Stu­dios Da­vout

Ou­verts en juin 1965, les stu­dios Da­vout ont dé­fi­ni­ti­ve­ment clos leurs portes en avril der­nier. Fleu­ron de l’âge d’or des stu­dios d’en­re­gis­tre­ment, tou­jours dans le Top 5, ils avaient ré­sis­té à la crise des stu­dios voi­ci dix ans. La pres­sion im­mo­bi­lière p

Keyboards Recording - - STORY - par Franck Er­nould

R acon­ter l’histoire de Da­vout conduit à re­tra­cer l’évo­lu­tion des stu­dios d’en­re­gis­tre­ment fran­çais en un de­mi-siècle. Lors­qu’il ouvre dans un an­cien grand ci­né­ma de la Porte de Mon­treuil, l’en­droit compte par­mi les rares vrais stu­dios in­dé­pen­dants (hors stu­dios de ma­quettes) de la ca­pi­tale, avec Acous­ti, Ge­neix ou Europa-So­nor (d’où viennent son fon­da­teur, Yves Cham­ber­land, et son in­gé­nieur du son em­blé­ma­tique, Claude Er­me­lin). Les grands stu­dios bien équi­pés sont es­sen­tiel­le­ment l’apa­nage des mai­sons de disques : Bar­clay, Dec­ca, Vogue, bien­tôt Phi­lips et Pa­thé. On en­re­gistre en­core sou­vent sur des trois-pistes, et la plu­part des ap­pa­reils d’écoute sont mo­no.

Mu­sique à l’image

L’in­tui­tion d’Yves Cham­ber­land était de pro­po­ser un grand stu­dio (plus de 300 m2 au sol, 9 m de hau­teur sous pla­fond) équi­pé à la fois d’en­re­gis­treurs sur bande et sur film per­fo­ré 35 mm, syn­chro­ni­sé à un pro­jec­teur de ci­né­ma. Cible : les mu­siques de film, qui dis­posent sou­vent de gros bud­gets et im­pliquent de grands or­chestres. Pa­ri réus­si : Da­vout est le plus grand vo­lume dis­po­nible à Pa­ris, et les gens du ci­né­ma y sont comme chez eux tech­ni­que­ment. Par­mi les pre­mières mu­siques en­re­gis­trées : Les­grandes

gueules (Fran­çois de Rou­baix / Ro­bert En­ri­co), Les­de­moi­sel­les­deRo­che­fort (Jacques De­my / Mi­chel Le­grand) (fi­gure 1) ou Un­hom­mee­tu­ne­femme (Claude Le­louch / Fran­cis Lai). Les autres com­po­si­teurs se suc­cèdent – Georges De­le­rue, Éric De­mar­san, Phi­lippe Sarde, Vla­di­mir Cos­ma… On es­time à plus de mille le nombre de BO en­re­gis­trées à Da­vout.

Les Édi­tions Da­vout et le la­bel YC

Yves Cham­ber­land, qui uti­lise des ré­ver­bé­ra­tions à plaques EMT, mais aus­si, en pion­nier, des com­pres­seurs Fair­child et des ma­gné­to­phones Am­pex, amé­nage d’em­blée un deuxième stu­dio à l’étage, puis un troi­sième dans la cour de l’im­meuble ad­ja­cent, et un qua­trième au rez-de-chaus­sée. Un vrai com­plexe à l’amé­ri­caine, qui ac­cueille chaque se­maine des di­zaines de séances de va­rié­té, de pu­bli­ci­tés… et de jazz, Cham­ber­land étant bat­teur et connais­sant nombre de mu­si­ciens pa­ri­siens – il n’hé­site d’ailleurs pas à leur prê­ter les stu­dios la nuit, créant les Édi­tions Da­vout et le la­bel YC. Ce qui lui vaut de pro­duire avec Claude Bol­ling une Sui­te­pour­flû­teet­trio­de­jazz qui fait un car­ton aux USA avant de conqué­rir le monde en­tier : plu­sieurs mil­lions de 33 tours ven­dus !

Grande en­ver­gure

Dans les an­nées 70, Da­vout sa­la­rie une ving­taine de per­sonnes, et consti­tue un vé­ri­table vi­vier de ta­lents (fi­gures 2 & 3). Par­mi les in­gé­nieurs du son qui y passent : Re­né Ame­line, William Fla­geol­let, An­dy Scott, Bill Brad­ley, Fran­çois Dan­tan, Ro­ger Roche, Phi­lippe Omnès, Gil­bert Pré­ne­ron… Les consoles « mai­son » laissent place aux Alice, MCI, Neve, Plus 30 puis SSL ; on passe aux 8, 16 puis 24 pistes, et aux 3324/3348 ; les stu­dios mo­biles Da­vout se suc­cèdent. Tom Hid­ley cons­truit sa pre­mière ca­bine de mixage à l’étage, avec une ré­ver­bé­ra­tion na­tu­relle en marbre at­te­nante. Tous les grands ar­tistes passent par Da­vout, ne se­rait-ce que pour y en­re­gis­trer des cordes. Un des plus fi­dèles : Pierre Per­ret, qui n’en­re­gistre qu’à Da­vout pen­dant qua­rante ans ! Alain Sou­chon, Laurent Voul­zy ou Yves Si­mon y passent des mois. Da­vout de­vient en­suite un haut lieu de la mu­sique afri­caine et du zouk (de la Com­pa­gnie Créole à Kas­sav, de Ma­nu Di­ban­go à Ray Le­ma…). On y tourne aus­si pas mal de pla­teaux mu­si­caux pour des émis­sions de rock. Et les ar­tistes étran­gers ne sont pas en reste : AC/DC,

