Bit­coin Sau­ve­ra-t-il l’in­dus­trie mu­si­cale ?

L’in­dus­trie mu­si­cale est cha­hu­tée de­puis l’ar­ri­vée du di­gi­tal aus­si bien en termes de re­ve­nus que de ges­tion des droits d’au­teur. Et si Bit­coin (tech­no­lo­gie pair-à-pair fonc­tion­nant sans au­to­ri­té cen­trale) pou­vait la sau­ver de sa pe­tite mort ? Nous avons

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Blo­ck­chain : comme un grand livre

La tech­no­lo­gie Bit­coin ini­tiale vi­sait jus­qu’à pré­sent à ap­por­ter une mon­naie vir­tuelle. Or, il est pos­sible d’uti­li­ser son ré­seau de cer­ti­fi­ca­tion pour trans­por­ter d’autres choses, comme les do­cu­ments, contrats, etc. Pre­nons l’exemple de ces or­ga­nismes ci-des­sous pour mieux com­prendre.

Fac­tom (fi­gure 2) four­nit la cer­ti­fi­ca­tion et donc cer­ti­fie que tel fi­chier a été in­sé­ré dans la chaîne par telle per­sonne, tel jour. Fac­tom at­tri­bue en quelque sorte un tam­pon aux do­cu­ments. Sa tech­no­lo­gie, si on reste dans le do­maine mu­si­cal, per­met aus­si d’al­ler cher­cher les clés de ré­par­ti­tion des droits d’au­teur et l’in­tel­li­gence de ces clés est gé­né­rée par Ethe­reum.

Ethe­reum a pour champ tous les contrats et ap­pli­ca­tions dé­cen­tra­li­sés. Il s’agit de pro­grammes aux­quels n’im­porte qui peut faire ap­pel. Enfin, Storj (fi­gure 3) four­nit du sto­ckage de don­nées au vo­lume im­por­tant. Il se­ra même pos­sible à chaque uti­li­sa­teur de louer à la plate-forme son propre es­pace libre dans son disque dur, celle-ci le ré­mu­né­re­ra via une mon­naie vir­tuelle (Bit­coin) qu’il pour­ra en­suite échan­ger sur une place de marché ou alors ache­ter du sto­ckage ailleurs.

Ces nou­veaux types de ré­seaux so­ciaux ré­mu­né­ra­teurs

Bit­coin donne nais­sance à de nou­veaux types de ré­seaux so­ciaux à l’avan­tage des ar­tistes et pou­vant ré­pondre aux faibles re­ve­nus gé­né­rés dans le di­gi­tal. C’est le cas de Sy­ne­reo, ré­seau so­cial peer-to-peer (fi­gure 4). Il re­prend le prin­cipe des liens spon­so­ri­sés sur Fa­ce­book. Sauf qu’ici l’ar­gent ne va pas dans les caisses de Sy­ne­reo.

Nous avons ren­con­tré Greg Me­re­dith (Chief Science Of­fi­cer à Sy­ne­reo, ma­thé­ma­ti­cien et mu­si­cien pro) (fi­gure 5) qui dé­clare : « Une par­tie du pro­blème est que les créa­teurs, et par­ti­cu­liè­re­ment les mu­si­ciens, sont lé­sés. Da­vid Torn a dé­non­cé l’an­née der­nière que Pan­do­ra l’avait payé 8 $ pour des cen­taines de mil­liers d’écoutes de ses oeuvres. Idem pour Zoe Kea­ting, qui a ou­ver­te­ment dé­non­cé la pres­sion qu’exerce YouTube sur elle avec sa nou­velle po­li­tique. Les mu­si­ciens ne sont pas les seuls dans ce cas, les jour­na­listes, pho­to­graphes, écri­vains, bref, tous ceux qui font de leur créa­ti­vi­té une grande part de leurs re­ve­nus. Et dans tous les cas, les ré­seaux so­ciaux ré­coltent les bé­né­fices pro­ve­nant du conte­nu gé­né­ré par leurs uti­li­sa­teurs. En pre­mier lieu, Fa­ce­book qui a en­gran­gé 3,85 bil­lions $ au der­nier tri­mestre 2014, sui­vi par Twit­ter avec 479 mil­lions $. Du coup, pas mal s’in­ter­rogent : est-ce nor­mal que la va­leur que nous créons sim­ple­ment en par­ta­geant nos oeuvres et notre vie en ligne soit confis­quée par les gens qui ont été les pre­miers sur in­ter­net à four­nir l’in­fra­struc­ture qui nous a per­mis de le faire ? Que le but af­fir­mé des plates-formes soit d’aug­men­ter les re­ve­nus qu’elles ex­traient de nous ? Juste via notre simple be­soin de com­mu­ni­quer et de par­ta­ger avec les autres ? Les mé­dias so­ciaux consi­dèrent leurs uti­li­sa­teurs comme des tra­vailleurs non payés. Comme des créa­teurs de conte­nu gra­tuit dont le com­por­te­ment, en plus, est en­re­gis­tré et me­su­ré. Il faut sa­voir que les don­nées ain­si gé­né­rées sont mises aux en­chères entre les ac­teurs com­mer­ciaux. Par­mi les uti­li­sa­teurs, beau­coup consi­dèrent que les ser­vices don­nés ne sont que des né­ces­si­tés ba­siques dans notre ère digitale, et qu’il s’agit d’un échange loyal. Tou­te­fois, on dé­nombre d’autres points d’abus de confiance comme la ma­ni­pu­la­tion de l’information qui s’in­sère dans les feeds gé­né­rés par les uti­li­sa­teurs (no­tam­ment dans Fa­ce­book) et qui se re­trouve dans les mains des au­to­ri­tés gou­ver­ne­men­tales, met­tant à mal la vie pri­vée des gens. »

