en­quête : fes­ti­vals, l’état des lieux du CNV

KR Home-Studio - - SOMMAIRE - Pierre Em­ber­ger

L’été an­nonce le retour des nom­breux fes­ti­vals qui au­ront lieu en France et en Eu­rope. Nous pro­fi­tons de cette oc­ca­sion pour étu­dier la ré­cente car­to­gra­phie pu­bliée par le CNV (Centre Na­tio­nal de la Chan­son, des Va­rié­tés et du Jazz) avec Ma­ry Ver­cau­te­ren, res­pon­sable des ac­ti­vi­tés de pro­duc­tion du Centre. Nous avons re­fait le point sur les Vieilles Char­rues, sept ans après notre pre­mier dos­sier.

Le CNV ( www.cnv.fr) est un éta­blis­se­ment pu­blic sous tu­telle du Mi­nis­tère de la Culture char­gé de per­ce­voir une taxe sur la billet­te­rie de spec­tacles dans le champ des va­rié­tés (jazz, mu­siques am­pli­fiées, spec­tacles cho­ré­gra­phiques sur glace, hu­mour…) (fi­gures 1 & 2). Cette taxe re­pré­sente 3,5 % de la billet­te­rie qui entre dans son champ. En cas d’ab­sence de billet­te­rie, c’est sur le mon­tant du contrat de ces­sion (de la pres­ta­tion ar­tis­tique) qu’est pré­le­vée cette taxe.

Après la per­cep­tion, le CNV se charge de re­dis­tri­buer l’ar­gent qu’il a per­çu dans le cadre du droit de ti­rage : en clair, un pro­fes­sion­nel af­fi­lié au CNV et qui jus­ti­fie d’une li­cence d’en­tre­pre­neur de spec­tacles peut ré­cu­pé­rer 65 % de la somme qu’il a dé­jà payée au CNV au titre de la taxe énon­cée plus haut. Le droit de ti­rage n’est ap­pli­cable que dans le cadre d’un pro­chain spec­tacle. Ici, l’idée est de s’as­su­rer que, d’une part, l’ar­gent re­tourne bien dans la pro­fes­sion et, d’autre part, qu’il per­mette de pé­ren­ni­ser le sec­teur.

Quant aux 35 % res­tants, ils sont af­fec­tés à des aides sé­lec­tives. Les sommes sont at­tri­buées au bout d’une dé­li­bé­ra­tion éma­nant d’une com­mis­sion de pro­fes­sion­nels qui re­groupe les syn­di­cats de la pro­fes­sion, l’État et des per­son­na­li­tés qua­li­fiées. Qui est concer­né ? Les pro­jets de niche. Les pro­jets avec prise de risque éco­no­mique, de dé­cou­verte ou d’ir­ri­ga­tion cultu­relle du ter­ri­toire.

Le CNV per­çoit, re­dis­tri­bue et enfin il ob­serve, et c’est en croi­sant ses fi­chiers avec ceux de la Sacem et de l’Ir­ma qu’il est en me­sure de faire une carte qui tend à l’ex­haus­ti­vi­té des fes­ti­vals, nous y voi­là.

La car­to­gra­phie made in France

La car­to­gra­phie pu­bliée par le CNV, en par­te­na­riat avec la Sacem et l’Ir­ma, dé­montre que 845 fes­ti­vals ont eu lieu en été en 2014 (on no­te­ra que juillet re­groupe plus de 26 % des fes­ti­vals – fi­gures 3 & 4), 427 au prin­temps, 280 en au­tomne et 63 en hi­ver. La moi­tié des fes­ti­vals durent de un à trois jours (41 % de quatre à trente jours) ; à no­ter que les fes­ti­vals de mu­siques am­pli­fiées et à ca­rac­tère élec­tro­nique sont plus courts que les autres. 54 % des fes­ti­vals ont eu lieu dans cinq ré­gions : en tête la ré­gion PA­CA, puis Rhône-Alpes, Aqui­taine, Lan­gue­doc-Rous­sillon et Bre­tagne (fi­gure 5). Près de la moi­tié des fes­ti­vals ont moins de dix ans. Enfin, en 2013, les fes­ti­vals re­pré­sentent 22 % de la billet­te­rie des spec­tacles et 27 % de la fré­quen­ta­tion payante.

Ce baromètre n’a été mis en place que de­puis deux ans, au­tour d’une pro­fes­sion qui ne dis­pose que de peu de sys­tèmes de trai­te­ment de ses don­nées. Néan­moins, on sait que le cycle de pro­duc­tion d’un spec­tacle s'éta­blit au­tour de deux ans, il suit à sa ma­nière la pé­riode de dis­tri­bu­tion d’un al­bum mé­ca­no­gra­phique qui se fixe à 18 mois.

