LE MATOS DU FU­TUR SE­RA-T-IL BIO ?

ENTRE LA CONSTRUC­TION DE SA MAI­SON PAS­SIVE ÉCO­LO­GIQUE ET SA SES­SION DE SURF DU SOIR EN BAIE D’AU­DIERNE, NOUS AVONS EU LE TEMPS DE CA­LER UNE PE­TITE INTERVIEW AVEC RO­LAND JOUR­DAIN, MA­RIN AU LONG COURS QUI S’EST LAN­CÉ DANS DE NOM­BREUX DÉFIS AUS­SI ÉCO­LO­GIQUES

Kiteboarder - - PACHA MAMA -

À l’heure ou les modes de pro­pul­sion propres pour l’en­vi­ron­ne­ment, comme le vent ou l’élec­tri­ci­té, sont de plus en plus in­té­grés à la concep­tion des ba­teaux, il était aus­si temps de s’in­ter­ro­ger sur le de­ve­nir éco­lo­gique de ces en­gins. Les pro­jets four­millent un peu par­tout et no­tam­ment à Con­car­neau avec le na­vi­ga­teur Ro­land Jour­dain, dont le chan­tier Kai­ros dé­fend le prin­cipe du ma­té­riel éco-conçu. Une nou­velle ap­proche éco­lo­gique de la construc­tion na­vale semble vou­loir émer­ger.

Ki­te­boar­der : Qu’est-ce que l’éco­con­cep­tion ? Ro­land Jour­dain :

C’est in­té­grer la fin de vie du pro­duit à la concep­tion, avant même de s’at­ta­quer à la réa­li­sa­tion. L’idée est de ré­duire au­tant que pos­sible l’im­pact par rap­port à l’en­vi­ron­ne­ment sur les pièces que nous fa­bri­quons, en par­ti­cu­lier grâce aux bio­ma­té­riaux. Au­jourd’hui en­core, on est pé­tri de notre gé­né­ra­tion pétrole et plas­tique, où la na­ture n’est pas la prio­ri­té. Dans tout ce que l’on pro­duit, on n’a en­core pas souvent ré­flé­chi en amont à l’im­pact éco­lo­gique. Pour moi, en tant que ma­rin, le dé­fi est d’al­ler de­main aus­si vite mais avec des ba­teaux « propres », en re­ve­nant à des fon­da­men­taux que res­pec­taient nos an­ciens et que le pétrole et l’éner­gie fa­cile nous ont fait oublier très vite, en seule­ment deux ou trois gé­né­ra­tions.

L’éco-conçu c’est donc rendre la construc­tion plus ver­tueuse ?

De toute fa­çon, les res­sources sont li­mi­tées, même s’il y a un pe­tit sur­saut avec les gaz de schiste, dont on ver­ra les « consé­quences » dans quelques an­nées. Le prix du pétrole n’est pas très cher en ce mo­ment, mais on sait que ça nous pend au nez et que ça vien­dra. Ce stock de com­bus­tible fos­sile, on ne le re­pro­dui­ra pas. Nous, on tra­vaille sur le bio-com­po­site is­su de la bio­masse, mais on ne sait pas en­core tout ré­soudre et on a vu avec les agro-car­bu­rants qu’entre mettre dans son ré­ser­voir ou dans le ventre de mil­lions de per­sonnes, on a un vrai cas de conscience. La terre, c’est im­por­tant. On peut en ti­rer des choses in­té­res­santes comme de faire des ba­teaux avec la bio­masse qu’on va en sor­tir, mais il faut aus­si pen­ser en terme gé­né­ral et évi­ter les gas­pillages.

Quels ma­té­riaux uti­li­sez-vous ?

Ce qui nous plaît c’est de tou­cher la ma­tière. On a es­sayé un tas de choses par cu­rio­si­té. Nous avons aus­si un ex­cellent par­te­na­riat avec l’Ifre­mer pour la ca­rac­té­ri­sa­tion mé­ca­nique de ces ma­té­riaux. Nous tra­vaillons éga­le­ment avec l’UBS (Uni­ver­si­té de Bre- tagne Sud). On a vou­lu par­tir de la bio­masse, mais dans le cadre de l’éco-concep­tion, avec du cir­cuit court. Quels sont les ma­té­riaux les plus in­té­res­sants près de chez nous ? Prin­ci­pa­le­ment le lin. Bien­tôt le chanvre. La France, no­tam­ment en Nor­man­die, pro­duit le meilleur lin au monde. Il y a même du lin fran­çais dans le dol­lar amé­ri­cain ! Donc en tis­su on est sur du lin. Les « âmes » (par­tie cen­trale d’une pièce ou d’une struc­ture com­po­site) pour faire les sand­wichs, pour don­ner de l’épais­seur et rem­pla­cer la mousse PVC, sont en liège ou en bal­sa. On tra­vaille aus­si le bam­bou et la fibre de jute, comme le pro­jet du Ta­ra-Ta­ri au Ben­gla­desh. Des échan­tillons, on est par­ti à faire quelques surfs pro­to­types, pour faire vieillir le ma­té­riau et le faire tes­ter « en live », à cô­té du vieillis­se­ment en la­bo. L’idée cru­ciale c’est qu’on peut fa­bri­quer une planche avec une âme en po­ly­sty­rène fa­bri­qué chez Iso­box à Ban­na­lec, du lin fait en Nor­man­die et de la ré­sine faite en France.

