Clas­sic al­bum :

Il y a un de­mi-siècle, Van Mor­ri­son en­re­gis­trait en trois jours son se­cond al­bum stu­dio, l’un des plus beaux de l’his­toire. Re­tour sur le mi­racle As­tralWeeks…

Keyboards Recording - - SOMMAIRE - par Phi­lippe Ra­gue­neau

As­tral Weeks

(Van Mor­ri­son)

Sep­tembre 1968. Le vent de mai a souf­flé, le vieux monde ne s’est pas ef­fon­dré. Il n’est ce­pen­dant plus tout à fait le même. Des portes se sont ou­vertes. Tout reste à faire. À New York, Van Mor­ri­son s’ap­prête, lui, à écrire sa propre ré­vo­lu­tion. Ré­vé­lé par Them, et ses tubes rhythm’n’blues im­pa­rables (« Glo­ria », « Here Comes The Night »…), l’Ir­lan­dais au­rait pu se conten­ter de tra­cer son sillon sur les terres rock d’alors, comme tant d’autres. Bu­si­nes­sa­su­sual. Mais Mor­ri­son n’est pas du genre à suivre les voies dé­jà tra­cées, ou à se lais­ser dic­ter son art. Quitte à al­ler au clash. Un pre­mier al­bum so­lo est sor­ti l’an­née pré­cé­dente ( Blo­win’YourMind!) contre sa vo­lon­té. Ayant chan­gé de mai­son de disques, pas­sé chez War­ner Bros, Mor­ri­son en­tend en­re­gis­trer une oeuvre qui lui res­semble, et non pas telle qu’on l’at­tend, quitte à dé­con­cer­ter.

Pour ce faire, il s’en­toure d’une équipe de mu­si­ciens aux ra­cines jazz : le bat­teur Con­nie Kay (Miles Da­vis, Les­ter Young…), le contre­bas­siste Ri­chard Da­vis (Sa­rah Vau­ghan, Eric Dol­phy…), le gui­ta­riste Jay Ber­li­ner (Har­ry Be­la­fonte, Charles Min­gus…). Trois jours d’en­re­gis­tre­ment sont suf­fi­sants, fin sep­tembre et dé­but oc­tobre, avec Le­wis Me­ren­stein à la pro­duc­tion – comme sur l’al­bum sui­vant, le beau Moon­dance. Mor­ri­son pri­vi­lé­gie l’im­mé­dia­te­té de prises live pour don­ner corps à des chan­sons s’éloi­gnant des ca­nons de la pop : les titres peuvent s’éti­rer lon­gue­ment (pas loin de 10 mi­nutes sur « Ma­dame George ») et de­ve­nir de vé­ri­tables poèmes.

Ce­la pour­rait être pré­ten­tieux, et in­di­geste, c’est un mi­racle. Au long des 47 mi­nutes d’As­tral Weeks, un uni­vers sin­gu­lier, spi­ri­tuel, se dé­voile, grâce à des chan­sons in­tenses, por­tées par la voix d’un Van Mor­ri­son trans­fi­gu­ré. Pre­nons l’un des som­mets de cet al­bum : « Sweet Thing ». 4’22’’ où gui­tare sèche et basse ouvrent le bal, avant que cordes, flûte, ryth­miques souples s’em­parent

de ce poème illu­mi­né. Le grain de voix de Mor­ri­son n’est pas de ve­lours, au contraire. Avec des in­to­na­tions rêches, celles du blues, il donne à la mys­tique du texte (« and I will ne­ver grow old again… ») une réa­li­té ter­rienne. Même constat sur « The Way Young Lo­vers Do », sac­ca­dé de cuivres, tan­dis que « Cy­press Ave­nue » et « Ma­dame George » s’étirent tout en lon­gueur, sur un tem­po as­sez lent, mé­di­ta­tif. Les mots, pris dans le cou­rant d’une musique en li­ber­té, en viennent à se ré­pé­ter, jus­qu’à nous en­traî­ner ailleurs, dans un Bel­fast ré­in­ven­té, où les vi­sions se mul­ti­plient. Trans­cen­dant.

Il faut ré­écou­ter, cin­quante ans plus tard, Mor­ri­son chan­ter, sur « As­tral Weeks », la chan­son qui a don­né son titre à l’al­bum, « I’m no­thing but a stran­ger in this world. » Drôle d’étran­ger, alors, ca­pable de res­sen­tir, et faire res­sen­tir, mieux que qui­conque le sen­ti­ment d’y être, jus­te­ment, plei­ne­ment, dans ce monde. Car c’est bien là l’une des grâces éton­nantes de cet al­bum : avoir tra­ver­sé cinq dé­cen­nies pour nous ra­con­ter en­core, au­jourd’hui, tou­jours, le mi­racle d’être vi­vant. Dans une rue de Bel­fast, un jar­din mouillé de pluie ou bien ailleurs. Vi­vants. Pas sûr qu’on s’en lasse un jour.

Au long des 47 mi­nutes d’As­tral Weeks, un uni­vers sin­gu­lier, spi­ri­tuel, se dé­voile, grâce à des chan­sons in­tenses, por­tées par la voix d’un Van Mor­ri­son trans­fi­gu­ré.

¶ As­tralWeeks [ War­ner Bros. Re­cords]

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.