LES YEUX ET LES JAMBES

Cette an­née, mon Ma­ra­thon de Pa­ris au­ra du­ré un peu plus de 6 h 22 min. Un chro­no to­ta­le­ment anec­do­tique pour une ex­pé­rience qui l’était bien moins : gui­der Me­lis­sa, cou­reuse amé­ri­caine mal­voyante.

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Au mo­ment de prendre le dé­part, les rôles sont vite dé­fi­nis : Mar­ti­na, l’autre guide, se po­si­tionne à droite pour évi­ter que Me­lis­sa ne fasse une ren­contre in­opi­née avec un trot­toir mal in­ten­tion­né (ils sont fourbes, les trot­toirs pa­ri­siens), mes 188 cm, tee-shirt fluo pé­tant et dos­sard « guide » de sor­tie, se char­geant de si­gna­ler notre pré­sence aux cou­reurs ar­ri­vant de der­rière. Ra­pi­de­ment, on va se rendre compte qu’il existe deux types de ma­ra­tho­niens : les bien­veillants, qui vont pas­ser leur temps à nous en­cou­ra­ger et à nous fé­li­ci­ter… et les autres. Ceux qui n’hé­sitent pas à pas­ser entre nous et Me­lis­sa, toutes épaules de­vant, ceux qui se plaignent de notre vi­tesse ( « Mais, qu’est-ce que vous faites avec un dos­sard élite à cette al­lure ? » « Mon­sieur, ce n’est pas un dos­sard élite mais un dos­sard han­di­sport, nous gui­dons une mal­voyante. » « Vous vou­lez dire une mal­cou­rante ? » )… Eux, on va vite les ou­blier. Parce que ce n’est pas tout ça, mais on a une course à fi­nir ! Place de la Con­corde, châ­teau de Vin­cennes, quais de Seine, tour Eif­fel… : les pauses pho­to se mul­ti­plient, Mar­ti­na et moi na­vi­guant entre notre rôle de guide pu­re­ment spor­tif et ce­lui de guide tou­ris­tique in english. Entre les consi­dé­ra­tions his­to­riques et ar­chi­tec­tu­rales, nous glis­sons éga­le­ment quelques conseils es­sen­tiels qui vont re­te­nir toute l’at­ten­tion de Me­lis­sa : où trou­ver les meilleurs bou­lan­ge­ries et res­tau­rants de la ca­pi­tale. On ne se­ra donc pas sur­pris de sa­voir que, le di­manche après-mi­di, elle s’est pré­ci­pi­tée chez An­ge­li­na pour se je­ter sur L’Afri­cain. Oui, même par 25° C, on peut avoir des en­vies de cho­co­lat chaud !

ENGLISH LES­SONS

Mais avant, il y a donc eu ces 42,195 km. Mes quelques ré­vi­sions de termes tech­niques en an­glais, le sa­me­di, me per­mettent de lui si­gna­ler les speed bumps (dos-d’âne), les po­tholes (nids de poule) et autres cob­bles­tones sec­tors (sec­teurs pa­vés, qui vont se trans­for­mer en stone sec­tion lors de la course. Pas vrai­ment cor­recte, mais Me­lis­sa com­prend, c’est bien là l’essentiel…). L’al­lure ra­len­tit peu à peu, les por­tions mar­chées se font plus ré­gu­lières à par­tir du se­mi. La bonne nou­velle, c’est que le temps des bous­cu­lades est presque fi­ni, à part lors­qu’une cou­reuse, sur les quais de Seine, s’énerve et va joyeu­se­ment pio­cher dans son vo­ca­bu­laire le plus fleu­ri quand elle se re­trouve, pour une longue pé­riode (au moins cinq se­condes !), blo­quée der­rière nous… Tout ça n’en­tame pas l’en­thou­siasme de Me­lis­sa. Pas plus que la spé­cia­li­té du ma­ra­thon pa­ri­sien, cet exer­cice de des­cente-mon­tée dans les tun­nels. Nous conti­nuons à être at­ten­tifs (je ne sais pas com­bien de fois j’au­rai ré­pé­té « To the left » , « To the right » , « Be­ware, people wal­king in front of you » ). Les dix der­niers ki­lo­mètres vont être durs. Très durs. Alors que je pour­suis mon job de guide, Mar­ti­na se mue en coach : « On marche, mais que deux mi­nutes. En­suite, on re­part pour cinq mi­nutes de course, ok Me­lis­sa ? » « Non, trois mi­nutes de course ! » « Al­lez, cinq mi­nutes ! » Je joue alors le mé­dia­teur et ce sont donc des sec­tions de quatre mi­nutes cou­rues, en­tre­cou­pées d’une à deux mi­nutes de marche, qui vont nous ame­ner à bon port. Il est un peu plus de 14 h 30 quand Me­lis­sa se lance dans un sprint à 4 min 30 s/km sur les 200 der­niers mètres. Sur­pris, Mar­ti­na et moi met­tons un peu de temps à ré­agir pour, fi­na­le­ment, fran­chir la ligne à trois, main dans la main. 6 heures et 22 mi­nutes après les Champs-Ély­sées, et au­tant de temps sans re­gar­der la montre GPS, cal­cu­ler les temps de pas­sage, s’in­quié­ter de la moindre baisse d’al­lure. Juste à cou­rir avec Me­lis­sa. Pour Me­lis­sa…

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