Prince, Du­ran Du­ran, Jon & Van­ge­lis, Ryui­chi Sa­ka­mo­to, Sly & Rob­bie, Grace Jones, les Rol­ling Stones, Ar­chive, John Bar­ry, Tal­king Heads…

Ré­sis­ter aux sou­bre­sauts de la crise

En 1987, la concur­rence avec les autres stu­dios pri­vés de grandes di­men­sions est rude : La Grande-Ar­mée, Plus XXX, Me­ga, Guillaume Tell, Les Dames… Yves Cham­ber­land, fa­ti­gué, re­vend sa so­cié­té à un édi­teur de presse ne connais­sant pas le mi­lieu des stu­dios. La sanc­tion est ra­pide : re­dres­se­ment ju­di­ciaire en 1993. Les sa­la­riés, ap­puyés par Gil­bert Cas­tro (Mé­lo­die Dis­tri­bu­tion), créent « EDS Les Stu­dios Da­vout » pour re­prendre l’ac­ti­vi­té. Ils connaissent les in­ves­tis­se­ments et tra­vaux né­ces­saires, en­gagent un tech­ni­cien de main­te­nance à de­meure (Alex Le­bo­vi­ci), ins­tallent une SSL9000 dans le grand stu­dio, et Da­vout re­trouve son rythme de croi­sière… Claude Er­me­lin est à la re­traite, mais c’est son an­cien as­sis­tant Sté­phane Rei­chart qui as­sure dé­sor­mais les prises or­ches­trales avec Phi­lippe Rom­bi, Lu­do­vic Bource, ou Ro­ber­to Ala­gna !

Au mi­lieu des an­nées 2000, la crise des stu­dios conduit à se re­cen­trer sur les stu­dios A et B ; les autres lo­caux sont loués à l’an­née à des pro­duc­teurs. Un pro­mo­teur im­mo­bi­lier est in­té­res­sé par le site, mais la crise des sub­primes met fin à ce pro­jet… qui a at­ti­ré l’at­ten­tion de la Mai­rie de Pa­ris, au point de pré­emp­ter les 1 200 m2 du 73 Bou­le­vard Da­vout (le stu­dio n’est que lo­ca­taire des murs). La Mai­rie pré­empte en­suite les deux bâ­ti­ments voi­sins, et dé­voile

Tous cherchent des moyens de pour­suivre l’ac­ti­vi­té du stu­dio, dans un autre site, et de l’élar­gir à la for­ma­tion.

en 2015 son pro­jet : une école, une crèche et des lo­ge­ments so­ciaux. Les stu­dios sont ex­pro­priés fin 2016, et ferment le 9 avril 2017 (fi­gure 4). Les tra­vaux de dé­mo­li­tion com­men­ce­ront en juillet, pour une inau­gu­ra­tion of­fi­cielle à la ren­trée 2019.

Une équipe qui ne baisse pas les bras

L’équipe de Da­vout (fi­gure 5), com­po­sée de Marc Pra­da (co-gé­rant avec Gil­bert Cas­tro), Jean-Loup Mo­rette et Alex Le­bo­vi­ci, a conser­vé la plus grande par­tie du ma­té­riel uti­li­sé à Da­vout. Tous cherchent des moyens de pour­suivre l’ac­ti­vi­té du stu­dio, dans un autre site, et de l’élar­gir à la for­ma­tion. Plu­sieurs pistes sont à l’étude.

En séance pour Les­de­moi­sel­les­deRo­che­fort en 1966 à Da­vout : on re­con­naît sur la pho­to Agnès Var­da, Catherine De­neuve (de dos), et à la console Mi­chel Le­grand, Claude Er­me­lin et Jacques De­my.

4 La der­nière séance à Da­vout, le 9 avril 2017. Phi­lippe Rom­bi di­rige l’or­chestre Bel Arte pour sa mu­sique du film L’amant­double de Fran­çois Ozon.

5 L’équipe de Da­vout. De gauche à droite : Jean-Loup Mo­rette (in­gé­nieur du son), Alex Le­bo­vi­ci (in­gé­nieur de main­te­nance), Marc Pra­da (gé­rant), Gil­bert Cas­tro (co-gé­rant).

2&3 Deux pubs d’époque, pa­rues dans un ma­ga­zine amé­ri­cain en 1972. Da­vout est alors un com­plexe flo­ris­sant comp­tant quatre stu­dios.

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