Alors, que pro­pose Greg Me­re­dith ? Sy­ne­reo pro­cure une nou­velle so­lu­tion en connec­tant un ré­seau de dis­tri­bu­tion de conte­nu so­phis­ti­qué (dé­li­vrant di­rec­te­ment la mu­sique des ar­tistes à leur pu­blic) au Blo­ck­chain sui­vant le mo­dèle de l’éco­no­mie de l’at­ten­tion (prime don­née à l’am­pli­tude et à la re­com­man­da­tion d’un post et de son conte­nu) (fi­gure 6). Il per­met à l’au­dience de l’ar­tiste, non seule­ment de jouir de ses pro­duc­tions d’une

fa­çon nou­velle et au fon­de­ment dif­fé­rent, mais aus­si de de­ve­nir par­tie pre­nante de son suc­cès. Com­ment ? Ici, le but est de faire en sorte que ce­lui qui gé­nère le conte­nu ain­si que ce­lui qui le par­tage soient tous deux ré­mu­né­rés via une cryp­to-mon­naie qui re­prend le prin­cipe de Bit­coin et qui se nomme AMP chez Sy­ne­reo (fi­gure 7). Même si elle de­meure pour l’ins­tant spé­cu­la­tive, elle se trans­for­me­ra en mon­naie réelle par la suite. L’éco­no­mie de l’at­ten­tion est sans nul doute une ex­cel­lente ré­ponse aux ar­tistes dé­pour­vus de moyens de pro­mo­tion.

Sy­ne­reo, bour­ré de mo­dèles

Greg Me­re­dith nous ex­plique com­ment Sy­ne­reo peut in­ven­ter de nou­veaux mo­dèles pour ses uti­li­sa­teurs, en voi­ci un : « Je suis ami avec Bert Lams, Paul Ri­chards & Hi­deyo Mo­riya, aka The Ca­li­for­nia Gui­tar Trio (fi­gure 8). Je ne sais pas grand-chose d’eux ni de leur mé­thode de tra­vail. Pour­quoi ne mon­tre­raient-ils pas leur pro­ces­sus de créa­tion à leur pu­blic ? Di­sons que Bert, Paul et Hi­deyo créent une chaîne/canal dans Sy­ne­reo. Au dé­part, eux seuls ont ac­cès à cette chaîne. Ils y uploadent des bouts et frag­ments d’idées mu­si­cales, des notes qui dé­montrent ce qu’ils veulent ac­com­plir dans un nouvel al­bum. Comme les idées jaillissent entre elles, des pistes émergent et sont à leur tour uploa­dées dans la chaîne, jus­qu’au mo­ment où il est temps de faire in­ter­ve­nir un in­gé­nieur du son di­rec­te­ment dans la chaîne, mais aus­si d’y faire en­trer quelques amis de confiance, et peut-être même l’ar­tiste qui fe­ra le gra­phisme de la po­chette de l’al­bum. Si pas mal de gens sont dé­jà im­pli­qués dans le projet, ils peuvent conti­nuer à en in­vi­ter plus : tour­neurs, fans qui as­surent la pro­mo de l’al­bum et d’autres gens dont le goût et la sen­si­bi­li­té mu­si­cale sont si­mi­laires. Enfin, le jour de la sor­tie de l’al­bum qui fe­ra aus­si l’ob­jet de l’an­nonce d’une tour­née, le CGT ouvre la chaîne au reste du monde. Les gens peuvent y en­trer et voir l’his­toire d’un titre com­plet, la prise d’une piste ou plu­sieurs, et ain­si avoir un aper­çu des ses­sions. Le pu­blic adore se sen­tir par­tie pre­nante d’un projet, avec Sy­re­neo, ce se­ra le cas. Bien sûr, il s’agit juste de l’une des nom­breuses pos­si­bi­li­tés qui émergent quand nous de­ve­nons tous un ré­seau et non le pro­duit. »

