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ous sommes le 29 oc­tobre 1965. Dans les bacs des dis­quaires an­glais at­ter­rit un single ap­pe­lé à en­trer dans l’his­toire du rock. Le groupe : The Who. La chan­son : « My Ge­ne­ra­tion ». En­re­gis­tré une quin­zaine de jours plus tôt dans les stu­dios lon­do­niens IBC, ce brû­lot mod, hymne à la jeu­nesse in­do­cile, amorce à sa ma­nière un mou­ve­ment qui, dix ans plus tard, vien­dra tout bous­cu­ler. « My Ge­ne­ra­tion », c’est du punk avant l’heure : tei­gneux et ra­geur, place aux jeunes et mort aux vieux. Sans l’es­prit do-it-your­self, certes (les Who sont de vrais mu­si­ciens, ca­pables de jouer). Mais po­sant les ja­lons du no fu­ture à ve­nir, avec cette for­mule que les pro­ta­go­nistes traî­ne­ront en­suite comme un bou­let : « Hope I die be­fore I get old ». Chan­son à l’ar­ro­gance bé­gayante, « My Ge­ne­ra­tion » se porte, cin­quante ans plus tard, comme un charme. Ce qui n’est pas le moindre des pa­ra­doxes pour un titre af­fi­chant clai­re­ment à l’époque de sa créa­tion son sou­hait de dis­pa­raître avant de vieillir.

Mais re­pre­nons les choses au dé­but. 1965, donc. De­puis un an, le groupe s’est sta­bi­li­sé tant dans sa com­po­si­tion (Pete Town­shend, Ro­ger Dal­trey, Keith Moon, John Ent­wistle) que sur son nom (après The De­tours et une pa­ren­thèse High Num­bers). Quatre Lon­do­niens dans le vent (souf­flant, le­dit vent, dans le sens du mou­ve­ment mod, ain­si que du rhythm’n’blues an­glais, très po­pu­laire alors), ma­na­gés par Kit Lam­bert, qui sau­ra les ame­ner vers un son plus per­son­nel.

Y’a du lar­sen…

Si les Who ont com­men­cé à s’illus­trer sur scène, il faut at­tendre la fin de 1964, puis 1965 avant un pas­sage convain­cant au for­mat mi­cro­sillon. Le pre­mier single, « I Can’t Ex­plain », se place sous une in­fluence Kinks évi­dente, et pour cause : le titre a été com­po­sé par Town­shend afin de ta­per dans l’oeil (enfin, l’oreille, sur­tout) de Shel Tal­my, pro­duc­teur des­dits Kinks (« You Real­ly Got Me », c’est lui).

Ob­jec­tif réus­si, Tal­my pro­duit « I Can’t Ex­plain », pre­mier single qui, s’il évoque les Kinks, donc, est tout aus­si in­fluen­cé par les Beatles. Le se­cond es­sai, au prin­temps 1965, « Any­way, Any­how, Anyw­here », est du même aca­bit, avec en plus un lar­sen de gui­tare qui, certes, n’est pas le pre­mier du genre (les Fab Four sont pas­sés par là avant eux), mais marque quand même les es­prits. In­ter­viewé par Ri­chie Un­ter­ber­ger (« al­ler plus loin » 1), Shel Tal­my se sou­vient même de la ré­ac­tion des pontes de Dec­ca Ame­ri­ca, à l’époque, quand ils avaient ré­cep­tion­né l’en­re­gis­tre­ment : « J’ai re­çu un té­lé­gramme de leur part me di­sant : “Il sem­ble­rait que nous ayons les mau­vaises bandes, il y a des lar­sens des­sus” (rires). Alors je leur ai ex­pli­qué que c’était in­ten­tion­nel. Et bien sûr, “My Ge­ne­ra­tion” a sui­vi, avec au moins au­tant, si ce n’est plus, d’ef­fets lar­sen. Ça leur était in­com­pré­hen­sible, mais ils s’en sont te­nus à ce qu’ils sa­vaient le mieux faire : vendre des disques. »

