Ear­ly Birds

De­puis quelques an­nées, un groupe de cou­reurs et de cou­reuses qua­drille les rues pa­ri­siennes tous les jeu­dis, dès cinq heures du ma­tin. Ren­contre avec ces Ear­ly Birds, de drôles d’oi­seaux qui pré­fèrent les fou­lées à l’oreiller.

Jogging International - - Summaire - Ni­co­las Gar­don, pho­tos Vincent Ly­ky

Les oi­seaux se lèvent pour cou­rir

Cinq heures du ma­tin, l'entre-deux. Les noc­tam­bules les plus am­bi­tieux ont fi­na­le­ment tro­qué leur de­mi de bière contre leur dou­dou et leur couette, le mal de tête en em­bus­cade. Et les tra­vailleurs, à quelques ex­cep­tions près, en sont en­core à en­chaî­ner les rêves avant d'en­fi­ler les heures de bou­lot. Jacques Du­tronc voyait Pa­ris qui s'éveillait. De mon cô­té, la ville dort en­core quand je me re­trouve, en ce 1er juin, plan­té de­vant l'opé­ra Bas­tille. Ici, la te­nue à la mode se com­pose d'un short, d'un tee-shirt et de chaus­sures de course. Le code à connaître : « ear­ly birds » (lève-tôt, en an­glais). Des oi­seaux de fin de nuit, il y en a une di­zaine qui sau­tillent sur place. Dans le rôle du chef d'es­ca­drille, Éric. De­puis quelques an­nées, l'homme rac­cour­cit ses nuits du mer­cre­di au jeu­di pour vi­si­ter, de bon ma­tin, la ca­pi­tale au pas de course. Par­fois, ils sont presque une ving­taine à l'ac­com­pa­gner. En re­vanche, quand les nuits hi­ver­nales se font trop rudes, il n'en reste pas plus de cinq. Pe­tites na­tures... « Tout a com­men­cé en 2010. Je pré­pa­rais un ma­ra­thon et, un ma­tin d’hi­ver, je n’ar­ri­vais pas à trou­ver le som­meil, se sou­vient Éric. J’ai donc dé­ci­dé de faire ma sor­tie à 5 heures. J’ai ado­ré. On peut cou­rir au mi­lieu de la rue sans pro­blème, les sen­sa­tions en pleine nuit sont vrai­ment à part, on passe près des bâ­ti­ments et des mo­nu­ments éclai­rés... Je m’y suis donc mis chaque se­maine et ai été re­joint par quelques amis. Puis, le bouche-à-oreille a fait son oeuvre et, au­jourd’hui, j’or­ga­nise tout ça via un groupe Fa­ce­book. » « Tout ça » , c'est donc une sor­tie heb­do­ma­daire d'en­vi­ron 15 km, sur 1 h 30. Ja­mais la même. « À chaque fois, j’es­saie de pro­po­ser quelque chose de dif­fé­rent, même s’il est évident que l’on passe par­fois par les mêmes voies, d’au­tant que l’on part tou­jours de Bas­tille. La sor­tie sur Mont­martre a tou­jours beau­coup de suc­cès. Je mets un point d’hon­neur à ne pas­ser que par les rues pour y mon­ter et en des­cendre. Pas d’es­ca­liers, pas en­vie de faire comme tout le monde ! » Pas de Sa­cré-Coeur au pro­gramme du jour, mais un cir­cuit ul­tra­plat dans des quar­tiers où les prix des ap­par­te­ments ont fait une bonne cure d'hor­mones de crois­sance. Ah non, en fait, il sem­ble­rait que le 2 pièces de 85 m2 à 850 000 €, ce soit nor­mal du cô­té de ce cher Saint-Paul... Bon, à dé­faut de cas­ser le PEL, on va cas­ser un peu de fibres. En­fin, à al­lure rai­son­nable. Ob­jec­tif : 6 mi­nutes au ki­lo­mètre. Pour­tant, de­vant, le dé­part est un peu ra­pide, 5 min 45 s/km au comp­teur. Der­rière, du coup, ça râle. Un peu. Éric s'adapte. Pas ques­tion de perdre du monde en che­min : « On part en­semble, on ar­rive en­semble. Sou­vent, je me mets der­rière pour ac­com­pa­gner ceux qui ont un peu plus de mal. » Quelques cen­taines de mètres après le dé­part, comme une pré­sence dans notre dos. Deux fê­tards, qui ont trou­vé le mar­chand de bière plu­tôt que le mar­chand de sable, nous collent aux basques d'une fou­lée

Peu après le dé­part, deux fê­tards nous collent aux basques d’une fou­lée al­coo­li­sée. Am­biance !

