Ludovic Chor­gnon

Ludovic Chor­gnon. « Lu­do le fou ». Un cou­reur et tri­ath­lète de l’ex­trême qui mul­ti­plie les dé­fis les plus ahu­ris­sants. Parce qu’il en a tout sim­ple­ment be­soin. Ren­contre avec l’ex­tra-ter­restre qui se croyait ter­rien...

Jogging International - - Summaire - Ni­co­las Gar­don, pho­tos Vincent Ly­ky

Tout fou, tout flamme

« Les va­cances au ski, pour moi, c’est tou­jours un peu spé­cial. Je passe la jour­née avec mes en­fants et ma femme sur les pistes. Puis on rentre pour se faire un bon dî­ner avec fon­due, tar­ti­flette... En gé­né­ral, on se couche vers 23 h 30. Et, vers mi­nuit, je me re­lève pour al­ler cou­rir toute la nuit en mon­tagne. Par­fois, je prends la tente pour dor­mir un peu au som­met. » Ludovic Chor­gnon sou­rit, conscient de l’ef­fet qu’il vient de pro­duire sur son in­ter­lo­cu­teur. En une anec­dote, on pense avoir cer­né le per­son­nage. En fait, on ne vient que d’ef­fleu­rer la na­ture de « Lu­do le Fou », le mou­ve­ment per­pé­tuel fait homme. Une cu­rio­si­té pour les autres. Une évi­dence pour lui. « Je n’ai rien connu d’autre que le sport. Mon père était maître-na­geur, je sa­vais na­ger avant de mar­cher... Lui non plus n’ar­rê­tait ja­mais. Je me sou­viens, je de­vais avoir quatre ou cinq ans. Il est re­ve­nu de sa sor­tie à vé­lo, il avait fait 90 km. Je n’y croyais pas, j’étais si ad­mi­ra­tif. » Ce père, fi­gure tu­té­laire, mo­dèle ab­so­lu, tou­ché par une ma­la­die qui l’a ren­du lour­de­ment han­di­ca­pé. On pour­rait faire de la psy­cho­lo­gie de comp­toir, dire que Ludovic en fait au­tant pour pour­suivre la voie pa­ter­nelle in­jus­te­ment bri­sée. Peut-être. Ou pas. L’ath­lète ne s’étend pas à ce pro­pos et en­chaîne les su­jets aus­si vite que les ki­lo­mètres. On a par­fois du mal à suivre. Le bou­ton « stop » ne semble pas avoir été li­vré de sé­rie chez cet homme.

LE SPORT COMME SOU­PAPE

Cette en­fance, donc, pas­sée entre les stades de foot, les courts de ten­nis et les terrains de handball. Le ga­min a be­soin d’être « ca­na­li­sé ». « De 16 à 20 ans, je fai­sais du sport deux fois par jour, si­non je ne te­nais pas en place. » Hon­nê­te­ment, on n’a pas vrai­ment l’im­pres­sion que les choses se sont vrai­ment ar­ran

gées de­puis… « Sans doute pas... Je me sou­viens, il y a une di­zaine d’an­née. Un jour, je dis à Delphine [NDLR : son épouse] que je vais res­ter pour qu’on passe la soi­rée en­semble. Au bout de 15 mi­nutes, elle m’a dit de sor­tir cou­rir tel­le­ment je tour­nais en rond ! » Parce que Ludovic est un ani­mal aus­si noc­turne que diurne, qui se re­trouve à ga­lo­per pen­dant 40 km en pleine nuit avec Jack­pot, la pile élec­trique qui lui sert de chien. « Je ne dors que trois à quatre heures par nuit. Et, du­rant cer­taines pé­riodes, pas plus de deux heures. Mais là, je com­mence à me bles­ser pour un rien... » À ce mo­ment de la ren­contre, on ne sait plus vrai­ment si on doit être ad­mi­ra­tif ou in­quiet. Viennent à l’es­prit « bi­go­rexie » et « ad­dic­tion au sport » , des mots à la mode qui mettent dans une boîte trop étroite pour eux tous ceux qui bougent comme ils res­pirent. Mais bon, la ma­chine semble te­nir le coup. Comme elle l’a fait voi­là quelques an­nées, lors d’une ex­pé­ri­men­ta­tion ori­gi­nale : le ma­ra­thon « zé­ro ra­vi­to ». « J’avais 18 ans et c’était mon pre­mier, ce­lui de Roanne. Je me suis dit que ça al­lait être fa­cile, alors je l’ai fait sans boire ni man­ger de tout le long. Ah oui, j’avais aus­si fait une sa­crée fête la veille. Du coup, j’étais bien hy­dra­té... à l’al­cool ! » 3 h 20 en­vi­ron au comp­teur, le mo­teur ne tourne pas mal, même uni­que­ment ali­men­té au whis­ky.