Comment fa­briques-tu l’éco-conçu à par­tir de ces pro­duits ? Sont-ils 100% bio­dé­gra­dables ?

On tra­vaille sur ce que l’on sait faire : nos ba­teaux sont faits avec du tis­su et de la ré­sine, que ce soit du car­bone, du verre, du kev­lar ou autre chose. C’est le prin­cipe du ther­mo­dur­cis­sable. C’est le com­po­site clas­sique :

« POUR MOI, EN TANT QUE MA­RIN, LE DÉ­FI EST D’AL­LER DE­MAIN AUS­SI VITE MAIS AVEC DES BA­TEAUX « PROPRES », EN RE­VE­NANT À DES FON­DA­MEN­TAUX QUE RES­PEC­TAIENT NOS AN­CIENS. »

RO­LAND JOUR­DAIN

je met la ré­sine sur le tis­su et elle dur­cit. Nous on passe à un tis­su en­tiè­re­ment vé­gé­tale, is­su de la bio­masse. On peut dis­cu­ter sur le fait qu’il est to­ta­le­ment propre, sans pes­ti­cides ou her­bi­cides, mais dans les grandes lignes il est na­tu­rel et bio­dé­gra­dable. Par contre la ré­sine n’est pas 100% bio. En ré­sine époxy, on peut trou­ver des ré­sines bio-sour­cées, avec de l’ami­don ou de la sève na­tu­relle à 55% en­vi­ron. Dans le po­ly­es­ter comme pour le Gwa­laz (pe­tit tri­ma­ran) on a un po­ly­es­ter à 30% de bio-sour­cé. Il reste donc du pétrole là-de­dans. D’autres pro­ces­sus de construc­tion sont pro­met­teurs, comme le PLA, un pro­cé­dé ther­mo-plas­tique. Là tu peux avoir du 100% bio, avec un mix d’ami­don, de sève et de lin. Comme pour le po­ly­éthy­lène, tu chauffes, tes gra­nu­lés fondent, tu in­jectes dans un moule à 180 C° en forme de pièce. Quand tu chauf­fe­ras à nou­veau cette ma­tière, elle pour­ra re­ve­nir à son état ini­tial. L’avan­tage c’est que c’est vrai­ment po­ten­tiel­le­ment re­cy­clable, voire même « com­pos­table » (bio­dé­gra­dable). C’est com­pli­qué pour la pièce à l’uni­té car il faut chauf­fer beau­coup, avec des moules. Pour nos pro­duits, il faut voir aus­si l’as­pect à l’in­ci­né­ra­tion. Le lin est à en­vi­sa­ger comme une bûche de bois. On est donc bien moins im­pac­tant en fin de vie qu’une fibre de verre ou une ré­sine nor­male. Le Gwa­laz est en fibre de lin, en liège et en bal­sa, mais la ré­sine n’a que 30 % is­su de la bio­masse. En in­ci­né­ra­tion, on dé­gage de la cha­leur, mais il faut en­core ré­cu­pé­rer les ré­si­dus des 70% de com­po­sés chi­miques de la ré­sine.

Tu es sur­tout Re­cherche & Dé­ve­lop­pe­ment ?

L’idée n’est pas de pro­duire en sé­rie. On veut ac­com­pa­gner des pro­jets qui viennent frap­per à la porte, en bio-com­po­site, que ce soit pour la voile ou non. Ce­la peut être des meubles, des pièces pour les voi­tures. On a des contacts dans dif­fé­rents sec­teurs. On fait l’ana­lyse du pro­blème, le pro­to­ty­page des pièces et des pré-sé­ries, comme pour

quelques Stand Up Paddle cette an­née.

Comment t’es ve­nue l’idée ?

Je suis pas­sion­né par la com­pé­ti­tion et les grands es­paces. J’étais aga­cé d’être té­moin du large et de la pol­lu­tion pour les jour­na­listes, alors que mes ba­teaux étaient souvent en ma­té­riaux très pol­luants, même si j’adore le car­bone pour ses per­for­mances. Pour l’ins­tant, on est au stade de l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique. On a une mul­ti­tude de pe­tits chan­tiers sur la côte ouest qui vont pou­voir mettre en place ces pro­ces­sus de construc­tion. On a 70 000 hec­tares de lin qui poussent en France et on en a eu jus­qu’à 200 000 hec­tares…

En haut : Ro­land Jour­dain semble content du ré­sul­tat.

À gauche : Gwa­larz à la sor­tie du chan­tier Kai­ros.

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