TURQUE

CHAN­GE­MENT DE CAP A LA

Kiteboarder - - DÉCOUVERTE DU GOLFE DE GÖKOVA -

L'his­toire se dé­roule au sud-ouest de la Tur­quie, dans le golfe de Gökova. La plage du petit vil­lage d'Akya­ka est ca­res­sée par un ther­mique ré­gu­lier qui fait de ce coin l'un des meilleurs spots du pays. Nous avons dé­cou­vert ce mi­cro-monde où il fait bon vivre grâce à Pi­nar Ba­so­glu, une ri­deuse lo­cale ve­nue d'une autre vie.

Le sable est gris et chaud, la plage est longue, dé­jà co­lo­rée par une foule d'ailes dès onze heures. Ici, le ther­mique est fi­dèle. Chaque jour, il s'en­gouffre dans le golfe et s'in­vite vers la plage d'Akya­ka aux alen­tours de dix heures. Le soir, entre dix-sept et dix­neuf heures, il se re­tire dou­ce­ment, of­frant aux ailes à cais­sons de ter­mi­ner la jour­née entre elles. Une hui­taine d'écoles se par­tage le spot. Nous dé­bar­quons à Kite Aca­de­my, dont le gé­rant est un bon co­pain de Mal­lo­ry de La Villemarqué, mon com­pa­gnon de voyage. C'est avec Se­dat Ce­lenk et son équipe que nous pas­se­rons quinze jours sous le so­leil turc, entre les pins et les ci­gales, la mer Égée et la Mé­di­ter­ra­née. Sur les lattes de bois de l'école, de grands ca­na­pés et de larges cous­sins se tiennent prêts à ac­cueillir le ri­deur érein­té. Au­tour four­millent les pro­fes­seurs de kite, tous Turcs. Au­cun étran­ger n'est au­to­ri­sé à en­sei­gner. Par­mi eux, une pe­tite na­na aux che- veux courts et châ­tain clair pla­qués sous une cas­quette à l'en­vers. Le vi­sage pou­pin et bron­zé ar­ti­cule quelques pa­roles en turc avec une voix as­sez grave, puis vient se pré­sen­ter en an­glais. « Je m'ap­pelle Pi­nar, mais on m'ap­pelle Pin­pin (pro­non­cer Pi­ne­pine). » Tout sou­rire, la cham­pionne de free­style na­tio­nale pré­sente le spot.

QUAND CRA­ZY ME­MET N'EST PAS LÀ

« La mer de­vant les écoles est ré­ser­vée aux cours, sur en­vi­ron cent mètres. C'est par­fait pour les débutants parce que c'est très peu pro­fond », in­dique-t-elle. On a de l'eau jus­qu'à mi-cuisses sur au moins deux cents mètres et, en août, l'eau est très tem­pé­rée. Si bien qu'on n'a pas be­soin de com­bi mais plu­tôt d'un bon ly­cra à manches longues pour ne pas rô­tir. La flo­pée de tou­ristes, qua­si­ment tous Turcs, semble s'être pas­sée le mot. Ils sont des di­zaines à l'eau, à pa­tau­ger et ba­tailler entre aile et planche. « Le vent n'est ja­mais

trop fort. Il souffle à une moyenne de 17-18 noeuds et tou­jours on­shore. Sauf les jours de Cra­zy Me­met », ra­conte-t-elle. Comme son ap­pel­la­tion l'in­dique, c'est un vent fou car tour­nant. Il peut rendre le spot im­pra­ti­cable, mais le vi­site ra­re­ment. En quinze jours, nous ne l'avons ren­con­tré qu'une seule fois. « À gauche, près du pon­ton en bois, tu as la zone de free­style », pour­suit Pin­pin. Terrain de jeu fa­vo­ri de Mal­lo­ry qui a dé­jà vi­dé son board bag pour al­ler goû­ter le plan d'eau. « La seule chose dont il faut vrai­ment se mé­fier, ce sont les ro­seaux au bord. Si tu fais tom­ber ton aile là-de­dans, tu es sûre de la per­cer. » Ba­nane jus­qu'aux oreilles, elle jette un re­gard co­quin à Ni­co­las Féraud, son co­pain et ma­na­ger de l'école. Un Fran­çais, ha­bi­tué à ai­der Pin­pin à tra­quer les trous dans le bou­din. « J'ai pas de le­çon là, j'ai trente mi­nutes pour ri­der », an­nonce la mo­ni­trice. Mi­ni-short et bra­ce­lets à perles cer­clant ses che­villes do­rées, la voi­là qui s'em­presse de gon­fler une aile avant de se di­ri­ger vers la zone de free­ride. Ses mol­lets nus laissent ap­pa­raître le mot « pole », ta­toué sur chaque jambe… « Avec les cours, elle n'a pas beau­coup de temps pour faire du kite. Alors dès qu'elle peut, elle file à l'eau et elle en­voie », ex­plique Ni­co­las, fier de son jo­li bout de femme. « Elle est ra­vie parce que de­puis peu, elle pose fa­ci­le­ment ses blind judge. Elle es­saie de pas­ser le back to blind, mais ce n'est pas en­core ça. Peut-être que Mal­lo­ry pour­rait lui don­ner quelques conseils. »

