Le Treg, un ul­tra-trail à la dé­cou­verte du Tchad

Pour sa troi­sième édi­tion, le Treg a at­teint la ma­tu­ri­té et en a mis plein les yeux des par­ti­ci­pants qui ont po­sé leurs pieds au Tchad. Cet ul­tra-trail de 180 ki­lo­mètres sans ba­li­sage, en conti­nu et en au­to­no­mie, tra­verse des pay­sages à cou­per le souffle.

Jogging International - - Jogging Sommaire - TEXTE ET PHO­TOS MARC MELLET

La ré­gion tcha­dienne de l’En­ne­di, théâtre du Treg, est une bé­né­dic­tion de la na­ture fa­çon­née par l’éro­sion. C’est dans ce fan­tas­tique dé­cor mi­né­ral que Jean-Phi­lippe Al­laire a dé­ci­dé de po­ser son par­cours. Au bout du monde. Voire, peut-être, sur une autre pla­nète. Le bi­vouac ins­tal­lé sur place re­prend les codes lo­caux : nous dor­mi­rons dans des huttes tra­di­tion­nelles mon­tées par des grou­pe­ments de femmes. Car le Treg nour­rit cette vo­lon­té d’im­pli­quer fortement la po­pu­la­tion locale : 70 % des dé­penses gé­né­rales de l’or­ga­ni­sa­tion pro­fitent di­rec­te­ment à l’éco­no­mie locale, sous forme d’em­bauches de chauf­feurs, de guides, d’achats de chèvres ou de mou­tons à toutes les fa­milles des zones tra­ver­sées. Autre trou­peau sur place : ce­lui des qua­rante cou­reurs de six na­tio­na­li­tés (Fran­çais, Ita­liens, Al­le­mands, Da­nois, Tcha­diens et Amé­ri­cains) et âgés de 25 à… 76 ans ! Glo­ba­le­ment, tous af­fichent un beau CV d’ul­tra-trai­ler, mais il y a tout de même quelques no­vices de la dis­ci­pline. C’est le cas de Michel, amou­reux du dé­sert, qui a re­noué avec la course, à 50 ans, pour pou­voir re­mettre ses pieds dans le sable. Ce­pen­dant, même les plus en­traî­nés vont de­voir s’adap­ter à l’une des spé­ci­fi­ci­tés du Treg : la course se fait en au­to­na­vi­ga­tion, avec un GPS. Et chaque concur­rent est équi­pé d’une ba­lise per­met­tant au PC course comme à ses proches de suivre son évo­lu­tion en di­rect.

La na­ture à l’ou­vrage

Mar­di 14 fé­vrier, 21 h. Sur le camps, il n’y a plus guère de bruits. Le dé­part est fixé à 7 h, le len­de­main. Au­tant dire que sous la dé­con­trac­tion et le calme ap­pa­rents, la concen­tra­tion se lit sur tous les vi­sages lors du dî­ner. C’est par­ti ! Les concur­rents s’élancent, ac­com­pa­gnés par quatre cha­me­liers. Nou­veau­té cette an­née, qui lais­se­ra in­sen­sibles les favoris mais ra­vi­ra ceux qui veulent (ou doivent) prendre leur temps : les bar­rières ho­raires ont été élar­gies. Ain­si, se­lon les dis­tances, les cou­reurs dis­posent dé­sor­mais de 72, 35 et 18 heures pour bou­cler res­pec­ti­ve­ment les 180, 90 et 45 km. Après quelques ki­lo­mètres dans le sable, un pier­rier de 110 m de haut toise les aven­tu­riers. Il per­met­tra de sur­plom­ber la fa­meuse guel­ta d’Ar­chei où, de­puis des mil­lé­naires, les cha­me­liers amènent s’abreu­ver

leurs trou­peaux de plu­sieurs cen­taines de têtes. En pas­sant sur le pla­teau ro­cailleux, les cou­reurs ne ver­ront pas les quelques cro­co­diles qui sur­vivent en contre­bas, ves­tiges d’une Afrique sa­hé­lienne ver­doyante. Plus loin dé­bute la val­lée d’Oyo, vé­ri­table la­by­rinthe de pierres né de l’éro­sion, où il ne fe­rait pas bon s’éga­rer. Au km 26, le pre­mier check-point se pré­sente après une des­cente ver­ti­gi­neuse, que nombre de concur­rents dé­valent sur les fesses pour ar­ri­ver en­tiers. L’ac­cueil des bé­né­voles se ré­vèle ex­tra­or­di­naire. Eau chaude et froide à dis­po­si­tion, la pre­mière col­la­tion est ava­lée. Le rè­gle­ment sti­pule que cha­cun peut re­par­tir avec quatre litres d’eau. Les pre­mières am­poules sont trai­tées, l’éo­sine est de sor­tie. Il est temps pour les quatre par­ti­ci­pants du 45 km de bi­fur­quer vers le sud. Les autres conti­nuent, à tra­vers des pay­sages de toute beau­té, dont une pal­me­raie en­tou­rée d’ha­bi­ta­tions, où les cou­reurs dé­barquent en sou­le­vant l’éton­ne­ment des au­toch­tones. Les der­niers ki­lo­mètres de cette deuxième sec­tion se font sur un sol d’un vert écla­tant, au mi­lieu des pal­miers. Plus que 20 mètres de tun­nel dans la roche et c’est la dé­li­vrance du point de contrôle n° 2, après 43 km par­cou­rus. Les or­ga­nismes com­mencent à ré­cla­mer un peu plus de re­pos et une bonne ra­tion pour conti­nuer. Dès lors, il y a deux écoles : plats lyo­phi­li­sés ou poudre éner­gi­sante. On sur­prend même un sac rem­pli de… boîtes de ma­que­reaux à la mou­tarde ! Face à l’am­pleur du chal­lenge, un cou­reur dé­cide de se ré­orien­ter vers le 90 km. Il s’agit du pre­mier (se­mi) aban­don. Lors des édi­tions pré­cé­dentes, c’est prin­ci­pa­le­ment entre le deuxième et le troi­sième point de contrôle que les aban­dons se sont concen­trés. Sur ces 15 ki­lo­mètres de sable, qui ont par­fois rai­son des vo­lon­tés les plus fa­rouches.