Avec le jour, la cir­cu­la­tion s’in­ten­si­fie. Mais, dans les pe­tites rues, on a en­core un peu l’im­pres­sion que Pa­ris nous ap­par­tient…

al­coo­li­sée. Mais le hou­blon n’est pas for­cé­ment un ra­vi­to de choix et, ra­pi­de­ment, ils lâchent l’af­faire, hi­lares. Pour nous, c’est la rive droite qui sert d’apé­ri­tif. Trois ki­lo­mètres à dé­am­bu­ler dans les ar­tères les plus re­cluses du quar­tier Saint-Paul. Dé­cou­verte de voies jusque-là igno­rées, un pe­tit bon­heur de « cou­reur ar­chéo­logue ». Seul re­gret : il fait dé­jà qua­si­ment jour. Éric le confirme : « Je pré­fère l’hi­ver. En ce mo­ment, on se re­trouve fi­na­le­ment avec une am­biance trop proche de ce qu’on vit en pleine jour­née, la cir­cu­la­tion en moins ! »

AVANT LA FU­REUR DU JOUR

Le bruit de la ving­taine de chaus­sures qui claquent contre le pa­vé fait of­fice de mé­tro­nome à l’at­taque de l’île de la Ci­té. Dans le « pe­lo­ton », ça dis­cute. Course à pied, es­sen­tiel­le­ment. Vous avez dé­jà en­ten­du un trou­peau de cou­reurs lâ­chés en­semble par­ler d’autre chose, vous ? Entre le ma­ra­tho­nien express en moins de trois heures et ce­lui qui peine un peu à suivre à 10 km/h, on trouve de tout, ici. Sa­lut ra­pide à Notre-Dame avant de vi­rer à gauche pour neuf ki­lo­mètres tou­ris­tiques à sou­hait. Au pas­sage, on évite de « man­ger » un ca­mion ar­ri­vant en sens in­verse, dans un vi­rage, en guise de pe­tit-dé­jeu­ner. Coup d’oeil à l’ar­rière, a prio­ri, tout le monde est en­core là, on peut donc conti­nuer. In­va­lides, mu­sée d’Or­say, quais de Seine, Saint-Ger­main-des-Prés, une « as­cen­sion » de la mon­tagne Sainte-Ge­ne­viève jus­qu’au Pan­théon… Cer­tains en pro­fitent pour s’of­frir un sprint en côte, quand la majorité pré­fère main­te­nir son train sé­na­to­rial. La cir­cu­la­tion s’in­ten­si­fie, le jour est main­te­nant bien ins­tal­lé mais, dans les rues prises à contre­sens, on a en­core un peu l’im­pres­sion que Pa­ris nous ap­par­tient. Foo­ting tran­quille pour cou­reurs apai­sés, le bruit et la fu­reur, ce se­ra pour un peu plus tard. De re­tour rive droite, ren­contre avec un nou­veau spec­ta­teur. Au ju­gé, au moins 2 grammes. Et un bel en­thou­siasme émé­ché ! « Al­lez, plus vite, faut cou­rir ! Al­lez,

bande de fai­néants ! » On a connu sup­por­ter plus en­cou­ra­geant ! Nou­velle opé­ra­tion zig­zag dans des pe­tites rues. Les voi­tures ont re­pris le pouvoir, le duel est in­égal, le trou­peau re­trouve les trot­toirs. Pe­tite vi­rée sur une place des Vosges en­core as­sou­pie. Le ser­veur d’un bar pré­pare les tables, pas vrai­ment sur­pris par la meute fluo qui dé­barque de­vant lui. Quelques san­sa­bri dorment sous les ar­cades, on al­lège les fou­lées pour ne pas les ré­veiller. L’ange de la Bas­tille en ul­time té­moin de l’aven­ture, il est un peu plus de 6 h 30, mis­sion ac­com­plie. Quelques cou­reurs filent par­ta­ger un ra­pide ca­fé-crois­sant, les autres s’en­fuient en di­rec­tion de leur douche, échan­geant leur pa­no­plie de cou­reur des au­rores contre celle de tra­vailleur. La jour­née peut com­men­cer. Une se­conde fois…

Place de la Bas­tille, ar­cades de la place des Vosges, quar­tier SaintGer­main... : ces sor­ties ma­ti­nales se trans­forment sou­vent en vé­ri­table cir­cuit tou­ris­tique.

À cette heure-là, au­cun sou­ci pour tra­ver­ser en toute quié­tude le bou­le­vard des In­va­lides.

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