Ren­contres : Jean-Jacques Per­rey - Go­tye

Keyboards Recording - - SOMMAIRE -

Ga­ry Broo­ker / Pro­col Ha­rum

Llor­ca

Ju­pi­ter & Ok­wess

Com­ment avez-vous dé­cou­vert la mu­sique de JeanJacques Per­rey ?

Wal­ly de Ba­cker (alias Go­tye) : C’était il y a douze ans, je tra­vaillais sur le deuxième al­bum de Go­tye, Like Dra­wingB­lood, avec le mer­veilleux Fran­çois Te­taz, un pro­duc­teur in­gé­nieur du son, de­ve­nu de­puis un ami proche. À un mo­ment, Fran­çois a men­tion­né la mu­sique de Jean-Jacques Per­rey et de Ger­shon King­sley. Il re­trou­vait dans cer­tains de mes mor­ceaux son cô­té lu­dique et fan­tai­siste. Il a été sur­pris d’ap­prendre que je ne les connais­sais pas et m’a fait dé­cou­vrir leur al­bum The InSound FromWayOut. En­suite, j’ai eu pas mal de chance : en fouillant dans des ma­ga­sins de disques d’oc­ca­sion, je suis tom­bé sur tous les disques de Per­rey avec King­sley, ses al­bums so­lo… Quelque temps après, j’ai com­po­sé une chan­son-hom­mage que j’ai en­voyée à Jean-Jacques et à sa fille Pa­tri­cia. Ils l’ont ai­mée et m’ont in­vi­té à leur rendre vi­site. Ce­la m’a don­né en­vie de faire des concerts-hom­mages l’an­née der­nière et de mettre sur pied cette com­pi­la­tion des tra­vaux de Jean-Jacques. Fran­çois m’a ai­dé à en pro­duire une par­tie, une belle ma­nière de bou­cler la boucle ! Qu’ai­mez-vous dans la mu­sique de Jean-Jacques Per­rey ? Elle est in­croya­ble­ment exu­bé­rante et lu­dique. Les ar­ran­ge­ments sont tou­jours très beaux et pos­sèdent une grande mu­si­ca­li­té. C’est vrai­ment ce que je cherche dans la mu­sique, un point de ren­contre entre dif­fé­rentes ap­proches. J’aime le fait que sa mu­sique semble très simple en sur­face, presque fri­vole, mais plus tu passes de temps à l’écou­ter, plus tu te rends compte com­bien elle a de la pro­fon­deur. C’est pour ça qu’elle ne vieillit pas. Et puis j’adore le son de l’on­dio­line. Quand vous avez ren­con­tré Jean-Jacques, il vous a mon­tré son on­dio­line ? Oui. Hé­las, ses ins­tru­ments ne fonc­tion­naient plus cor­rec­te­ment et étaient désac­cor­dés. Mon plus jo­li sou­ve­nir concerne le mor­ceau qu’il a co­si­gné avec Billy Gol­den­berg, « Dan­de­lion Wine », que l’on re­trouve sur la com­pi­la­tion. Jean-Jacques ne l’avait pas en­ten­du de­puis long­temps, peut-être cin­quante ans. Ça lui a fait re­mon­ter des sou­ve­nirs : il s’est ins­tan­ta­né­ment rap­pe­lé la mé­lo­die et l’a jouée de mé­moire sur son on­dio­line. Il m’a aus­si don­né quelques as­tuces. Par­fois je lui po­sais des ques­tions très pré­cises. « Com­ment as-tu ob­te­nu ces sons sur “Chi­cken On The Rocks” ? » « Ha, ça re­monte à trop loin, tu de­vras trou­ver par toi-même. » Il ne ces­sait de me rap­pe­ler : « N’ou­blie pas de t’amu­ser ! » Il ne faut pas avoir honte d’ame­ner de l’hu­mour dans la mu­sique. Cer­tains lui re­pro­chaient de faire de la mu­sique pué­rile, co­mique. Avec cette com­pi­la­tion, je vou­lais mon­trer le large spectre de ce qu’il a créé. Et puis le tech­ni­cien Ste­ven Ma­suc­ci a res­tau­ré plu­sieurs on­dio­lines pour moi. C’est grâce à son tra­vail que j’ai pu don­ner les concert­sho mmages. Je re­grette de ne pas être al­lé chez Jean-Jacques plus tôt, j’au­rais pu lui ame­ner un ins­tru­ment mar­chant par­fai­te­ment ! Qu’est-ce qui vous plaît dans l’on­dio­line ? Com­bien cet ins­tru­ment est mu­si­cal. La seule com­pa­rai­son qui me vient en tête c’est avec les ins­tru­ments Ya­ma­ha du mi­lieu à la fin des an­nées 1970, le EX-42, le GX-1. Ya­ma­ha a réa­li­sé pas mal de re­cherches sur la mo­bi­li­té du

