« Stand By Me »

l’autre King…

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Dé­cé­dé fin avril, Ben E. King au­ra été le co-au­teur de l’un des plus grands clas­siques de la mu­sique po­pu­laire du XXe siècle : « Stand By Me ». Pe­tit tour dans les cui­sines de ce mor­ceau his­to­rique.

Ben E. King = « Stand By Me »… L’équa­tion, bien sûr, pour­rait pa­raître ré­duc­trice. Voire in­juste. Com­ment ré­su­mer les plus de 55 ans de car­rière du chan­teur soul et R’n’B à un seul mor­ceau, long tout juste de 2’57’’ ? Et pour­tant… Dès l’an­nonce du dé­cès, le 30 avril der­nier, de Ben­ja­min Earl King, c’est bien via « Stand By Me » que la mé­moire de l’ar­tiste au­ra été évo­quée. Pas grand-chose sur sa (courte) car­rière au sein des Drif­ters (deux ans, une dou­zaine de titres en­re­gis­trés). Pas beau­coup plus sur ses autres créa­tions, dont pour­tant cer­taines mé­ritent l’écoute : « Spa­nish Har­lem », par exemple, pre­mier hit sous le nom de Ben E. King, mor­ceau écrit avec Phil Spec­tor en 1961…

Oui mais voi­là : « Stand By Me » écrase tout sur son pas­sage. Clas­sé 122e par­mi les 500 plus grandes chan­sons de tous les temps par le ma­ga­zine « Rol­ling Stone ». Qua­trième mor­ceau le plus dif­fu­sé au XXe siècle sur les mé­dias amé­ri­cains, se­lon le BMI. Suf­fi­sam­ment ins­pi­ra­teur pour don­ner son nom au titre d’un chouette film de Rob Rei­ner de 1986. Ins­crit, enfin, dans la mé­moire po­pu­laire d’une fa­çon suf­fi­sam­ment puis­sante pour être re­con­nu dès les toutes pre­mières me­sures.

Les pre­mières me­sures, jus­te­ment… Soit, donc, une ligne de basse, simple, ré­pé­ti­tive (dou­blée d’une gui­tare élec­trique jouant les mêmes notes, une oc­tave plus haut), sur la­quelle viennent se po­ser un güi­ro (per­cus­sion d’Amé­rique la­tine) en al­ter­nance avec un triangle, créant la struc­ture de base sur la­quelle vont s’ap­puyer les dif­fé­rents élé­ments clés du mor­ceau : la voix de Ben E. King, la mon­tée pro­gres­sive des cordes…

Le titre est si­gné de trois per­sonnes : King, ac­com­pa­gné de Jer­ry Lei­ber et Mike Stol­ler. Un duo au­teur/com­po­si­teur à qui l’on doit no­tam­ment les « Hound Dog » et « Jail­house Rock » po­pu­la­ri­sés par El­vis Pres­ley, ou en­core « Black De­nim Trou­sers And Mo­tor­cycle Boots »… le fa­meux « Homme À La Mo­to » fran­ci­sé par Édith Piaf… Bref, Lei­ber/Stol­ler font par­tie de ces duos ma­giques à qui l’on doit les as­sez belles heures de la mu­sique po­pu­laire.

« Stand By Me », pour­tant, n’est pas de leur seul fait. Ses ori­gines se si­tuent plus en amont que la ren­contre King/Lei­ber/Stol­ler en 1960/1961. Le mor­ceau est en par­tie ins­pi­ré d’un titre gos­pel, « Stand By Me », écrit en 1905 par Charles Al­bert Tind­ley (Stol­ler, lui, se ré­fère à un gos­pel « Lord Stand By Me », sans pré­ci­ser s’il s’agit du même mor­ceau). Si les pa­roles de la nou­velle ver­sion s’en af­fran­chissent, on re­trouve les ori­gines re­li­gieuses du titre dans cer­taines par­ties : « If the sky that we look upon should tumble and fall / All the moun­tains should crumble to the sea (…) » ren­voie di­rec­te­ment à une citation de la Bible, le Livre des psaumes, 46-2:3 : « Though the earth give way and the moun­tains fall in­to the heart of the sea (…) ».

On passe ce­pen­dant avec « Stand By Me » (ver­sion Ben E. King) d’un chant re­li­gieux, im­plo­rant la pré­sence di­vine, à un titre glo­ri­fiant le sou­tien, dans l’épreuve, d’un être ai­mé (« Dar­ling, dar­ling… »). Un re­gistre de chan­sons qu’on pour­rait qua­li­fier de conso­la­trices, tout comme le se­ront d’autres hits des an­nées 1960/1970 : « You’ve Got A Friend », « Lean On Me », « He Ain’t Hea­vy, He’s My Bro­ther »…

Deux heures et c’est plié…

Cô­té mu­sique, Stol­ler est aux com­mandes. In­ter­viewé en 2012 par Marc Myers, jour­na­liste du Wall Street Jour­nal, il ex­plique : « Lorsque je suis en­tré dans nos bu­reaux, Jer­ry (Lei­ber) et Ben E. étaient en train de tra­vailler sur les pa­roles d’une chan­son. (…) Je leur ai dit : “Faites‐moi donc écou­ter ce­la.” Ben a com­men­cé à chan­ter la chan­son a cap­pel­la. Je suis al­lé au pia­no et j’ai trou­vé les ac­cords pou­vant al­ler sur la mé­lo­die qu’il chan­tait. C’était en La Ma­jeur. Puis j’ai créé une ligne de basse. Jer­ry a dit : “Mec, c’est ça !” Nous avons pris cet élé­ment de basse comme point de dé­part et nous l’avons uti­li­sé comme base aux ar­ran­ge­ments de cordes créés par Stan­ley Ap­ple­baum. (…) Tout ce­la a dû nous prendre deux heures… »

Les cordes évo­quées sont l’un des autres « se­crets » du titre : sur chaque re­frain, et tout en sui­vant la ligne de basse, elles montent pro­gres­si­ve­ment, don­nant toute l’in­ten­si­té au mor­ceau, ce ly­risme ty­pique de l’époque, no­tam­ment dans les pro­duc­tions de Phil Spec­tor. On no­te­ra d’ailleurs que, dans la même in­ter­view, Mike Stol­ler cite la pré­sence de Spec­tor sur « Stand By Me », bien que cette information ne soit, sauf er­reur, évo­quée nulle part ailleurs : pour ce titre, « sur la ses­sion d’en­re­gis­tre­ment, nous avions nos quatre gui­tares ha­bi­tuelles et nous avions dé­ci­dé d’uti­li­ser Phil Spec­tor en cin­quième, comme “mon­naie de re­change”. Nous l’avions en­rô­lé en 1960 et nous l’avions pour cette ses­sion. »

Spec­tor joue-t-il vrai­ment sur le « Stand By Me » de Ben E. King ? Im­pos­sible de le sa­voir pré­ci­sé­ment. Il est par contre re­mar­quable de no­ter que, quinze an­nées plus tard, l’in­ven­teur du wall of sound pro­dui­ra l’al­bum Rock’n’Roll d’un cer­tain… John Len­non, avec une re­prise (par­mi tant d’autres) du clas­sique de Ben E. King. La ver­sion de Len­non est plu­tôt bonne mais, à notre humble avis, n’ar­rive pas à la hau­teur de l’ori­gi­nal. Mais n’est-ce pas la vraie marque des clas­siques, après tout ? Phi­lippe Ra­gue­neau

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