Bit­coin aus­si pour les ayants droit

Les don­nées qui in­forment sur les ayants droit d’une oeuvre sont sou­vent épar­pillées entre nombre d’or­ga­nismes comme les So­cié­tés de ges­tion col­lec­tive. Leur épar­pille­ment fait du coup l’ob­jet de lourds in­ves­tis­se­ments re­por­tés sur les frais de ges­tion qu’elles pra­tiquent et c’est là en­core les membres adhé­rents de ces mêmes So­cié­tés qui sup­portent ces coûts. Or, Bit­coin et sa tech­no­lo­gie per­mettent de ras­sem­bler dans un jour­nal pu­blic (Blo­ck­chain) l’information de l’en­semble des ayants droit (ar­tistes, pro­duc­teurs et créa­teurs). D’autre part, cha­cun des ayants droit dans le cadre du Bit­coin dis­po­se­ra de sa propre adresse et, par des règles de pro­gram­ma­tions qu’on ap­pelle « smart contracts », la ré­par­ti­tion des droits se fe­ra au­to­ma­ti­que­ment en connec­tant l’adresse de cha­cun. Ré­sul­tat, les ac­teurs du net comme Spo­ti­fy ou YouTube paie­ront di­rec­te­ment droits et royau­tés aux créa­teurs et aux pro­duc­teurs sans pas­ser par les So­cié­tés de ges­tion col­lec­tive.

C’est pré­ci­sé­ment dans ce cadre que Sy­ne­reo vient d’an­non­cer un par­te­na­riat avec Fac­tom qui est un ex­cellent sup­port pour né­go­cier dans le do­maine du co­py­right (droit d’au­teur) et toutes ques­tions au­tour de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle. Et jus­te­ment nous avons de­man­dé à Peter Kir­by, Pré­sident de Fac­tom, de nous ex­pli­quer en quoi consiste son sys­tème ? D’après lui, « il offre au Blo­ck­chain (en ajou­tant une couche sup­plé­men­taire de don­nées) un ser­vice dé­cen­tra­li­sé et dis­tri­bué ou­vert à toutes les ap­pli­ca­tions de don­nées. Il per­met la vé­ri­fi­ca­tion de toutes formes d’archives et d’information dans le do­maine du web 2.0. Il faut sa­voir que Bit­coin n’a tout sim­ple­ment pas la ca­pa­ci­té (à hau­teur de sept tran­sac­tions par se­conde) de gé­rer les types de sys­tème que les gens ont l’in­ten­tion de créer. Fac­tom ré­pond ain­si aux be­soins de vi­tesse, d’évo­lu­ti­vi­té et d’éco­no­mie de coûts. Sy­ne­reo ex­plore un mo­teur d’ou­tils dans le Blo­ck­chain vrai­ment in­té­res­sant no­tam­ment au­tour de la re­com­man­da­tion et de la ges­tion d’iden­ti­té. Nous sommes par­te­naires avec eux afin d’ex­plo­rer com­ment construire ces ou­tils, ou­tils qui amorcent un grand pas en avant pour l’in­dus­trie mu­si­cale, qu’il s’agisse de tra­cking so­nore, de contrats de ma­na­ge­ment, ou de re­ve­nus. »

En avant vers le nou­veau monde

Les ma­jors ont in­té­rêt à prendre le train en marche, car, avec le mo­dèle Bit­coin (fi­gure 9), on sort du ré­cep­teur pas­sif que sont les gens au ré­cep­teur ac­tif, dans le sens où il n’y au­ra plus d’uni­tés cen­tra­li­sées qui im­po­se­ront ce qu’ils doivent voir. De leur cô­té, les mar­ke­teurs de­vront être in­tel­li­gents car ils sont tri­bu­taires des gens qui ac­cep­te­ront ou re­fu­se­ront leur pu­bli­ci­té. Si le mo­dèle Bit­coin et l’open source ne vont pas mo­di­fier le grand prin­cipe qu’est la re­cherche de ré­pu­ta­tion sur in­ter­net, les nou­veaux rap­ports de force (entre ar­tistes, pro­duc­teurs et ma­jors) vont bou­le­ver­ser toute la chaîne mu­si­cale. Ce jour-là, la prise de pou­voir des ré­seaux so­ciaux adop­tant le mo­dèle Bit­coin se­ra alors to­tale. Nous se­rons dans un nou­veau monde.

fi­gure 4

Sy­ne­reo, Your Net­work.

fi­gure 6

Sy­ne­reo, Your Eco­no­my.

fi­gure 5 Greg Me­re­dith, Chief Science Of­fi­cer à Sy­ne­reo, ma­thé­ma­ti­cien et mu­si­cien pro.

fi­gure 7

Sy­ne­reo, Your Coin.

fi­gure 8

The Ca­li­for­nia Gui­tar Trio.

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