Où l’on en ar­rive, enfin, à « My Ge­ne­ra­tion »… À quoi tient le fait qu’un mor­ceau entre dans l’his­toire, se grave à ja­mais dans notre mé­moire ? Sou­vent à sa ca­pa­ci­té non pas à suivre l’air du temps, mais à le pré­cé­der d’une très courte fou­lée. C’est le cas de « My Ge­ne­ra­tion », titre qui s’est cher­ché sous dif­fé­rentes formes (blues un peu lent au dé­part), avant de trou­ver sa forme par­faite. S’y ex­prime, tout d’abord, la co­lère d’une gé­né­ra­tion écra­sée par le poids des tra­di­tions aî­nées. In­ter­viewé il y a tout juste un an par le Dai­ly Mail, Pete Town­shend évo­quait, pour ex­pli­quer l’inspiration de cette chan­son, une his­toire de voi­ture (une Pa­ckard V12 qui lui ap­par­te­nait) en­le­vée sur ordre de la reine que la vue de cette voi­ture gê­nait, car Sa Très Gra­cieuse Ma­jes­té pas­sait quo­ti­dien­ne­ment dans le quar­tier… (« al­ler plus loin » 2). « Je voyais la reine comme une vieille femme en­nuyeuse qui n’avait rien de mieux à faire que de faire en­le­ver les voi­tures des ados » , ex­plique en­core Town­shend. D’où le fa­meux « Hope I die be­fore I get old », le « old » se ré­fé­rant moins, dit-il au­jourd’hui, à l’âge vé­ri­table qu’à un état d’es­prit…

Autre ca­rac­té­ris­tique du mor­ceau, le so­lo his­to­rique de basse (si­gné John Ent­wistle), qui à presque une mi­nute du titre s’im­pose comme une vé­ri­table nou­veau­té sty­lis­tique. S’y ajoutent les bé­gaie­ments de Ro­ger Dal­trey, dont il est dif­fi­cile de sa­voir s’ils furent réel­le­ment comme on le dit ins­pi­rés par la vo­lon­té de si­mu­ler une prise de drogue (speed) ou une fa­çon ma­ligne de contour­ner le « f… word ». Et le fi­nal, pour conclure, aux li­mites du chao­tique, genre au­quel s’adon­ne­ront les Who en live, avec cas­sages d’ins­tru­ments en règle. On vous conseille, au pas­sage, cette ver­sion live his­to­rique du 15 sep­tembre 1967, sur CBS, lors du Smo­thers Bro­thers Co­me­dy Hour (« al­ler plus loin » 3). Tout y est : dé­fiance, classe im­pec­cable, drô­le­rie, je-m’en-fou­tisme (le play-back est as­su­mé)… jus­qu’au fi­nal ex­plo­sif qui, pour cause de mau­vais do­sage des­dits ex­plo­sifs, en­ver­ra val­ser Keith Moon loin de ses fûts, tan­dis que Peter Town­shend y « ga­gne­ra » ses pre­miers dom­mages au­di­tifs. Un pas­sage té­lé qui achè­ve­ra de faire en­trer « My Ge­ne­ra­tion » dans la lé­gende. Avec ce pa­ra­doxe, dé­jà, d’une ré­bel­lion as­si­mi­lée par la ma­chine mé­dia­tique. Mais c’est une autre his­toire… Phi­lippe Ra­gue­neau

al­ler plus loin…

1. 2.

www.ri­chieun­ter­ber­ger.com/tal­my.html www.dai­ly­mail.co.uk/home/event/ar­ticle-2803957/ The-s-Pete-Town­shend-Ro­ger-Dal­trey-Pete-came-kno­cked-sparkRo­ger-Dal­trey-Pete-Town­shend-in­ter­view-de­cade-just-cause-big­sen­sa­tion.html www.youtube.com/watch?v=q63XogYTIcc

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