Or­ga­no­lo­gie :

Un par­cours rayon­nant d’in­fluences

Keyboards Recording - - SOMMAIRE - par Mi­chelle Da­vène

Le si­tar

Fi­gure de proue du mé­tis­sage cultu­rel des an­nées 60-70, le si­tar, ins­tru­ment em­blé­ma­tique de l’Inde du Nord, est de­ve­nu bien plus qu’une mode éphé­mère : un vé­ri­table phé­no­mène d’in­té­gra­tion et d’évo­lu­tion au sein de la pen­sée mu­si­cale oc­ci­den­tale.

On at­tri­bue sa concep­tion à Amir Khus­rû au XIVe siècle. Le si­tar est un luth com­plexe, ins­pi­ré de la vi­na et du tam­bur per­san. Do­té de trois cordes dans sa forme la plus an­cienne, la concep­tion de sa fac­ture se fixe au XVIIe siècle avec quatre à cinq cordes mé­lo­diques ac­cor­dées to­nique/quinte/oc­tave/quarte, deux cordes ad­di­tion­nelles to­nique et oc­tave pour les va­ria­tions ryth­miques, puis une ving­taine de cordes sym­pa­thiques, ap­pa­rues plus tard au XIXee siècle.

Sa fac­ture

La caisse de ré­so­nance en forme de châ­taigne était au­tre­fois sim­ple­ment une gourde. Son manche en teck est creux et il est mu­ni à l’autre ex­tré­mi­té d’un pe­tit ré­so­na­teur. Les frettes sont mo­biles, son che­va­let plat lui confère une qua­li­té so­nore par­ti­cu­lière, riche en har­mo­niques. Le si­tar est très fi­ne­ment dé­co­ré. On le joue tra­di­tion­nel­le­ment as­sis au sol et on le tient à l’oblique. Les cordes sont pin­cées soit avec un plectre te­nu entre le pouce et l’in­dex, soit avec un on­glet mé­tal­lique pla­cé sur l’in­dex. Le si­tar uti­li­sé par Ra­vi Shan­kar pos­sède quatre cordes de jeu, trois cordes de bour­don, treize cordes sym­pa­thiques.

Les tech­niques de jeu

Le prin­cipe d’écri­ture de la musique tra­di­tion­nelle re­pose à la base sur l’al­ter­nance des cordes mé­lo­diques et ryth­miques. L’usage d’une cer­taine forme d’or­ne­ments en fait éga­le­ment par­tie. Cer­tains ar­tistes ef­fleurent les cordes sym­pa­thiques. Il reste à consi­dé­rer que l’ex­ploi­ta­tion so­nore de cet ins­tru­ment n’est pas fi­gée et peut faire l’ob­jet de nou­velles re­cherches. Le si­tar élec­tro-acous­tique fai­sant au­jourd’hui éga­le­ment par­tie du monde de la lu­the­rie mo­derne, son jeu se prête à des formes d’évo­lu­tion va­riées comme ce fut le cas des gui­tares !

Le ré­per­toire

Dans la musique tra­di­tion­nelle, il est étroi­te­ment lié à l’in­ter­pré­ta­tion du râ­ga. Ce der­nier est le concept fon­da­men­tal de la musique in­dienne : im­pro­vi­sa­tion, ex­plo­ra­tion d’un thème presque jus­qu’à sa dis­so­lu­tion, va­ria­tions de ce thème, fu­sion tem­po­relle avec le temps et l’es­pace. Chaque râ­ga se rat­tache à un mo­ment de la jour­née, de la nuit, à une sai­son ou un lieu. Il se dé­roule en trois temps : l’Alap, long pré­lude à la pro­gres­sion ryth­mique lente pen­dant la­quelle le so­liste ex­pose son thème, la gamme choi­sie et sa créa­ti­vi­té, le Jod où le tem­po s’ac­cé­lère et où le rythme se dé­ve­loppe, puis le Jha­la où la vir­tuo­si­té du mu­si­cien at­teint son pa­roxysme.

C’est dans les an­nées 60-70 que le si­tar de­vient la caisse de ré­so­nance du cou­rant psy­ché­dé­lique. Les Beatles sont très cer­tai­ne­ment les pion­niers de l’in­tro­duc­tion du si­tar dans la musique pop. L’ins­tru­ment ap­pa­raît dans « Nor­we­gian Wood » et « To­mor­row Ne­ver Knows » à titre de voie d’ex­pé­ri­men­ta­tion. En 1966, « Love You Too » confir­me­ra cette in­cur­sion et va­li­de­ra le sta­tut of­fi­ciel du si­tar dans la pop mu­sic. George Har­ri­son a été l’élève de Ra­vi Shan­kar. La pé­né­tra­tion de la musique de l’Inde dans la pro­duc­tion des Beatles est-elle consciente ou in­cons­ciente, nul ne peut le vé­ri­fier. Il est cer­tain qu’elle ne se li­mite pas à de simples em­prunts ins­tru­men­taux, mais qu’elle a im­pré­gné ce style dans des ex­plo­ra­tions struc­tu­relles et so­nores bien plus pro­fondes que de courtes « al­lu­sions ». L’usage des échelles et des rythmes en té­moigne. D’autres gui­ta­ristes suc­com­be­ront éga­le­ment à cet en­voû­te­ment : Shawn Phil­lips, Brian Jones, John McLaugh­lin dans l’al­bum Shak­ti « bri­co­le­ra » le manche de sa gui­tare (manche scal­lo­pé) pour ob­te­nir un ef­fet si­tar ! Les Rol­ling Stones à leur tour ho­no­re­ront l’ins­tru­ment dans « Paint It Black ».

Le rayon­ne­ment ar­tis­tique de Ra­vi Shan­kar ne s’est pas li­mi­té à la sphère de la pop. En 1951, il ren­contre Ye­hu­di Me­nu­hin et leur col­la­bo­ra­tion se tra­dui­ra par la réa­li­sa­tion de plu­sieurs al­bums dont WestMeetsEast. En 1965, Phi­lip Glass s’ini­tie au­près du maître à la musique in­dienne et y dé­ve­loppe l’usage du prin­cipe de la ré­pé­ti­tion. En 1976, Ra­vi Shan­kar dé­die Mor­ningLove, pièce pour flûte et ta­bla, à Jean-Pierre Ram­pal. On note éga­le­ment un con­cer­to Ra­gaMa­la, mo­ti­vé par la ren­contre avec Zu­bin Meh­ta et le Lon­don Sym­pho­ny Or­ches­tra !

Ra­vi Shan­kar

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