« LE KITE, C'EST COMME LA CONDUITE »

La zone libre est vaste et flat, idéale pour trick­ser. Le seul in­con­vé­nient, c'est que l'eau est peu pro­fonde par­fois. Si la fi­gure n'est pas as­sez maî­tri­sée, il y a moyen de su­bir une char­mante cor­rec­tion. L'unique coin bé­né­fi­ciant d'un fond sé­cu­ri­sant se trouve au dé­but de la zone, juste de­vant le pon­ton, à la sor­tie d'Az­mak, la ri­vière gla­cée qui en­toure Akya­ka. C'est ce dont Pin­pin par­lait, le fa­meux coupe-gorge pour ailes. Pra­tique pour le pu­blic. Cer­tains n'hé­sitent pas à ra­me­ner deux-trois poufs pour ma­ter le spec­tacle, ins­tal­lés aux pre­mières loges. Et les ri­deurs ont faim. Ça s'en­voie en l'air à coup de slim, kgb et back mobe. Mal­lo­ry a trou­vé un bon com­pa­gnon de jeu, Ma­rek Ro­wins­ki. Le jeune Po­lo­nais chauffe le Gua­de­lou­péen en po­sant de beaux blind judge 3. Mal­lo n’a pas d'autre choix que d'en­voyer ses chausses jaune pous­sin bien haut pour ri­va­li­ser. Pin­pin, seule na­na à oser les tricks, ar­rive à toute blinde et tente son fa­meux back to blind puis se fait ar­ra­cher par son kite. Plon­geon ra­di­cal de la de­moi­selle, ac­com­pa­gné d'un grand cri d'éner­ve­ment. « Il lui manque peu de choses. Le pro­blème, c'est qu'elle ne pop pas as­sez pour dé­ven­ter son aile », com­mente Mal­lo­ry

à la sor­tie de l'eau. Bonne joueuse, la ri­deuse af­fiche une fi­gure ra­dieuse. « Tu vois, le kite c'est comme la conduite. Il faut ava­ler les ki­lo­mètres avant de bien sa­voir- faire. À chaque nouvelle fi­gure, c'est la même chose », s'amuse-t-elle. Elle glisse plus loin et se venge en réa­li­sant de par­faits blind judge, gal­va­ni­sée par les en­cou­ra­ge­ments des ki­teurs. Pin­pin fête ses trente ans en no­vembre, mais a eu son per­mis dans l'été, peu avant notre ar­ri­vée. Elle a d'ailleurs be­soin de pra­tique et prend l'ini­tia­tive de nous em­me­ner dî­ner. Le so­leil dé­cline et bom­barde le ciel de lueurs ro­sées.

RA­KI ET KOFTE, « AFIYET OLSUN ! »

