Leonard Cohen cha­peau bas

Keyboards Recording - - VINTAGE -

Tout ou presque a été dit et écrit sur Leonard Cohen, de­puis son dé­cès, en no­vembre der­nier. Pro­fi­tons-en pour nous at­tar­der sur un disque-clé de l’ar­tiste : Où l’on en­tend, en 1988, le poète folk pas­ser aux syn­thé­ti­seurs, quitte à faire grin­cer des dents.

syn­thé­ti­seurs. No­tons qu’à l’époque, en concert, on re­marque, par­mi les cla­viers uti­li­sés des Tech­nics SXK350, Ro­land D-50 et Ju­no-60, Ya­ma­ha DX7…

I’m Your Man a alors tout du disque char­nière : si­tué entre Va­rious Po­si­tions (1984) et The Fu­ture (1992), il ouvre une pé­riode de ré­in­ven­tion pour Cohen. Ce der­nier est cré­di­té à la pro­duc­tion, avec, sur cer­tains titres, la co-pro­duc­tion de Ros­coe Beck, Mi­chel Ro­bi­doux et Jean-Mi­chel Reus­ser. Le ré­sul­tat, mu­si­ca­le­ment, peine sans doute à créer l’en­thou­siasme. Le disque, pour­tant, l’em­porte sur nos ré­serves. Car cette ap­proche a mi­ni­ma crée, in fine, un contraste avec la voix de Cohen, tou­jours plus po­sée, ca­ver­neuse, in­car­nant des textes par­mi les plus in­ci­sifs du poète. « I’m Your Man », « Ain’t No Cure For Love » (et son in­tro au saxo scin­tillant comme une boule à fa­cettes), « Eve­ry­bo­dy Knows »… sont ain­si des mer­veilles, bien pla­cées dans le ré­per­toire du Ca­na­dien.

D’où cette in­ter­ro­ga­tion : et si cette al­liance des contraires (la mu­sique lé­gère, la pro­fon­deur du chant) ne pro­cé­dait pas du ha­sard ? La poé­sie, chez Leonard Cohen, sa spi­ri­tua­li­té sin­gu­lière – rap­pe­lons ses re­traites al­coo­li­sées dans une com­mu­nau­té zen du cô­té de Los An­geles – ne se sont ja­mais dé­par­ties d’un sens ai­gu du dé­ri­soire ; ce qu’on pour­rait qua­li­fier, pa­ra­phra­sant Lau­rence Dur­rell, de sou­rire du Tao. « Tout est grave, rien de tout ce­la n’est très sé­rieux », semble dire à chaque ins­tant Cohen, sa­luant le mer­veilleux dé­sastre de l’exis­tence.

Rien de très sé­rieux, donc, comme ces chan­sons s’aven­tu­rant sur le ter­rain de la mu­zak 80’s (saxo­phone, choeurs, etc.) ra­pi­de­ment pé­ri­mée, ha­billant de strass des pro­pos pour­tant pro­fonds. Comme pour mieux as­su­mer les pa­ra­doxes mêmes d’une vie où tout s’élève pour s’écrou­ler, et in­ver­se­ment. Presque trente ans plus tard, I’m Your Man, ain­si, peut conti­nuer de fas­ci­ner. Et ce, même si on lui pré­fère cer­tains des al­bums qui ont sui­vi, de The Fu­ture (« Wai­ting For The Mi­racle ») à You Want It Dar­ker en pas­sant par Ten New Songs, re­mar­quable de bout en bout… I’m Your Man, au fi­nal, au­ra été pour Leonard Cohen l’oc­ca­sion de s’af­fran­chir des cli­chés – le fol­keux à gui­tare – pour pas­ser dans la ca­té­go­rie su­pé­rieure, celle qui, trois dé­cen­nies plus tard, ne fait plus guère de doute : celle des ar­tistes. Cha­peau bas, for­cé­ment. Phi­lippe Ra­gue­neau I’m Your Man [Co­lum­bia Re­cords] www.leo­nard­co­hen­files.com

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