cla­vier afin d’ob­te­nir un vi­bra­to ma­nuel. Je ne di­rai pas que tu ne peux pas ob­te­nir de belles choses avec ces syn­thés – Van­ge­lis a prou­vé le contraire –, mais quand j’en ai joué, je n’avais pas le sentiment de pou­voir ob­te­nir ce que je cher­chais. Alors que, quand je m’as­sieds de­vant l’on­dio­line, j’ai l’im­pres­sion de re­lier mon cer­veau di­rec­te­ment à la mu­sique. Tu ré­flé­chis as­sez rapidement en termes d’ex­pres­sion mu­si­cale plu­tôt que de tech­nique.

Avant de pas­ser à l’on­dio­line, Jean-Jacques Per­rey était ac­cor­déo­niste !

Mais il y a une rai­son pour la­quelle Georges Jenny, l’in­ven­teur de l’on­dio­line, a pris Jean-Jacques comme dé­mons­tra­teur. Après avoir convain­cu Jenny de lui prê­ter une on­dio­line – il ne pou­vait pas en ache­ter une –, JeanJacques a tra­vaillé très dur pen­dant des mois pour sa­voir jouer du pia­no de la main gauche et de l’on­dio­line de la main droite. Quand il est re­ve­nu voir Georges Jenny pour lui mon­trer ce qu’il avait ap­pris, ce­lui-ci a été très im­pres­sion­né. Ce­la a été fa­cile d’ap­prendre à jouer de l’on­dio­line ? Rob Sch­wim­mer, le mu­si­cien qui m’ac­com­pagne sur scène pour les hom­mages à Jean-Jacques, et moi avons eu seule­ment quelques se­maines pour par­tir de zé­ro et ap­prendre quelques tech­niques. Non, ça n’a pas été fa­cile, ça m’a pris beau­coup de temps. J’ai pas­sé entre trois et quatre heures chaque jour pen­dant un mois avant le pre­mier concert. Je pense que Rob­bie et moi nous nous en sommes bien ti­rés. Il y avait un vrai es­prit du­rant les concerts de no­vembre 2016, comme si nous per­pé­tuions ce que JeanJacques avait ini­tié( il était mort quelques jours au­pa­ra­vant–N dl R ). J’ avais l’im­pres­sion qu’il était dans la salle pour nous gui­der. Même si j’ai dû ap­prendre à jouer rapidement d’un ins­tru­ment dont il a mis vingt ans à de­ve­nir un vir­tuose, je crois que nous lui avons ren­du jus­tice. En mai der­nier, nous nous sommes pro­duits au MoogFest et je crois que, entre-temps, j’ai dé­ve­lop­pé plus de confiance. J’ai réus­si à maî­tri­ser la forme de l’en­ve­loppe so­nore sans avoir le sentiment d’être un dé­bu­tant. Ces pro­grès, je les ai réa­li­sés après avoir rê­vé en écou­tant la mu­sique de Jean-Jacques et ré­flé­chi à la ma­nière d’ob­te­nir tel son. Il y a sur le net quelques vi­déos mon­trant Jean-Jacques en train de jouer, j’ai re­pé­ré cer­taines de ses tech­niques.

Y a-t-il d’autres on­dio­lines qui fonc­tionnent en­core cor­rec­te­ment ?

