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ela fait trente ans tout juste qu’il est tom­bé pour la France, et que celle-ci ne s’en est pas vrai­ment re­mise. Trente-quatre ans qu’il a com­men­cé à pous­ser mé­mé va­rié­té dans les or­ties du rock, s’af­fir­mant My­tho­mane comme s’il crai­gnait qu’on prenne trop au sé­rieux ses confi­dences de jeune gar­çon mo­derne. Bien­tôt deux dé­cen­nies qu’il nous fait par­ta­ger sa vi­sion de l’Eden. Avec lui, on a pu rê­ver, ado­les­cent, de pas­ser un « Week-end à Rome » ou plus tard, bien plus tard, qua­dra avan­cé, se sur­prendre à chan­ter « l’in­no­cence re­trou­vée ». C’est as­sez simple, fi­na­le­ment : Étienne Da­ho est, de­puis le dé­but des an­nées 1980, de toutes nos époques. Un com­pa­gnon de route qui au­ra su, tou­jours, se te­nir éloi­gné des cha­pelles et se jouer des genres éta­blis. Gui­dé par son seul ins­tinct, et de grandes ad­mi­ra­tions. Chouette : Da­ho fait l’ob­jet, en cette fin 2015, d’une énième (6e ? 7e ?) com­pi­la­tion rétrospective, et, plus ori­gi­nal, d’un film do­cu­men­taire aus­si court (52 mn) que de belle fac­ture. Soit, si­gné par An­toine Car­lier, le sui­vi fi­dèle et chro­no­lo­gique d’un Iti­né­raire pop mo­derne, où l’on re­trouve (té­moi­gnages d’au­jourd’hui, images et sons d’époque) le re­flet plu­tôt per­ti­nent des trois dé­cen­nies et des pous­sières ve­nant de s’écou­ler. Un as­sez beau por­trait, bien que trop court, d’un Étienne D. qui, de­puis le tout dé­but des an­nées 1980, s’est ré­vé­lé en so­li­taire, et sans le re­ven­di­quer, comme l’éclai­reur d’une pop à la fran­çaise ré­in­ven­tée, ni yéyé ni rive gauche, mais an­glo­phile et éru­dite. Au risque de quelques mé­prises…

50 ans de mu­siques

Lisse au pre­mier abord (l’ef­fet Pierre & Gilles, qui si­gnèrent la po­chette de La Notte, La Notte ?), l’oeuvre d’Étienne Da­ho au­ra pu, un temps, être consi­dé­rée comme une pa­ren­thèse in­of­fen­sive dans l’his­toire de la mu­sique po­pu­laire. Une ri­tour­nelle, un air du temps, et puis s’en va. Mais le bon­homme n’est pas par­ti, et ses chan­sons sont dé­sor­mais ins­crites dans notre mé­moire col­lec­tive. Sur­tout, et c’est la force du do­cu­men­taire de Car­lier, il se dé­gage du par­cours de Da­ho une vé­ri­table co­hé­rence, de ses dé­buts ren­nais jus­qu’aux ré­cents concerts du Diskö­noir Tour.

Au fil des disques, des col­la­bo­ra­tions, des en­thou­siasmes, les formes mu­si­cales, certes, ont chan­gé : on se sou­vient des syn­thé­ti­seurs et des boîtes à rythmes des dé­buts, tels le Dru­mu­la­tor sur « Week-end à Rome », des gui­tares claires en­suite des Nuits mar­tiennes évo­quant les Je­sus and Ma­ry Chain, puis des ondes drum’n’bass par­cou­rant Eden, etc. Mais le fond reste le même : une pas­sion dé­vo­rante pour la mu­sique en­re­gis­trée. Suivre Da­ho dans son aven­ture re­lève ain­si de l’ex­plo­ra­tion en­thou­siaste d’un de­mi-siècle d’al­bums pop. Fran­çoise Har­dy et sa Ques­tion, le Vel­vet Un­der­ground et sa ba­nane, la soul de la Mo­town, Dus­ty Spring­field In Mem­phis… et tous les autres, les Stin­ky Toys, Marquis de Sade, Blon­die, Taxi Girl, Saint Étienne… Et com­ment ou­blier la po­chette des Nuits mar­tiennes, des­si­née par Guy Peel­laert, ar­tiste pop ayant tra­vaillé avec Bo­wie ou les Stones ? Les noms se croisent, se heurtent, se lient dans le car­net de bal d’un ex-jeune homme tou­jours ca­pable de s’em­bra­ser pour un nou­vel amour.

Comme un ba­lan­cier…

Dans les faits, ce­la se tra­duit par des disques où, ar­tiste so­lo, Da­ho n’est ja­mais seul, mais s’en­toure, no­tam­ment en stu­dio, d’amis mu­si­ciens vé­ri­tables al­ter ego : Ar­nold Tur­boust ou les Va­len­tins Edith Fam­bue­na et Jean-Louis Pié­rot comptent par­mi les fon­da­men­taux du chan­teur. Viennent en­suite les mille et une ren­contres qui, entre col­la­bo­ra­tions, duos ou simples choeurs, des­sinent la carte de Tendre se­lon Da­ho : Lio, Bill Prit­chard, Deb­bie Har­ry, Da­niel Darc, Da­ni, Do­mi­nique A, Du­tronc, les Co­ma­teens, As­trud Gil­ber­to, Char­lotte Gains­bourg, El­li Me­dei­ros, Fran­çoise Har­dy, Jeanne Mo­reau… Au­tant de fi­gures ami­cales/amou­reuses for­mant un pay­sage pop unique, à l’image de l’ar­tiste ; seul, mais pas vrai­ment. Pa­ra­doxal ? Pas plus, in fine, que ce mou­ve­ment de ba­lan­cier que semble suivre, de­puis ses dé­buts, un chan­teur os­cil­lant entre l’ombre et la lu­mière, le dé­sir – la peau, brû­lante ; les nour­ri­tures ter­restres – et la sé­ré­ni­té – le corps apai­sé, l’été éter­nel ; et tou­jours cette quête d’une mu­sique juste, di­sant à la fois l’un et l’autre. Entre les lu­mières ar­ti­fi­cielles de la nuit – les pistes de danse où l’on se perd, les ex­cès en tout genre – et le so­leil im­muable des côtes mé­di­ter­ra­néennes – Oran, la ra­dieuse, et l’en­fance re­trou­vée –, Étienne Da­ho res­semble as­sez, in fine, à ces « amou­reux so­li­taires » que chan­tait Lio en 1980. Entre be­soin de ro­mance et plai­sirs chi­miques, un gar­çon so­li­taire qui, s’en­tou­rant des gens qu’il aime, rê­ve­rait que sa vie res­semble à un disque par­fait. Phi­lippe Ra­gue­neau

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