EN QUÊTE D’IN­CER­TI­TUDE

Les 42 km et se­mi-ma­ra­thons vont s’en­chaî­ner. « Sur ma­ra­thon, à un mo­ment, je fai­sais tou­jours entre 2 h 46 et 2 h 47. Un jour, je me re­trouve à faire un test d’ef­fort, où on me dit que je vaux, po­ten­tiel­le­ment, 2 h 28. Je m’en fou­tais. Au bout d’un mo­ment, je me suis las­sé. Je n’avais plus au­cune in­quié­tude au dé­part. Il me fal­lait du nou­veau, de l’in­cer­tain. Moins il y a de chances de réus­sir, plus ça m’in­té­resse. La ré­vé­la­tion, ce sont les 100 km de Millau, au dé­but des an­nées 2000. Là, il y avait quelque chose, une ex­ci­ta­tion, avec mon pote qui me sui­vait à vé­lo. On a pas­sé la course à dé­con­ner. Je fi­nis 19e en 9 h 10 sans m’en rendre compte... » C’est bien ça qui est désar­mant chez Ludovic Chor­gnon : cette im­pres­sion de fa­ci­li­té que l’on peut fa­ci­le­ment prendre pour de la suf­fi­sance si on ne gratte pas un peu. Ce­lui qui fê­te­ra sa sep­tième Dia­go­nale des Fous en fin d’an­née, qui s’est of­fert le Ma­ra­thon des Sables, la Spar­tath­lon, en Grèce, ou la Bad­wa­ter, dans la val­lée de la Mort, alors qu’il dé­teste la cha­leur – « C’est d’ailleurs ce qui m’a pous­sé vers ces courses, le fait de sor­tir de ma zone de confort » –, qui a grim­pé le Ki­li­mand­ja­ro en cou­rant et en fai­sant en che­min des al­lers-re­tours pour ne pas lais­ser

trop à la traîne son guide, est tout sim­ple­ment un fou fu­rieux qui semble s’igno­rer. Une énigme phy­sio­lo­gique et psy­cho­lo­gique qui n’a qu’une ob­ses­sion : pous­ser le bouchon tou­jours un peu plus loin, quitte à ce qu’un jour, il lui saute au vi­sage.

EN ROUTE POUR L’ENDUROMAN

On au­rait pu croire le mo­ment fa­tal ar­ri­vé à l’été 2015, avec le Dé­fi 41. Non, sé­rieu­se­ment, 41 tri­ath­lons XXL (on au­rait dit « 41 Iron­Man », mais on ne plai­sante pas avec les marques dé­po­sées !) en au­tant de jours, c’est juste du sui­cide spor­tif, une im­pos­si­bi­li­té to­tale ! « Quand on me dit que c’est im­pos­sible, ça m’énerve, alors je veux le faire ! » Du coup, voi­là « Lu­do le Fou » em­bar­qué pour 3,8 km de natation, 180 km de vé­lo et un ma­ra­thon par jour. D’ailleurs, pour­quoi 41 ? « Je vou­lais mettre en avant mon dé­par­te­ment, le Loir-etC­her, nu­mé­ro 41. » Les tri­ath­lètes de Bourg-en-Bresse (01) ont une vie plus fa­cile... Bon, pas de faux sus­pense, ses quatre di­zaines de tri­ath­lons, il les a ava­lées. « Au fi­nal, mon corps est ha­bi­tué aux ef­forts longs et ré­pé­ti­tifs. Du coup, c’était un peu de la glan­douille ! L’équipe mé­di­cale qui me sui­vait m’a fait des prises de sang. Au bout d’une se­maine, les mar­queurs san­guins de la fa­tigue ont ex­plo­sé, avant de re­ve­nir à la nor­male, puis d’être meilleurs sur la fin du dé­fi qu’au dé­but... » Bref, tout ça n’est pas fait pour cal­mer les ar­deurs spor­tives du Ven­dô­mois. Nou­vel été, nou­velle balade. Cette fois, à l’ac­cent an­glais. « Dé­but juillet [NDLR : à l’heure où nous bou­clons, Ludovic n’est pas

