois cou­rir dans une di­rec­tion, celle qui te semble juste » , confie Mar­co. Grâce à une vo­lon­té in­al­té­rable et à une pas­sion viscérale pour la course en mon­tagne, le trans­al­pin a su dé­pas­ser son écoeu

re­ment. « Les au­to­ri­tés fé­dé­rales avaient dit à mon avo­cat qu’ils me coin­ce­raient. J’avais en­vie de leur ré­pondre : “D’ac­cord, at­tra­pez-moi, je suis là !” Par­fois, je me di­sais que la meilleure so­lu­tion était d’ar­rê­ter de cou­rir. Mais, en un sens, ce­la au­rait si­gni­fié que j’avouais ma culpa­bi­li­té. Et comme j’étais in­no­cent, j’ai dé­ci­dé de me battre. J’ai re­trou­vé la mo­ti­va­tion pour m’en­traî­ner très du­re­ment, pour don­ner le meilleur de moi­même, en­core plus qu’au­pa­ra­vant. » Les vic­toires pres­ti­gieuses s’ac­cu­mu­lèrent alors. L’enfant de Bor­mio s’af­fir­mait comme le maître in­con­tes­té de la dis­ci­pline.

La re­traite, vrai­ment ?

Mal­gré son pal­ma­rès long comme le bras, Mar­co ne se consi­dère pas comme une lé­gende. « C’est un mot bien trop grand pour moi. Il faut avoir mar­qué l’his­toire, pas seule­ment avoir une belle car­rière. À mes yeux, seul Jonathan Wyatt est une lé­gende du moun­tain run­ning. » Et ce n’est plus main­te­nant que le cham­pion compte al­lon­ger sa liste de vic­toires, puis­qu’il se pro­clame of­fi­ciel­le­ment « en re­traite spor­tive » . Néan­moins, il lorgne quelques épreuves in­ter­na­tio­nales comme les 80 km du Mont Blanc 2017, même si les longues dis­tances n’ont rien d’une évi­dence quand on est spécialiste de la course de mon­tagne. Mais la pas­sion est trop forte et Mar­co n’ima­gine pas une seule se­conde quit­ter ce monde qui le fait vi­brer, 27 ans après ses pre­mières fou­lées. « J’en­traîne une tren­taine d’en­fants et j’ai créé la Team Scott Ju­nior. J’or­ga­nise aus­si plu­sieurs courses et j’ai­me­rais gran­dir dans le do­maine de l’évé­ne­men­tiel, même si le mar­ke­ting ne cor­res­pond pas du tout à ma per­son­na­li­té. Je suis cer­tain d’une chose : je veux res­ter dans cet uni­vers. L’amitié que peut construire ce sport est unique. Au­cun autre sport ne rap­proche au­tant les gens. La mon­tagne crée des liens ex­cep­tion­nels. » Mar­co lève son verre en sou­riant, croque une chips et boit une gor­gée de cock­tail. Dans sa poche, son portable vibre. L’ins­tant de grâce à ses cô­tés est ter­mi­né, l’oi­seau va de nou­veau s’en­vo­ler. •

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