Pink Floyd

Il y a cin­quante ans tout juste, en plein mi­lieu du Sum­me­rof Love, sor­tait le pre­mier al­bum de Pink Floyd, alors me­né par Syd Bar­rett, ar­tiste bien­tôt per­du pour le monde de la pop. Clas­sique du rock psy­ché­dé­lique, ThePi­perAtT­heGa­tesOfDawn nous en­traîne

Keyboards Recording - - STORY - par Phi­lippe Ra­gue­neau

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Un 33 tours stu­pé­fiant, au sens lit­té­ral du terme. De la po­chette aux onze mor­ceaux com­po­sant ces quelque 42 mi­nutes de mu­sique à moi­tié per­due dans l’es­pace, le LSD semble om­ni­pré­sent. Il au­ra d’ailleurs plus tard la peau (créa­tive) de l’au­teur de la plu­part des chan­sons, Syd Bar­rett.

ès les pre­mières se­condes, « As­tro­no­my Do­mine », les dés sont je­tés. Mul­ti­co­lores, les dés. Un brin ka­léi­do­sco­piques. Pas mal bar­rés. En un mot : psy­ché­dé­liques. Nous sommes au mi­tan de l’an­née 1967, et le monde – le monde oc­ci­den­tal, s’en­tend – s’ap­prête à connaître un été dit « de l’amour ». Et quel amour. The Sum­mer of Love. Mé­mo­rable – la preuve, un de­mi-siècle plus tard, les ga­zettes les plus bran­chées en font tou­jours leurs gorges chaudes. Avec une pré­fé­rence pour le saint Graal de la pop : Sgt.Pep­per’s…, des Beatles, dont la ré­édi­tion De­luxe, à l’oc­ca­sion de son ju­bi­lé d’or, au­ra un peu été, ces der­nières se­maines, l’arbre ca­chant la fo­rêt.

La fo­rêt ? 1967, en l’oc­cur­rence, an­née qui au­ra dé­bu­té (4 jan­vier) par la sor­tie du pre­mier al­bum des Doors, et se se­ra conclue (27 dé­cembre) par le pre­mier opus de Leo­nard Co­hen. Douze mois pour chan­ger le monde – ou du moins y croire – par le seul pou­voir de la mu­sique ; et de la drogue. Deux ans plus tard, l’hi­ver 1969, le con­cert des Rol­ling Stones lors du fes­ti­val d’Al­ta­mont vien­dra re­mettre les pen­dules à l’heure : non, la mu­sique n’adou­cit pas tou­jours les moeurs…

Mais nous n’y sommes pas en­core et, en ce bel été 67, il est per­mis de rê­ver. Où l’on en re­vient à l’al­bum qui nous in­té­resse : le pre­mier Pink Floyd, The

Pi­perAtT­heGa­tesOfDawn, sor­ti le 5 août. Un 33 tours stu­pé­fiant, au sens lit­té­ral du terme. De la po­chette aux onze mor­ceaux com­po­sant ces quelque 42 mi­nutes de mu­sique à moi­tié per­due dans l’es­pace, le LSD semble om­ni­pré­sent. Il au­ra d’ailleurs plus tard la peau (créa­tive) de l’au­teur de la plu­part des chan­sons, Syd Bar­rett.

Faut-il s’en étonner ? Ce disque étrange au­ra été en­re­gis­tré, en mo­no, au dé­but de l’an­née 1967 dans les stu­dios d’EMI, à Ab­bey Road, alors même qu’un autre groupe bri­tan­nique met la patte fi­nale à son grand ou­vrage :

de­puis no­vembre 1966, les Beatles y en­re­gistrent leur fa­meux Sgt.Pep­per’s

Lo­ne­lyHeartsC­lubBand. Mieux, le pro­duc­teur du pre­mier opus du Floyd n’est autre qu’un cer­tain Nor­man Smith – « Mr. Nor­mal », pour John Len­non –, qui, jus­qu’à Rub­berSoul, a tra­vaillé avec les Beatles comme in­gé­nieur du son.

Dans une in­ter­view de 2007 pour Gui­tar World( 1), Nor­man Smith re­vient sur cet en­re­gis­tre­ment, qu’on de­vine loin d’être fa­cile, avec un Syd Bar­rett guère en­thou­sias­mé par les sug­ges­tions du pro­duc­teur : «Je­réa­li­sais­peuà­peu queSyd,très­sin­cè­re­ment,ne­pre­nai­tau­cun­plai­siràen­re­gis­trer(…).Je pou­vais­fai­reu­ne­sug­ges­tion­sur­sa fa­çon­de­chan­te­run­titre,ilo­pi­nait­du bon­net,commes’ilé­cou­tait,puisde re­tou­rens­tu­dio,il­re­pre­nait­son­chant sans­rien­chan­gerà­la­pri­se­pré­cé­dente (…).Je­me­di­sais:je­crois­que­je­perds mon­temps.»

Heu­reu­se­ment pour Smith, les autres mu­si­ciens (Ro­ger Wa­ters, Ri­chard Wright, Nick Ma­son) s’avèrent plus in­té­res­sés. Le ré­sul­tat de ces ses­sions, où se mul­ti­plient les échos, ré­verbs et autres ef­fets, est un disque au psy­ché­dé­lisme in­quié­tant, par­fois pri­mal, à l’image du blues rock de « Take Up Thy Ste­tho­scope And Walk » (seul titre écrit en­tiè­re­ment par Ro­ger Wa­ters sur cet al­bum). Sur « Pow R. Toc. H. », un pia­no jazz laisse bien­tôt place à un orgue cré­pus­cu­laire et à des hu­lu­le­ments sau­vages. ThePi­per…, ain­si, semble na­vi­guer constam­ment entre il­lu­mi­na­tions tor­dues, in­cur­sions dans des di­men­sions al­ter­na­tives (les 9’40’’ de « In­ters­tel­lar Over­drive », à la li­mite de l’épreuve de force) et comp­tines faus­se­ment naïves (« Ma­til­da Mo­ther », « The Gnome »…). Si on se perd par­fois dans ces méandres space rock, Pi­per… y gagne haut la main son sta­tut de disque em­blé­ma­tique d’une époque. La suite de l’histoire, on la connaît : très bien­tôt, Syd Bar­rett quit­te­ra l’aven­ture, lais­sant place à un cer­tain Da­vid Gil­mour. Pour Pink Floyd, le temps de conqué­rir le monde se­ra alors ve­nu. (1) www.gui­tar­world.com/pro­du­cer-norm-smith-dis­cusses-pink-floyds-first-rock-mi­les­tone-pi­per­gates-dawn

¶ ThePi­perAtT­heGa­tesOfDawn [EMI Group]

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