La vo­lon­té, force maî­tresse

Ma voi­ture ne peut pas s’en­ga­ger sur le haut pla­teau, si bien que ren­dez-vous est pris au qua­trième check- point. Et là, sur­prise ! Vincent Viet, dont nous fai­sions le por­trait le mois der­nier (voir Jog­ging In­ter­na­tio­nal n° 389) – c’est dire si nous avons du nez ! – est lar­ge­ment en avance sur les pré­vi­sions les plus op­ti­mistes. Mais com­ment fait-il ? Et il a l’air en forme, en plus ! Le Fran­ci­lien s’offre même quelques sauts pour im­mor­ta­li­ser en pho­tos son pas­sage au ni­veau de l’arche d’Alo­ba. La grande classe ! Guillaume Le Nor­mand, vaillant deuxième, ar­rive deux heures plus tard, de nuit. Il a été pris de vo­mis­se­ments sur tout ce tron­çon. Les mé­de­cins s’as­surent que tout va bien et éva­luent son état à 6/10. En dé­pit des crampes, il re­par­ti­ra après une pe­tite pause. Sa vo­lon­té

im­pres­sionne, alors que nous n’en sommes qu’au ki­lo­mètre 71… Les heures de la nuit s’égrainent au rythme des fron­tales loin­taines qui an­noncent l’ar­ri­vée des cou­reurs. Au pe­tit ma­tin, un membre de l’or­ga­ni­sa­tion nous an­nonce que le PC course a re­pé­ré trois ba­lises qui tournent en rond de­puis deux heures. Tel un Saint-Bernard, il se lance à leur re­cherche pour les re­mettre sur le bon che­min.

Vincent Viet, le re­cord

Le point de contrôle n° 5 est « po­sé » au pied de l’arche de Djou­la, l’em­blème du Treg. À ce stade de la course, la ges­tion des am­poules de­vient dé­ter­mi­nante. Dé­jà 96 ki­lo­mètres au comp­teur ! Par­ve­nus au n° 6, après une longue plaine de sable, nous ap­pre­nons que Vincent Viet est dé­jà ar­ri­vé, af­fi­chant un temps re­cord de 30 h 07 min avec… 14 am­poules à chaque pied. Guillaume Le Nor­mand lui au­ra fi­nale- ment re­pris un peu de temps, fi­nis­sant en 31 h 50 min. Du­rant les 60 km res­tants, nous en­cou­ra­ge­rons les cou­reurs en­core en lice qui, pour beau­coup, ont dé­ci­dé de mar­cher à plu­sieurs pour ter­mi­ner en­semble. Peu im­porte le ch­ro­no, le dé­fi est per­son­nel, il faut fi­nir. Nos guides tcha­diens ne cachent pas leur ad­mi­ra­tion de­vant ces vo­lon­tés de fer. De tous les concur­rents, le Fran­çais Jes­sy Les­trat est peut-être ce­lui qui force le plus le res­pect, en ter­mi­nant der­nier, à deux heures du ma­tin, le sa­me­di. Après 68 heures d’ef­forts, tout le camp lui offre une haie d’hon­neur. Seule­ment six aban­dons sont à dé­plo­rer au to­tal, souvent pour cause de mau­vaise na­vi­ga­tion. Ain­si va la vie de cette grande fa­mille du Treg car, en étant peu nom­breux, cha­cun a pu tis­ser des liens forts avec les autres cou­reurs. Une course à di­men­sion hu­maine et éthique. Vraie, tout sim­ple­ment. •

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En pleine course, avec deux heures d’avance sur le se­cond, Vincent Viet prend le temps de po­ser de­vant l’arche d’Alo­ba.

1. Sur chaque point de contrôle, l’ac­cueil est fan­tas­tique, per­met­tant à tous les cou­reurs de re­prendre des forces.

2. Le la­by­rinthe d’Oyo est une pure mer­veille géo­lo­gique. Par sé­cu­ri­té, le pas­sage est ba­li­sé.

3. Les ba­lises Spot per­mettent de suivre la course en di­rect, tout en of­frant une vraie sé­cu­ri­té aux cou­reurs.

4. Avec 2 400 m de dé­ni­ve­lé po­si­tif sur le 180 km, il faut par­fois mon­ter et des­cendre de jo­lies marches. 1

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