Pin­pin, Ni­co­las et Ru­by nous em­mènent dans leur can­tine fa­vo­rite, Sar­niç ( pro­non­cer Sar­nitch). « C'est un res­to fa­mi­lial. Les pa­rents cui­sinent et le fils fait le ser­vice », an­nonce Ni­co­las. On fait brû­ler du marc de ca­fé pour éloi­gner les hordes de mous­tiques. C'est ty­pique, mais le spray est plus ra­di­cal. Nous pre­nons place sous les arbres. Le couple com­mande deux « ay­ran » pour com­men­cer. « Nous le bu­vons aux re­pas. C'est du yaourt li­quide et sa­lé, ra­fraî­chis­sant et ex­cellent contre la gueule de bois », in­dique la jeune femme. Pour ac­com­pa­gner la dis­cus­sion, la lo­cale com­mande une bou­teille de ra­ki, sorte de Pas­tis turc, et une salve de meze. En Es­pagne, on ap­pel­le­rait ce­la des ta­pas. Ils ar­rivent dans de pe­tites as­siettes et sont faits pour être par­ta­gés. Il en existe de toutes sortes, et sou­vent ar­ro­sés de yaourt, un peu comme en Grèce. Au­ber­gines, ca­rottes, poi­vrons, ca­la­mars frits, pe­tits pois­sons de ri­vière grillés, fro­mages, suc­cu­lentes to­mates de la ré­gion, et concombre... Im­pos­sible de dres­ser une liste ex­haus­tive. Sur place, on s'en fiche, on dé­guste. Et ce n'est que l'en­trée. On pour­suit l'aven­ture cu­li­naire avec de gé­né­reuses viandes grillées, dont la kofte, mé­lange de mie de pain, viande ha­chée et épices. Le tout ser­vi avec pommes de terre frites et sa­lade com­po­sée. « Afiyet olsun » (bon ap­pé­tit) à tous !

LA VIE POLE POLE

Alors que nous ab­sor­bons le ra­ki comme le Fran­çais avale le vin, et que nous lan­çons des « şe­refe » (san­té) à tout va, cha­cun dé­voile quelques tranches de vie. Entre deux bou­chées de crêpe gar­nie de miel et de crème de sé­same, Pin­pin ra­conte qu'elle ne pra­tique le kite que de­puis deux ans et de­mi. « Je suis loin de l'in­gé­nieur que dé­si­raient mes pa­rents », lance-t-elle en ri­go­lant. « Je tra­vaillais à Istanbul. Je met­tais sur pied des pro­jets d'arts de rue et de théâtre. Un jour, je suis ve­nue en va­cances à Akya­ka et j'ai ado­ré l'en­droit et le mode de vie tran­quille, loin du tu­multe de la ville. Je suis ren­trée à Istanbul pour plier ba­gage et ve­nir m'ins­tal­ler ici. Se­dat m'a pro­po­sé de don­ner des cours de kite, mais pour ça, il fal­lait que je sache en faire. Alors j'ai ap­pris tout en pas­sant mon bre­vet de mo­ni­trice. » Ce chan­ge­ment de dé­cor en fe­rait rê­ver plus d'un. De­puis, elle est ac­cro à la dis­ci­pline et au lieu. « Avec le kite, tu peux être in­croya­ble­ment ex­ci­tée un ins­tant et ter­ri­ble­ment frus­trée ce­lui d'après. C'est ce qui te donne en­vie de conti­nuer pour te per­fec­tion­ner. » Au mo­ment de se le­ver de table, les ins­crip­tions sur les mol­lets de la jeune femme nous in­triguent à nou­veau. « Pour­quoi pole pole ? », de­mande-t-on. « Es­tu dé­jà al­lée à Zan­zi­bar ? Là-bas, le cre­do, c'est pole pole (po­lé po­lé). Ça si­gni­fie tout doux, tran­quille. Ils prennent la vie de cette ma­nière, et je suis tom­bée sous le charme de cette phi­lo­so­phie. »

Mal­lo­ry de La Villemarqué prend ses marques sur le petit spot de free­style de Gökova. Non il n’a pas fi­ni dans les ro­seaux nous a-t-il af­fir­mé.

En haut : Un ar­ti­san de boîte à cou­cou à la co­ol. En haut à droite : Mal­lo­ry cherche à se grat­ter l’oreille avec un ro­seau. En bas à gauche : Pi­nar Ba­so­glu dit « Pin­pin », cham­pionne de free­style de Tur­quie 2014 de­puis sep­tembre a gui­dé Mal­lo dans la dé­cou­verte de son home spot. En bas au mi­lieu : Et au mi­lieu coule la ri­vière Az­mak, trans­pa­rente et… très fraîche qui n’em­pêche en rien les lo­caux de pi­quer une tête. En bas à droite : Ce­la pour­rait res­sem­bler au spot de dé­bu­tant du Morne mais non ! C’est ce­lui de Gökova. En quelques an­nées la fré­quen­ta­tion de ce spot a ex­plo­sé.

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