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es ques­tions mé­ta­phy­siques as­so­ciées au mys­tère de la vie, à la fra­gi­li­té de l’exis­tence, à la mort et à l’Au-de­là ac­com­pagnent l’hu­ma­ni­té de­puis la nuit des temps. La créa­tion et par­ti­cu­liè­re­ment la mu­sique semblent in­ti­me­ment liées à cette quête ori­gi­nelle. La pra­tique de la mu­sique et de la di­men­sion so­nore as­so­ciée au spi­ri­tuel puis au sa­cré est at­tes­tée de­puis la pré­his­toire par les pein­tures pa­rié­tales, la dé­cou­verte d’ins­tru­ments comme les flûtes pa­léo­li­thiques de la grotte d’Is­tu­ritz au Pays Basque (fi­gure 1) ou des points rouges (ou signes so­nores) si­tués dans des zones acous­tiques par­ti­cu­lières comme le pro­pose Ié­gor Rez­ni­koff, spé­cia­liste de l’art et de la mu­sique an­tiques (cf. « al­ler plus loin… » 1 et 2). De nos jours, les traditions sha­ma­niques ou ani­mistes, mais aus­si les mo­no­théismes et les prin­ci­pales re­li­gions per­pé­tuent ce lien so­nore entre ces deux uni­vers in­vi­sibles. Des notes aux es­prits ou à Dieu, il n’y a qu’un pas.

Mu­sique et re­li­gion

Les re­li­gions ont tou­jours su s’ap­puyer sur ce qui nous touche le plus et sol­li­citent nos sens tout en nous met­tant en garde contre ces der­niers. Bien en­ten­du la mu­sique qui at­teint les pro­fon­deurs de l’âme hu­maine en confi­nant à la ma­gie a par­ti­cu­liè­re­ment at­ti­ré l’at­ten­tion des guides spi­ri­tuels, toutes obé­diences confon­dues. Com­ment uti­li­ser la puis­sance de la mu­sique et du son pour ral­lier les fi­dèles tout en évi­tant qu’elle ne les éloigne de la pié­té ? La dis­tinc­tion entre mu­sique sa­crée et mu­sique pro­fane est cer­tai­ne­ment la consé­quence de ce pa­ra­doxe. Si Bach (fi­gure 2), fervent lu­thé­rien, a pu ex­pri­mer son gé­nie mu­si­cal en si­gnant ses par­ti­tions « SDG », ce qui si­gni­fie « So­li Deo Glo­ria », il le doit aux in­no­va­tions de Mar­tin Lu­ther. En ef­fet, ce der­nier dans sa ré­forme de l’Église avait dé­ci­dé d’uti­li­ser l’al­le­mand, pour que la li­tur­gie soit ac­ces­sible aux fi­dèles, et de créer des hymnes chan­tés par l’as­sis­tance, afin de l’im­pli­quer dans les of­fices. Ce sup­port es­sen­tiel pour la foi, Lu­ther le dé­crit ain­si : « J’ai l’in­ten­tion de créer des poèmes al­le­mands pour le peuple, c’est‐à‐dire des can­tiques spi­ri­tuels, afin que la pa­role de Dieu de­meure par­mi eux grâce au chant » . Ce sont ces hymnes et cho­rals, fon­dés sur des tra­duc­tions libres de psaumes ou des ca­nons de la li­tur­gie ca­tho­lique, que Bach pren­dra comme ma­tière pre­mière. Cet ap­pel à la prière doit être en­ten­du de tous et se ré­pandre sur terre, au-de­là des lieux de culte. Le son comme moyen de mar­quer un ter­ri­toire est tou­jours un des ou­tils fon­da­men­taux des re­li­gions pour as­seoir et étendre leur pou­voir : cloches des églises pour la chré­tien­té (fi­gure 3), muez­zin pour lan­cer l’ap­pel à la prière de­puis le mi­na­ret chez les mu­sul­mans (fi­gure 4), au­jourd’hui sou­vent rem­pla­cé par des haut-par­leurs, plus ef­fi­caces dans nos villes bruyantes, corne (ou sho­far) pour l’ap­pel juif (fi­gure 5), mais aus­si gongs, trompes Drung­chen (fi­gure 6), tam­bours et cym­bales ri­tuelles rol­mo pour les boud­dhistes…

Dia­bo­lus in Mu­si­ca

Si pour cer­tains, la mu­sique est un pont vers Dieu, elle est pour d’autres un piège ten­du par le diable. Ain­si à la fin du Moyen-Âge, le « Dia­bo­lus in Mu­si­ca » (lit­té­ra­le­ment « le diable dans la mu­sique »), l’in­ter­valle de tri­ton com­po­sé de trois tons, était in­ter­dit. Plus so­nore dans le contexte d’ac­cor­dage non tem­pé­ré de l’époque, et pré­ten­du­ment gé­né­ra­teur de ten­sion pour l’au­di­teur, on lui pré­fé­rait les in­ter­valles de quarte ou de quinte juste. Cette pen­sée de­meure au­jourd’hui en­core fer­me­ment an­crée dans l’in­cons­cient col­lec­tif : pour dis­til­ler une am­biance mal­saine ou ma­lé­fique, les com­po­si­teurs de mu­sique de films font un abon­dant usage de quartes aug­men­tées et quintes di­mi­nuées dès qu’un méchant, un zom­bie, un vio­leur pé­do­phile ou un dan­ger est proche. De même, les groupes de me­tal raf­folent de l’in­ter­valle mau­dit et se dé­lectent de son nom, à com­men­cer par le groupe es­pa­gnol de me­tal sym­pho­nique

Flûtes d’Is­tu­ritz. Bach, si­gnant ses par­ti­tions « SDG » :

« So­li Deo Glo­ria ». Pré­sen­ta­tion des nou­velles cloches de Notre‐Dame de Pa­ris en 2013.

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