Ma per­cep­tion c’est que celles qui sont dans la na­ture ne sonnent pas comme ce que l’in­ven­teur Georges Jenny avait ima­gi­né. Il a réa­li­sé un tra­vail d’in­gé­nie­rie tel­le­ment so­phis­ti­qué ! Es­sayer de faire re­vivre son tra­vail consti­tue un vrai sa­cer­doce, un en­ga­ge­ment as­sez lourd. Nous es­sayons d’être les plus res­pec­tueux pos­sibles afin que nos on­dio­lines re­trouvent leurs so­no­ri­tés ini­tiales. Nous ne mo­di­fions pas les ins­tru­ments, nous es­sayons au contraire de re­ve­nir au câ­blage et au sys­tème de cir­cuit ori­gi­naux. Les deux on­dio­lines que nous uti­li­sons en concert sont des mo­dèles clas­siques da­tant des an­nées 1950, dis­po­sant de ma­gni­fiques meubles de ran­ge­ment. Elles sont très stables. Avec, tu peux vrai­ment re­pro­duire tout ce que Per­rey était ca­pable de faire à l’époque. Les trois autres on­dio­lines que j’ai re­trou­vées datent peut-être des an­nées 40, elles sont plus fra­giles, ont par­fois des pro­blèmes de masse. Les chan­ge­ments d’hu­mi­di­té font bou­ger le bois et le mé­tal. Ce qui est iro­nique, c’est que, au ni­veau tech­nique, elles sont plus simples, mais elles res­tent pour nous plus mys­té­rieuses. Est-il pos­sible de fa­bri­quer des on­dio­lines ? Ce que j’évi­te­rais de faire : ajou­ter des nouveaux com­po­sants. Du­rant son tra­vail de res­tau­ra­tion, Ste­ven Ma­suc­ci a cher­ché à chaque fois quel conden­sa­teur il pour­rait uti­li­ser pour rem­pla­cer les an­ciens sans for­cé­ment choi­sir le plus mo­derne ni le plus stable. Si je de­vais construire une on­dio­line, je dirais :« On ne va pas es­sayer de la faire son­ner mieux, le chal­lenge se­ra qu’ elle sonne au moins aus­si bien .» La ma­nière qu’avait Jenny d’uti­li­ser conden­sa­teurs et ré­sis­tances en vue de créer un feed­back était tel­le­ment éloi­gnée de ce qui se fai­sait à l’époque chez la concur­rence. Tu ne peux pas concur­ren­cer un tel gé­nie, tu peux juste lui rendre hom­mage.

Pour vous, l’on­dio­line est tou­jours un ins­tru­ment mo­derne ?

Oui, elle a tou­jours un gros po­ten­tiel. Pas mal de gens in­ventent des ins­tru­ments ex­tra­or­di­naires, le Sea­board de Ro­li, le Con­ti­nuum de Lip­pold Ha­ken, les ins­tru­ments de Ro­ger Lynn avec leurs ma­gni­fiques contrô­leurs… L’on­dio­line a beau­coup à of­frir dans un autre genre, ce qui la rend unique c’est cette pa­lette so­nore com­bi­née avec l’ex­pres­si­vi­té of­ferte par ses contrô­leurs. Qu’en est-il des plug-ins qui imitent l’on­dio­line ? Je res­pecte énor­mé­ment So­nic­cou­ture, ils ont créé de su­per ins­tru­ments vir­tuels. Leur ver­sion du No­va­chord est mer­veilleuse, j’ai eu la chance de jouer d’un vrai et leur imi­ta­tion est très res­pec­tueuse. Leur ver­sion de l’on­dio­line est plus éloi­gnée. Pour moi, la rai­son est claire, ils n’ont pu sam­pler qu’une des pre­mières ver­sions de l’ins­tru­ment, pas celle des an­nées 50, et sans doute pas cor­rec­te­ment res­tau­rée. Toutes les ap­proches sont per­ti­nentes, ému­ler, mo­di­fier, tout ça est re­ce­vable. Mais elles contrastent avec notre ap­proche qui consiste à faire re­vivre cet ins­tru­ment de la ma­nière la plus proche pos­sible de l’ori­gi­nal. En­ten­dra-t-on de l’on­dio­line sur le pro­chain Go­tye ? Oui. J’en­re­gis­tre­rai peut-être un mor­ceau en hom­mage à Georges Jenny.

L’on­dio­line a tou­jours beau­coup à of­frir.

Go­tye, au cô­té de Jean-Jacques Per­rey et de son on­dio­line.

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