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lle fut l’amie de Pat­ti Smith et de Richard Hell. L’une des fi­gures (poète, chan­teuse…) du New York un­der­ground de la se­conde moi­tié des an­nées 1970, oeu­vrant, avec son frère d’armes, Michel Esteban, sur les fronts mu­si­caux les plus aven­tu­reux, du Paris des Halles – époque Har­ry Co­ver et Rock News – jus­qu’à Rio en com­pa­gnie de Chet Ba­ker, en pas­sant par les town­ships de So­we­to, alors sous le joug de l’apar­theid, ou dans un stu­dio des Ba­ha­mas en com­pa­gnie de Wal­ly Ba­da­rou. Si Liz­zy Mer­cier Des­cloux reste en­core pour beau­coup d’entre nous la seule créa­trice d’un tube aty­pique des eig­thies, mor­ceau dé­li­cieu­se­ment bar­ré – « Mais où sont pas­sées les ga­zelles ? », en 1984 –, l’ar­tiste, dis­pa­rue en 2004 à l’âge de 47 ans (can­cer), mé­rite bien plus que d’être sim­ple­ment ins­crite sur la liste des « one-hit won­ders », ces ve­dettes éphé­mères du Top 50. En une poi­gnée de disques, elle au­ra ai­dé à tra­cer les voies d’une mu­sique world qui ne por­tait pas en­core son nom. Et trouve enfin au­jourd’hui un écho à son tra­vail, à tra­vers la ré­édi­tion de Press Co­lor, sor­ti à l’époque – 1979 – sur le la­bel ZE Re­cords.

Press Co­lor, donc. Nous sommes à New York, les se­ven­ties se ter­minent, bien cra­mées par les sons du punk-rock, et Liz­zy, qui de­puis quatre ans fré­quente la Big Apple, a dé­jà un jo­li « CV » (mot, se dit-on, qu’elle au­rait fran­che­ment dé­tes­té) : un re­cueil de poèmes et pho­to­gra­phies, De­si­de­ra­ta, pré­fa­cé et illus­tré par Pat­ti Smith, un EP six titres sous le nom de Ro­sa Ye­men, des ap­pa­ri­tions dans des courts-mé­trages, la ren­contre de Jean-Michel Bas­quiat… Drôle de pro­fil pour une per­son­na­li­té sor­tant des sen­tiers bat­tus. L’al­bum qu’elle en­re­gistre aux Blank Tapes Stu­dios res­semble à ce­la, fi­na­le­ment : les sons du monde (groove funk, ur­gence rock, ryth­miques afri­caines) y forment une mo­saïque in­édite.

Ren­con­tré en 2014 pour le book­zine Mu­ziq, Michel Esteban, co­créa­teur du la­bel ZE Re­cords, qui ac­com­pa­gna Liz­zy dans ses aven­tures, nous la ré­su­mait ain­si : « Liz­zy était un chat sau­vage. » Dif­fi­ci­le­ment do­mes­ti­cable, et for­mi­da­ble­ment at­ta­chante, se dit-on. Le par­cours qui va suivre est à cette image : deux ans après Press Co­lor sort Mambo Nas­sau, al­bum en­re­gis­tré aux Ba­ha­mas. Outre Wal­ly Ba­da­rou, elle y croise le che­min de l’in­gé­nieur du son ja­maï­cain Ste­ven Stan­ley (Com­pass Point All Stars, Tom Tom Club…). On y en­tend, avant que ce­la ne se ré­pande, les sons pro­met­teurs du grand mix mon­dial.

« On est par­tis avec un chèque en blanc. Il n’y avait pas une ma­quette, rien, juste l’en­vie de ce voyage » , nous avait en­core ra­con­té Michel Esteban, se rap­pe­lant le pé­riple d’alors, du Sou­dan à Johannesburg. Un voyage d’un mois, avec l’in­gé­nieur du son Adam Ki­dron, avant de trou­ver les stu­dios… Le ré­sul­tat sort en 1984 : Mais où sont pas­sées les ga­zelles ?, un al­bum où le fran­çais et l’an­glais se croisent alors d’une ma­nière in­édite, au tem­po des mu­siques sud-afri­caines. Le disque se­ra ré­com­pen­sé d’un Bus d’acier et ver­ra la chan­son épo­nyme de l’al­bum en­va­hir les ra­dios. Le suc­cès, pour­tant, n’ira pas plus loin.

L’étape sui­vante est tout aus­si sur­pre­nante : presque par ha­sard (mais le ha­sard existe-t-il vrai­ment ?) Liz­zy et Michel se re­trouvent de l’autre cô­té de l’At­lan­tique. D’abord, faux dé­part, vers la Nou­velle-Or­léans, sur la piste de la mu­sique ca­jun, avant de dé­ri­ver vers le Bré­sil, et Rio où leur route croise celle de Chet Ba­ker. L’al­bum One For The Soul, en 1986, est une nou­velle pièce, su­perbe, dans ce puzzle mu­si­cal. La voix de Liz­zy est ac­com­pa­gnée par la trom­pette de Ba­ker, et les titres mé­tis­sés se suc­cèdent, entre jazz et soul, ryth­miques ca­ri­béennes, sons orien­taux… une re­prise de « My Fun­ny Va­len­tine », « Off Off Plea­sure », « Fog Horn Blues »… rien n’est à je­ter dans ce disque en­voû­tant. Que faire après ce­la ? Un der­nier al­bum, sans Esteban cette fois, Suspense (1988), étrange ob­jet so­nore, sans doute ce­lui qui sonne le plus « eig­thies », le plus syn­thé­tique, le plus pop aus­si (« A Room In New York »), d’où émerge le très beau « The Long Good­bye », comme un adieu. Si la vie créa­trice de la jeune femme se pour­suit en­suite, c’est loin des échos mé­dia­tiques ; poé­sie, pein­ture, pro­jets ar­tis­tiques dont on re­trouve, à l’oc­ca­sion, quelques traces, tel ce titre de 1995 en­re­gis­tré avec Pat­ti Smith, « Mor­ning Light », édi­té l’an der­nier en face B d’une ré­édi­tion (« Fire ») chez Light In The At­tic. Un la­bel qui, avec opi­niâ­tre­té, et avec l’aide de Michel Esteban, per­met au­jourd’hui de re­mettre peu à peu en va­leur une oeuvre trop long­temps res­tée dans l’ombre. Le tout pre­mier titre du pre­mier al­bum s’ap­pe­lait « Fire ». Puisse ce­lui-ci conti­nuer long­temps de nous brû­ler le coeur. Phi­lippe Ra­gue­neau

Liz­zy Mer­cier Des­cloux avec Pat­ti Smith en 1976 à New York.

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