Vers la re­cons­ti­tu­tion du mo­no­pole de l’opé­ra­teur his­to­rique ?

Journal des Télécoms - - MARCHÉ - Par Iris Cha­puis, consul­tante mc2i Groupe

Il n’y a pas que les grands opé­ra­teurs (Orange, SFR, Bouygues) qui s’af­frontent entre eux. Les pe­tits opé­ra­teurs (Co­rio­lis, La Poste…) com­mencent à se re­bel­ler pour exis­ter au même titre que les plus grands. Au­jourd’hui, on peut se de­man­der si une ou­ver­ture des ré­seaux té­lé­coms à la concur­rence ne fa­vo­ri­se­ra pas une do­mi­na­tion conti­nue des pion­niers.

Le mar­ché des té­lé­coms, li­bé­ra­li­sé au dé­but des an­nées 90, a, de­puis, vu émer­ger plu­sieurs opé­ra­teurs al­ter­na­tifs. Té­lé2 Mo­bile ou Neuf Té­lé­com ont été les pre­miers à avoir du suc­cès sur le mar­ché de la té­lé­pho­nie fixe. Les re­grou­pe­ments et les nou­velles offres triple-play ont néan­moins ex­clu ces ac­teurs sou­vent po­si­tion­nés sur une seule ca­té­go­rie de ser­vice.

Ces nou­velles offres, por­tées par des opé­ra­teurs mo­biles vir­tuels (MVNO), pos­sèdent toutes les ca­rac­té­ris­tiques d’un opé­ra­teur mo­bile en de­hors de la cou­ver­ture ré­seau ra­dio : c’est ce que l’on ap­pelle le dé­grou­page. L’avan­tage d’uti­li­ser plu­sieurs cou­ver­tures ré­seaux en uti­li­sant les boucles de cuivre res­tantes, est de pou­voir né­go­cier les meilleurs ta­rifs ou ser­vices. Ce­pen­dant, ces der­niers mètres de cuivre sont gé­rés en sous-trai­tance par un seul opé­ra­teur : Orange.

En jan­vier 2012, Free fait son en­trée sur le mar­ché, mais ne dis­po­sant que d’une faible cou­ver­ture, l’opé­ra­teur dé­cide de si­gner avec Orange un contrat d’iti­né­rance per­met­tant d’échan­ger des don­nées via le ré­seau ra­dio d’un autre opé­ra­teur mo­bile.

LA FiBRÉ DÉ­DiÉE, unE SO­Lu­TiOn OnÉREuSE

Au­jourd’hui, même si Free dis­pose de la cou­ver­ture 4G la moins large du mar­ché, il fait par­tie des plus grands. Plu­sieurs opé­ra­teurs al­ter­na­tifs uti­lisent leurs ré­seaux pour exis­ter, mais ces der­nières se­maines beau­coup ac­cusent Orange de mo­no­po­li­ser le mar­ché en les ma­ni­pu­lant. En étant pro­prié­taire du ré­seau, France Té­lé­com a tou­jours été le seul opé­ra­teur à com­mu­ni­quer ses chiffres, lais­sant ap­pa­raître une do­mi­na­tion ex­ces­sive du mar­ché.

L’as­so­cia­tion Al­ter­na­tive Té­lé­com s’est sou­le­vée der­niè­re­ment contre le mar­ché de la « fibre en­tre­prises » en ac­cu­sant Orange d’avoir pu fi­nan­cer seul la cons­truc­tion de son ré­seau fibre grâce au mo­no­pole qu’il avait sur le cuivre et de ne pas vou­loir le par­ta­ger. En ef­fet, sur le cuivre, la lo­ca­tion par les MVNO du ré­seau d’Orange pour com­mer­cia­li­ser la da­ta au­près des en­tre­prises a tou­jours été pos­sible car ce der­nier avait pour obli­ga­tion de pro­po­ser des offres de gros.

