Clas­sic al­bum :

Ré­vo­lu­tion !

Keyboards Recording - - SOMMAIRE - par Phi­lippe Ra­gue­neau

Ho­me­work (Daft Punk)

En 1997, le Ho­me­work de Daft Punk met tout le monde pas d’ac­cord : disque fon­da­teur du re­nou­veau house pour les uns, ma­chine à tchac-à-poum sur­es­ti­mée pour les autres. Une seule cer­ti­tude : le pre­mier al­bum de Tho­mas Ban­gal­ter et Guy-Ma­nuel de Ho­mem-Ch­ris­to fait par­tie de l’his­toire. Et celle-ci dure tou­jours.

Bien sûr que des dents vont grin­cer par­mi nos lec­teurs­mu­si­ciens. Daft Punk ? Ho­me­work ? C’est une blague ? Ce­la fait dé­sor­mais plus de vingt ans que le groupe fran­çais le plus connu du monde di­vise l’uni­vers de la musique : on s’en­thou­siasme pour son gé­nie ar­tis­tique ou l’on dé­nonce la franche ar­naque. Une am­bi­va­lence – am­bi­guï­té ? – qui pré­cé­dait même l’exis­tence du duo : rap­pe­lons qu’en 1993, alors que Tho­mas Ban­gal­ter et Guy-Ma­nuel de Ho­mem-Ch­ris­to of­fi­ciaient, sans casque, sous le nom de Dar­lin’ (en com­pa­gnie de Laurent Bran­co­witz, fu­tur membre du groupe Phoe­nix), un jour­na­liste an­glais du Me­lo­dy Ma­ker (Dave Jen­nings, dé­cé­dé il y a deux ans) avait qua­li­fié leur musique de « daft pun­ky trash », for­mule in­tra­dui­sible en l’état mais fai­sant ap­pel à un vo­ca­bu­laire où les mots « stu­pi­di­té » et « or­dure » sont de la par­tie. Ce n’était pas for­cé­ment un com­pli­ment, ce se­ra le nom du groupe sui­vant. Daft Punk était né.

La suite se­ra du même ton­neau (du lard ou du co­chon ?)… On peut, pour se faire une idée de la di­ver­si­té des avis, je­ter un oeil du cô­té de nos col­lègues des In­rocks : fin 1996, une cri­tique, fé­roce et amu­sante, de Ho­me­work, disque prêt à conqué­rir le monde, évoque, certes, « un single ahu­ris­sant » (« Da Funk » ?), mais sur­tout « un al­bum tris­te­ment ha­ras­sant ». Et le jour­na­liste – Ch­ris­tophe Conte – d’ali­gner, as­sez drô­le­ment, les va­che­ries (« C'est long bor­del, c'est long ! », « Le pro­blème (de ce disque) c'est qu'il ne me rap­pelle que des cau­che­mars »). Vingt ans plus tard, la même re­vue sort un hors-sé­rie « Les 100 meilleurs al­bums fran­çais » de l’his­toire, où Ho­me­work se re­trouve clas­sé… à la deuxième place, tout juste après l’His­toire deMe­lo­dyNel­son de Serge Gains­bourg. Après tout, « The times, they are a-Chan­gin’ », chan­tait Ro­bert Zim­mer­man.

Et donc, Ho­me­work ? L’écou­ter au­jourd’hui, c’est plon­ger dans l’his­toire de la musique, au cha­pitre « Des ma­chines et des hommes », suivre un fil tem­po­rel al­lant, au tem­po des boîtes à rythmes, des se­ven­ties dis­co à l’émer­gence de la house – celle de Chi­ca­go – dans les an­nées 1980, et de la tech­no – de De­troit – avant l’ex­plo­sion rave.

Cô­té technologie, chez les Daft Punk pre­mière mou­ture, rien de pro­pre­ment ré­vo­lu­tion­naire : la musique s’est construite à par­tir d’ap­pa­reils ayant fait leurs preuves. Syn­thé­ti­seurs Ro­land Ju­no-106 et Mi­ni­moog, sam­pleur Akai S01, Ro­land TB-303, Heil Sound Talk Box pour la voix sur « Around The World », boîtes à rythmes Ro­land TR-808 et TR-909, cô­té filtres, un Wal­dorf Mi­niWorks 4-Pole…

La dé­marche, elle, pri­vi­lé­gie un es­prit DIY (cet al­bum est 100 % ho­mes­tu­dio) et un mi­ni­ma­lisme des struc­tures qui, pour de jeunes club­bers, fait of­fice, en 1997, de dé­clen­cheur qua­si ré­vo­lu­tion­naire : cette musique, qui dé­frise les oreilles des vieux mu­si­ciens/mu­si­co­philes, se­ra celle de leur gé­né­ra­tion (oui, comme pour le titre des Who, 32 an­nées plus tôt). Punk, quoi.

Ef­fi­cace, aus­si. D’au­tant qu’il y a dans Ho­me­work des titres comme « Da Funk » et « Around The World » aux avant-postes, ac­com­pa­gnés de vi­déos re­mar­quables, l’une réa­li­sée par Spike Jonze, l’autre par Mi­chel Gon­dry. Sur des tem­pos as­sez proches (entre 123 et 125 BPM), « Tea­chers » (sorte d’hom­mage aux pères fon­da­teurs), « High Fi­de­li­ty » (il n’est pas in­ter­dit d’y en­tendre une ré­fé­rence au livre de Nick Horn­by, d’au­tant que le titre com­porte un sample de Billy Joel, chan­teur hon­ni du nar­ra­teur) ou « Bur­nin’ » four­millent d’idées, de samples dont on dé­bat en­core au­jourd’hui. Ne pas ou­blier, au pas­sage, le ra­di­cal et qua­si brui­tiste « Rol­lin’ & Scrat­chin’ » – un brin dou­lou­reux pour les oreilles de votre ser­vi­teur, soyons sin­cère, mais es­sen­tiel pour de nom­breux fans. Au fi­nal, Ho­me­work, c’est un peu la tec­to­nique des plaques ap­pli­quée à la musique (que les géo­logues aver­tis nous par­donnent ce rac­cour­ci) : un puzzle pla­né­taire qui se re­cons­truit sans cesse, dans le fra­cas des col­li­sions (rock vs house mu­sic, es­prit vin­tage vs re­tour vers le fu­tur, pop vs dance). En ré­sultent, certes, une cer­taine confu­sion, mais éga­le­ment, émer­geant du bor­del am­biant, de nou­veaux pay­sages. Et c’est aus­si toute la beau­té, ré­vo­lu­tion­naire, de ce disque. Une ma­nière, in­édite, de s’ap­pro­prier le slo­gan de 1968 : « Danse, ca­ma­rade, danse, le vieux monde est der­rière toi. »

Ho­me­work, c’est un peu la tec­to­nique des plaques ap­pli­quée à la musique : un puzzle pla­né­taire qui se re­cons­truit sans cesse, dans le fra­cas des col­li­sions.

Ho­me­work [Par­lo­phone Mu­sic France]

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