L’ac­ti­vi­té des spec­tacles est cy­clique, il y a des an­nées fortes et d’autres moins fortes. Sur une pé­riode de deux ans, il est dif­fi­cile de voir si les chiffres pu­bliés mi­roitent une ten­dance gé­né­rale ou s’ils sont dus au cycle des fes­ti­vals. Tou­te­fois, on es­time que seuls 2 % de ceux-là, sur un to­tal de 1615 pré­sents en France, ont été sup­pri­més en 2014 (ça ne concerne pas les fes­ti­vals re­por­tés), ce qui est très faible (fi­gure 6).

Fes­ti­val est-il tou­jours à conju­guer avec le mot va­cances ? Non, le grand nombre des fes­ti­vals de jazz qui ont lieu chaque an­née montre bien l’im­por­tance de la dif­fu­sion fes­ti­va­lière pour cette es­thé­tique. 45 % des

spec­ta­teurs qui as­sistent à des concerts de jazz le font dans le cadre d’un fes­ti­val, alors que ce chiffre tombe à 30 % pour les autres styles mu­si­caux. Nombre de fes­ti­vals sont de très gros évé­ne­ments, et n’ont pas for­cé­ment lieu dans des zones de va­cances.

L’étude pu­bliée dé­montre bien que l’Hexa­gone af­fiche une di­ver­si­té mu­si­cale, mais aus­si de tailles et de pro­jets.

L’ave­nir des fes­ti­vals d’après le CNV

Il es­time que les chiffres et les in­for­ma­tions dont il dis­pose ap­pellent à une vi­gi­lance, qui se place du cô­té de la baisse pos­sible des aides oc­troyées par les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales mais aus­si de l’aug­men­ta­tion consta­tée des frais tech­niques (in­fra­struc­tures de scène et d’ac­cueil des fes­ti­va­liers, mais éga­le­ment exi­gences en sé­cu­ri­té). Cette consta­ta­tion du CNV pro­vient d’une ana­lyse bien­nale qu’il ef­fec­tue au­tour des dé­penses et re­cettes des fes­ti­vals.

La der­nière en date por­tant sur la pé­riode 2008-2012 mon­trait au pas­sage qu’à ce stade le sou­tien des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales avait conti­nué de s’ac­croître même si la hausse était moins forte que celle du bud­get to­tal des fes­ti­vals. Les contraintes bud­gé­taires ac­crues des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales font ce­pen­dant craindre aux por­teurs de pro­jets fes­ti­va­liers une ré­duc­tion de ce sou­tien pour l’ave­nir. Ils sont d’ailleurs loin d’être les seuls. Les lieux de dif­fu­sion et les ac­com­pa­gna­teurs d’ar­tistes sur les ter­ri­toires craignent pour la sur­vie et le dé­ve­lop­pe­ment de leur éco­sys­tème. C’est pour­quoi le CNV in­ten­si­fie ac­tuel­le­ment sa po­li­tique de sou­tien via des pro­jets de conven­tion­ne­ment avec no­tam­ment les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales.

Dans la réa­li­té d’un fes­ti­val

D’après Jé­rôme Tré­ho­rel, Di­rec­teur Gé­né­ral des Vieilles Char­rues (fi­gure 7), le sec­teur des fes­ti­vals a beau­coup bou­gé de­puis 2004. La crise du disque est pas­sée par là. Avant, les prin­ci­paux re­ve­nus des ar­tistes étaient gé­né­rés par les ventes de disques, alors qu’au­jourd’hui ils se font sur les tour­nées et prin­ci­pa­le­ment les fes­ti­vals. Leurs exi­gences font ex­plo­ser le bud­get de pro­gram­ma­tion des fes­ti­vals, ain­si les Vieilles Char­rues ont dû aug­men­ter leur en­ve­loppe de 1,7 mil­lion à 4 mil­lions d’eu­ros. Le double !