La Cour des comptes avait énon­cé en 2014 dans une dé­ci­sion qu’« il était in­dis­pen­sable aux opé­ra­teurs al­ter­na­tifs d’avoir ac­cès à la fibre op­tique, en mode ac­ti­vée » et ce, dans un but d’émer­gence d’un mar­ché de masse de la fibre op­tique pour ai­der les PME. L’Au­to­ri­té de ré­gu­la­tion des com­mu­ni­ca­tions élec­tro­niques et des postes (Ar­cep) a in­di­qué que les en­tre­prises étaient beau­coup moins rac­cor­dées en fibre que les par­ti­cu­liers.

Pour bé­né­fi­cier du très haut dé­bit fixe, deux pos­si­bi­li­tés : faire ti­rer une fibre dé­diée ou s’ap­puyer sur le ré­seau mu­tua­li­sé de la fibre ré­si­den­tielle à tra­vers une offre FTTH Pro. La pre­mière so­lu­tion prend du temps et est as­sez onéreuse chaque mois pour les pe­tites et moyennes en­tre­prises en termes de dé­ploie­ment d’in­fra­struc­tures. Afin d’évi­ter des pertes consi­dé­rables de clients à cause d’un re­tard sur les pro­po­si­tions d’offres, la se­conde is­sue est pré­co­ni­sée pour as­su­rer leur sur­vie. Ce­pen­dant, dé­ten­teur à 60% du ré­seau fibre en­tre­prise en l’ayant in­té­gra­le­ment construit et fi­nan­cé, Orange ne sou­haite pas le par­ta­ger avec les MVNO. Une si­tua­tion pé­na­li­sante et d’ur­gence pour les PME face à un risque d’évic­tion. Pour pal­lier ce­la, ces der­niers pour­raient se tour­ner vers l’offre très haut dé­bit de gros de SFR mais, mal­heu­reu­se­ment, la cou­ver­ture ré­seau n’est pas au même ni­veau qu’Orange et les pe­tits se­raient per­dants en termes de ren­ta­bi­li­té.

L’as­so­cia­tion craint éga­le­ment que l’opé­ra­teur his­to­rique adresse des offres bu­si­ness di­rec­te­ment à ses clients et plus aux pe­tits opé­ra­teurs qui en ont be­soin pour exis­ter. Ce sché­ma nui­rait à un mo­dèle éco­no­mique ré­cem­ment construit sur le dé­grou­page grâce à l’ou­ver­ture à la concur­rence.

LE DI­LEMME AC­TUEL

Une de­mande a été faite au­près de l’au­to­ri­té de ré­gu­la­tion afin de pou­voir ou­vrir le ré­seau sur la fibre en pro­po­sant des offres de gros à des prix rai­son­nables. L’Ar­cep ren­dra sa dé­ci­sion cet été, mais pré­fère in­té­grer un nou­vel ac­teur dé­dié au mar­ché de gros, ce qui per­met­tra de pro­po­ser une al­ter­na­tive à Orange : Kosc Te­le­com. Ce­lui-ci a ou­vert en mars 2017 son propre ré­seau fibre afin de contrer le mo­no­pole d’Orange, ini­tia­tive qui ras­sure mais dé­range. La crainte d’une no­to­rié­té trop faible pour lui faire face laisse pen­ser à une ini­tia­tive dé­gui­sée ayant pour but de faire taire les pe­tits ac­teurs du sec­teur et de lais­ser le grand per­du­rer. Si le ré­gu­la­teur tente de rendre la si­tua­tion équi­table pour tous, France Té­lé­com do­mine tou­jours en im­po­sant ses condi­tions. Au­jourd’hui, la re­cons­ti­tu­tion mo­no­po­lis­tique n’est ju­ri­di­que­ment pas pos­sible, mais ces nom­breux signes laissent à pen­ser qu’une do­mi­na­tion reste pré­sente. Les MVNO réus­si­ront-ils à trou­ver une place pé­renne sur ce mar­ché à double vi­tesse ?

« Pour bé­né­fi­cier du très haut dé­bit fixe, deux pos­si­bi­li­tés : faire ti­rer une fibre dé­diée ou s’ap­puyer sur le ré­seau mu­tua­li­sé de la fibre ré­si­den­tielle à tra­vers une offre FTTH Pro ».

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.