SUR LES TRACES DES RARÁ­MU­RIS

Si vous avez lu Born to Run, vous connais­sez les Rará­mu­ris, ces Amé­rin­diens ca­pables de cou­vrir pour le plai­sir ou par né­ces­si­té des cen­taines de ki­lo­mètres à pied. Di­rec­tion le Mexique, sur leur ter­rain, pour une confron­ta­tion en forme de dé­cou­verte.

Jogging International - - Portfolio - Jean-Pierre Gior­gi, photos Da­vid Le Broch

sommes loin du Rio Grande, mais ce cours d’eau fe­ra l’affaire, tant nous ap­pro­chons du point de fu­sion. Nous plon­geons dans cette eau sal­va­trice. Comme par ma­gie, cette pause aqua­tique ef­face – en par­tie – les dou­leurs mus­cu­laires et la fièvre liées à l’ef­fort. Cet in­ter­mède de 20 mi­nutes pré­cède ce qui se­ra la plus dure as­cen­sion de la course. Une mon­tée sèche de 8 km avec un fort pour­cen­tage. Mes ca­ma­rades « ba­ti­folent » en­core. Trop im­pa­tient, je me lance seul à l’as­saut du monstre. Du­rant la mon­tée, j’ar­rive à la dis­tance mythique de 42,195 km. Je re­garde le chro­no, il af­fiche 11 h 34 min. Pas ter­rible pour un ma­ra­thon !

EN SO­LO MAIS EN ÉQUIPE

Une hy­po­gly­cé­mie plus tard, et alors que mes pré­cieux cho­co­lats « spé­cial coup dur » se sont re­trou­vés au sol plu­tôt que dans ma bouche, mes com­pères bai­gneurs viennent à mon se­cours. Notre trio re­prend la route. Il est dé­sor­mais 16 h, et nous vou­lons ar­ri­ver au CP 2 avant la nuit. Le CP 3 at­ten­dra… C’est une école qui nous sert de dor­toir. Les concur­rents sui­vants ar­rivent dans la nuit avec, à chaque fois, leurs lots de fé­li­ci­ta­tions et d’en­cou­ra­ge­ments, ce qui n’est pas pro­pice au som­meil. Quitte à ne pas dor­mir, au­tant re­prendre la route, non ? Nous quit­tons le camp de base à 4 h avec l’im­pres­sion de ne pas avoir fer­mé l’oeil. Pour la pre­mière fois de ma vie, je suis sur un che­min de mon­tagne consti­tué d’ébou­lis, à la seule lueur de ma fron­tale. À chaque ins­tant, mon pied dé­rape, glisse. La faute à la pente abrupte qui n’en fi­nit pas, mais éga­le­ment à la som­no­lence… Chan­ceux, nous at­tei­gnons la plus belle par­tie du par­cours à l’aube. Une forêt de cac­tus co­los­saux, qui doivent at­teindre les 10 m de haut. Le rem­part qu’ils forment masque le rio que nous tra­ver­se­rons sur un pont sus­pen­du. Sur la rive d’en face, nou­velle as­cen­sion géante. Les heures s’égrènent, le dé­ni­ve­lé s’ac­cu­mule. Pour­tant, tou­jours pas de som­met en vue. Il est presque mi­di quand nous aper­ce­vons un clo­cher. La fin de notre calvaire ? Der­rière ce vil­lage qua­si dé­sert se trouve un pla­teau jon­ché de plan­ta­tions agri­coles. Le CP 3 se trouve juste der­rière. En­fin. Nous avons quit­té les ca­nyons pour res­ter dé­sor­mais sur les hau­teurs. À cette al­ti­tude – 2 300 m –, il fait beau­coup plus frais. La vé­gé­ta­tion est dif­fé­rente, de type mé­di­ter­ra­néen. Il faut l’avouer, le par­cours est moins exo­tique dans cette par­tie et les dé­ni­ve­lés im­pres­sionnent moins. Je n’ai plus l’en­vie ni la force de cou­rir. Je conserve mon at­ti­tude de marche nor­dique d’un pas dé­ci­dé et mo­ti­vé. Lorsque nous at­tei­gnons le der­nier point de contrôle, nous sa­vons que le len­de­main, nous se­rons fi­ni­shers, que nous re­trouve- rons la ci­vi­li­sa­tion et le confort. Avec l’équipe, nous sou­hai­tons nous of­frir un ca­deau. Les gar­çons me pro­posent une nuit à la belle étoile en bor­dure de la ri­vière. Les or­ga­ni­sa­teurs mexi­cains nous pré­viennent : il y a des scor­pions lo­gés dans le sable ! « Mais nor­ma­le­ment, ils ne sont pas trop dan­ge­reux. » Ah, ça va mieux d’un coup ! Ul­time dé­part à 4 h du ma­tin pour une tren­taine de ki­lo­mètres sur une im­mense ligne droite qui longe la route prin­ci­pale. Elle joue le rôle de sas de dé­com­pres­sion après ces jours de so­li­tude en « nau­fra­gés vo­lon­taires » dans les mon­tagnes. À quelques en­ca­blures de la fin de notre pé­riple, je n’ac­cé­lère pas. Au contraire, je veux pro­fi­ter en­core de cette aven­ture. Nous fran­chis­sons tous les trois, main dans la main, cette ligne d’ar­ri­vée. Je tombe dans les bras de Jean-Fran­çois Tan­tin, l’or­ga­ni­sa­teur, qui a plan­té cette pe­tite graine dans ma tête. Une idée folle de 180 km et 8 188 m de D+ qui a ger­mé au fil des mois, pour ve­nir éclore à cet ins­tant. Je suis heu­reux, mais bien trop fa­ti­gué pour réa­li­ser ce qui m’ar­rive. Pour l’ins­tant, j’ai faim, j’ai som­meil, deux ins­tincts pri­maires que je sou­haite as­sou­vir après 74 heures. Je peux sa­vou­rer !

1. Les 180 Km de course al­ternent pas­sages rou­lants et par­ties tech­niques. 2. Alexandre (à g.) et Vincent (à dr.), par­te­naires de cir­cons­tance de Jean-Pierre.

3. Tous les 30 km, les check­points servent aussi de ra­vi­taille­ment. 4. Dans les ca­nyons, les jour­nées sont chaudes au­tant que les nuits sont fraîches.

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