en­core par­ti], je me lance sur la Arch to Arc. » C’est quoi en­core cette bes­tiole ? Où l’on dé­couvre ra­pi­de­ment qu’il s’agit du sur­nom de l’Enduroman. Ligne de dé­part : Marble Arch, à Londres. On trot­tine jus­qu’à Douvres (140 km dans les pattes), on ou­blie l’Eu­ros­tar et on en­file sa plus belle com­bi­nai­son pour tra­ver­ser la Manche à la nage (34 km si on va au plus court, plu­tôt 60 km dans les faits, quand les cou­rants dictent leur loi), puis un peu de bi­cy­clette de­puis Ca­lais jus­qu’à l’Arc de Triomphe (près de 300 km). « Mais, je veux ar­ri­ver chez moi. Du coup, ar­ri­vé à l’Arc, je re­par­ti­rai vers Ven­dôme à vé­lo pour fi­nir par 15 km de course à pied, sur les­quels les gens pour­ront m’ac­com­pa­gner jus­qu’à la Porte Saint-Georges. Du coup, j’ai créé la “Arch to Arc to Porte Saint-Georges”. Ça sonne pas mal, hein ? » Et comme il ne fait rien comme tout le monde, Lu­do se pré­pare en... pre­nant du poids. « Il y a peu, j’étais à 6,5 % de masse grasse. Pas as­sez se­lon le dié­té­ti­cien qui me suit. Alors, je me “soigne”, entre autres, en bu­vant de l’huile. Là, j’en suis à 10 %, je suis sur la bonne voie ! »

LE SENS DES PRIO­RI­TÉS

Reste que le vé­ri­table ex­ploit, c’est sans doute dans ses dons d’équi­li­briste qu’il faut al­ler le cher­cher : « Je donne la prio­ri­té ab­so­lue à ma fa­mille. Là non plus, je n’ai pas vrai­ment fait comme tout le monde. J’ai 45 ans, je me suis ma­rié à 21 ans, on a eu notre fille aî­née, Anaïs, très jeunes, puis­qu’elle a au­jourd’hui 22 ans. C’est d’ailleurs elle qui m’a per­mis une prise de conscience. Je me pré­pa­rais pour le Ma­ra­thon des Sables, elle de­vait avoir cinq ou six ans. Une nuit, elle s’est ré­veillée en criant. Elle avait fait un cau­che­mar et pen­sait que j’étais dé­jà par­ti dans le dé­sert. De­puis, j’ex­plique tout ce que je fais, même les trucs les plus fous, à ma femme et à mes trois en­fants. Et je m’or­ga­nise pour pas­ser le plus de temps pos­sible avec eux. Cou­rir la nuit, ça me per­met d’être là le ma­tin, d’ap­por­ter le pe­tit-dé­jeu­ner... » Sur ce, An­toine, son fils de vingt ans, ra­mène El­sa, la pe­tite der­nière (six ans) : « Bon, je vais al­ler rou­ler un peu, quelques di­zaines de ki­lo­mètres. » Éton­ne­ment ma­ter­nel, sou­rire pa­ter­nel : « Mais, tu ne dois pas y al­ler ce soir avec ton père ? » « Bah si, on y re­tour­ne­ra en­semble en­suite. » Le sport en guise de bon­heur hé­ré­di­taire...

« Au fi­nal, mon corps est ha­bi­tué aux ef­forts longs et ré­pé­ti­tifs. Du coup, les 41 tri­ath­lons for­mat XXL, c’était un peu de la glan­douille ! »

Jack­pot est un coach de luxe aus­si in­fa­ti­gable que son maître ! Ci-contre, le ga­rage de Ludovic Chor­gnon, à l’image de sa pas­sion : sans li­mites !

Pas as­sez gras, Ludovic Chor­gnon ? Ce n’est pas un pro­blème : le voi­là qui se met à boire de l’huile pour prendre du poids !

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