Pour mieux com­prendre, re­gar­dons de plus près les chiffres qui concernent les Vieilles Char­rues ; rap­pe­lons-le, il s’agit d’un fes­ti­val non sub­ven­tion­né : 60 % des re­cettes pro­viennent de la billet­te­rie et 20 % de la consom­ma­tion bar (fi­gure 8), res­tau­rant et achat de mer­chan­di­sing. 200 000 places sont à vendre chaque an­née : 180 000 billets payants doivent, eux, être ven­dus

pour at­teindre l’équi­libre, mais ça ne suf­fit pas. De­puis 2009, les Vieilles Char­rues ont re­pen­sé leurs offres et leurs es­paces VIP qui re­pré­sentent do­ré­na­vant 20 % des re­cettes glo­bales. Ce sont 4000 à 6000 per­sonnes qui sont ac­cueillies (en gé­né­ral des en­tre­prises qui achètent des billets VIP) dans une jauge dé­diée. Le fes­ti­val par­vient à réunir au­tour de lui 100 à 150 en­tre­prises par­te­naires et mé­cènes à cha­cune de ses édi­tions. Le but est que tout ce monde pro­fite du site pour réa­li­ser ses opé­ra­tions. Les Vieilles Char­rues ne sont pas les seules à pro­cé­der de la sorte, d'autres fes­ti­vals ma­jeurs suivent ce che­min.

C’est aus­si une ma­nière de com­pen­ser l’aug­men­ta­tion de sa prise de risque : « Quand nous fai­sons ren­trer une grosse tête d’af­fiche, nous n’avons pas de ma­te­las, et nous ne comp­tons que sur les billets, il faut vendre entre 40 000 et 50 000 billets pour ren­trer dans nos frais, comme avec Bruce Spring­steen en 2009 » , af­firme Jé­rôme Tré­ho­rel. Et puis, les Vieilles Char­rues sont prises dans une autre ba­taille qui, elle, se joue à l’échelle eu­ro­péenne : le prix des ca­chets. La France part avec un han­di­cap, en ef­fet, les mon­tants pra­ti­qués sont sou­vent in­fé­rieurs à ses pays voi­sins qui peuvent pro­po­ser deux à trois fois plus pour un même ar­tiste, comme c’est le cas en Es­pagne, au Por­tu­gal et en Bel­gique. Ils peuvent se le per­mettre grâce à une billet­te­rie plus chère, une vente d’al­cools plus chère aus­si, des pos­si­bi­li­tés de par­te­na­riats plus éten­dues no­tam­ment avec des marques d’al­cool et de ci­ga­rettes (la loi Évin l’interdit en France). Du coup, cer­tains agents amé­ri­cains contournent la France au pro­fit de ses pays concur­rents mais sur­tout au pro­fit de pays hors Eu­rope, ce qui pose des pro­blèmes de ca­len­drier quant à pou­voir ca­ler les gros in­ter­na­tio­naux, no­tam­ment à par­tir du 10 juillet, or les Vieilles Char­rues ont lieu à la mi-juillet. Il faut bien com­prendre qu’en 2015 le monde des fes­ti­vals est d’abord une ques­tion de ter­ri­toires.

Pour fi­nir, dif­fi­cile d’évo­quer les fes­ti­vals sans par­ler de leurs bénévoles qui contri­buent énor­mé­ment à la ré­duc­tion des dé­penses de per­son­nel. Ils sont 6000 chaque an­née à se don­ner aux Vieilles Char­rues, du reste, au­cun autre fes­ti­val en Eu­rope n’en in­cor­pore au­tant.

Alors, par­te­naires, mé­cé­nat, bénévoles, prix du Pass, c’est ce maillage qui fait la dif­fé­rence et qui fi­nit par convaincre les ar­tistes. Et le pu­blic dans tout ça ?

Mieux ac­cueillir le pu­blic

Nous sa­vons qu’il existe une concur­rence achar­née entre les fes­ti­vals in­ter­na­tio­naux, si le prix du ca­chet joue un rôle pri­mor­dial pour rendre une pro­gram­ma­tion plus at­trayante que les autres, il ne fe­ra pas tout. L’ac­cueil du pu­blic se­ra très cer­tai­ne­ment un en­jeu ma­jeur, les Vieilles Char­rues en sont conscientes et oeuvrent dans ce sens. La prio­ri­té est à l’amé­na­ge­ment du site plus qu’à l’aug­men­ta­tion de la jauge. Jé­rôme Tré­ho­rel s'en ex­plique : « Les trois der­nières an­nées, ça a beau­coup chan­gé, nous avons re­pen­sé le site et in­ver­sé des es­paces scé­niques avec en projet de ga­gner en­core de la place avec un es­pace dé­tente pour les fes­ti­va­liers pré­vu pour 2016. Nous ten­tons d’amé­lio­rer chaque an­née leur confort : sur les toi­lettes, l’es­pace de cam­ping, les par­kings, l’ac­ces­si­bi­li­té à tous mais aus­si au han­di­cap. Cinq ni­veaux de VIP, la presse a sa zone dé­diée. Le gra­din VIP loge 1180 places, il est dé­dié à une seule ca­té­go­rie de VIP. » (fi­gure 9)

L’édi­tion 2015 se­ra l’oc­ca­sion d’inau­gu­rer le paie­ment dé­ma­té­ria­li­sé dis­po­nible à tous les fes­ti­va­liers pré­sents sur le site. Ils pour­ront ou­vrir un compte, ache­ter un cré­dit de consom­ma­tion et payer grâce à leur bra­ce­let au­tour du bras qui em­barque une puce. Plus be­soin d’es­pèces ni de carte ban­caire. Voi­là un mode de paie­ment 100 % gra­tuit et in­édit en France.

Le pu­blic au­ra tou­jours le der­nier mot

Il existe une par­tie du pu­blic qui ne fait pas ou peu de concerts et qui vient entre amis ou en fa­mille pour voir l’ac­tua­li­té mu­si­cale de l’an­née (fi­gure 10). En ef­fet, si on com­pare le prix d’un concert unique avec le prix du Pass exi­gé aux Vieilles Char­rues et ailleurs, la dif­fé­rence est sou­vent énorme.

Au-de­là de ça, les fes­ti­vals sont l’oc­ca­sion pour beau­coup de faire leur pè­le­ri­nage de l’été. Ceux-là vien­dront se mé­lan­ger aux fans de l’ar­tiste et au pu­blic lo­cal pré­sents pour l’oc­ca­sion. Tout s’en­tre­mêle, c’est une preuve de plu­ra­lisme.

Sur­prendre les gens, faire en sorte qu’ils ou­blient leurs pro­blèmes, à l’ins­tar des Vieilles Char­rues, que nous avons in­ter­ro­gées, le fes­ti­val s’oc­cupe de tout, et aide en pre­mier lieu les ac­teurs lo­caux dans une ré­gion qui est en dif­fi­cul­té, c’est d’ailleurs sa res­pon­sa­bi­li­té. « Seule­ment voi­là, on sait que les sub­ven­tions oc­troyées par les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales vont bais­ser. Il faut donc re­pen­ser les mo­dèles, an­ti­ci­per dès main­te­nant, ima­gi­ner un tra­vail dif­fé­rent avec les pou­voirs pu­blics, ob­te­nir des al­lè­ge­ments et un ré­amé­na­ge­ment des charges so­ciales, taxes, re­de­vances Sacem, etc. Les Vieilles Char­rues dé­boursent chaque an­née 1 000 000 € qui se ré­par­tissent entre les dif­fé­rentes conven­tions pour les forces mo­biles, pom­piers, 500 000 € à la Sacem, 300 000 € au CNV » , dé­clare Jé­rôme Tré­ho­rel.

Nom­breuses sont les pistes à creu­ser, car si les sub­ven­tions conti­nuent de bais­ser, c’est le pu­blic qui au­ra la ré­ponse au bout du compte.

En ré­su­mé, le mo­dèle reste fra­gile pour ces deux rai­sons : 1, les fes­ti­vals qui sont sub­ven­tion­nés doivent re­voir leur mo­dèle, car l’ar­gent dis­tri­bué est en di­mi­nu­tion, et, 2, les fes­ti­vals ma­jeurs de type as­so­cia­tif laissent de plus en plus la place à des struc­tures dé­te­nues en par­tie ou glo­ba­le­ment par les tour­neurs pro­prié­taires de parts. Leur but, avoir la main mise sur la pro­gram­ma­tion, et force est de consta­ter : quel fes­ti­val n’a pas de pro­gram­ma­teur/pro­duc­teur dans son or­ga­ni­gramme ou par­mi ses ac­tion­naires ?

fi­gure 2 Le CNV sur la route

des spec­tacles.

fi­gure 1 Ma­ry Ver­cau­te­ren, res­pon­sable des ac­ti­vi­tés de pro­duc­tion du CNV.

fi­gure 5

Les genres par ré­gion.

fi­gure 6

Re­nou­vel­le­ment des fes­ti­vals.

fi­gure 7

Pu­blic des Vieilles Char­rues.

fi­gure 8

On se ré­hy­drate !

fi­gure 3

Fo­cus sur le mois de juillet.

fi­gure 4

Juillet par genre.

fi­gure 9

Plan du site. Af­fiche édi­tion 2015 des Vieilles Char­rues. fi­gure 10 Vieilles Char­rues : heu‐reux !

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